Caminito, Giulia «  L’eau du lac n’est jamais douce » (2022) 327 pages

Caminito, Giulia «  L’eau du lac n’est jamais douce » (2022) 327 pages

Autrice:
Giulia Cominito est une écrivaine italienne née à Rome en 1988. Elle est diplômée en philosophie politique. Elle fait ses débuts dans l’écriture en 2016 avec le roman La Grande A qui a été récompensé de nombreux prix, notamment le prix Giuseppe Berto, le prix Bagutta (section Opera Prima) et le prix Brancati (section Jeunesse)

Romans:« La Grande A » 2024  (La grande A 2016 ) – « Un jour viendra » 2021 (Un giorno verrà 2019)  L’eau du lac n’est jamais douce 2022  (L’acqua del lago non è mai dolce 2021) – ( Il male che non c’è » 2024) 

Gallmeister – 07.04. 2022 –  352 pages –   /Gallmeister Totem – 04.05. 2023 – 327 pages (L’acqua del lago non è mai dolce, 2021 Traduit par Laura Brignon) – finaliste du Prix Strega 2021, lauréat du prix Strega Off, Prix Campiello. 

Résumé:
Entre rage et espoir, la seule bataille qui compte à l’adolescence : celle pour devenir soi-même. C’est au bord de ce faussement paisible lac de Bracciano, ancien cratère aujourd’hui rempli d’eau dans la banlieue de Rome, que la jeune Gaïa vient s’installer avec sa famille. Sa mère Antonia, femme fière jusqu’à l’entêtement s’occupe seule d’un mari handicapé et de quatre enfants. Pauvre et honnête, Antonia a l’esprit combatif et elle inculque à sa fille Gaïa le seul principe qui vaille : ne compter que sur elle-même. 

Et Gaïa apprend : à ne pas se plaindre, à lire des livres, à se défendre, toujours hors de propos, hors de la mode, hors du temps. Mais sa violence, imprévisible et tapie telle un serpent, ne cesse de grandir.

Mon avis: ❤️❤️❤️❤️
Alba Donati dans son livre « La librairie sur la Colline » a mentionné ce roman (parmi tellement d’autres).
Un livre intense sur la fracture sociale, sur la décence, sur la force de caractère, sur l’injustice et la révolte. C’est la colère, la révolte face aux inégalités sociales, à l’impossibilité de se loger décemment,  au regard des autres, au mépris face à la misère. C’est de magnifiques portraits de femmes, de relations familiales et un roman sociétal dur et éprouvant.
Quant à savoir laquelle de la mère ou de la fille est la plus « blindée »… Gaia qui n’a jamais connu que la determination de sa mère à sortir sa famille de la mouise ? Antonia qui se bat comme une lionne pour que ses enfants s’en sortent ? Car non seulement le contexte social est dur mais la situation familiale ne vaut pas mieux… 4 enfants, un mari cloué dans une chaise roulante suite à un accident..

Un livre raconté par une jeune fille Gaia qui nous parle de sa mère, Antonia,  une femme qui tient sa famille à bout de bras, face à la société et la pauvreté. Une femme « debout » contre vents et marées, ou plutôt contre injustice et pauvreté. Une femme dure, rude, mais tellement froide… Un seul passe-temps : la lecture car ils n’ont pas les moyens de s’offrir une télé.
C’est le passage de l’enfance à l’adolescence d’une battante que sa mère a habituée à ne pas plier, à être ferme et honnête malgré les revers et les coups bas. Gaia est un bloc de colère et le fait d’être souvent rejetée va accentuer son coté asocial et en même temps la pousser vers l’avant. On la rejette ? Elle se bat, et même elle attaque. Elle a du courage à revendre, elle agit comme le dit le roman « sur des impulsions, par convulsions, par revanche et par honte. »

Un roman d’apprentissage de la vie dans des conditions difficiles, un livre sur la jeunesse qui n’a pas d’avenir dans l’Italie du début des années 2000.
En parlant de la place de la jeunesse et de la division de la société italienne, il m’a fait penser au roman de Silvia Avallone « D’acier » : ce sont les femmes qui tiennent la famille, les jeunes qui souffrent, un roman social, fort et bouleversant. On y retrouve proximité et rivalité, différences sociales, quartier difficile…
Le problème principal de Gaia c’est que tant sa mère que ses amies ne la comprennent pas ; car Gaia a eu des amies :  Carlotta, Agata, Elena et surtout Iris. Mais au final ses proches ne la connaissent pas. Il ne sert à rien d’essayer de la transformer, de vouloir la faire entrer dans un moule, de vouloir la civiliser, en quelque sorte..

Un livre dur dont on ne peut sortir qu’avec des bleus au coeur en se retrouvant les témoins d’une situation sociale intolérable. Et d’une lutte de tous les moments pour se procurer le droit d’exister, de surnager, de sortir la tête de l’eau. 

Malheureusement il y a un mais… je n’ai pas aimé les personnages, pas ressenti d’émotions ni d’empathie, trop de dureté a crée un malaise … je l’ai plus vécu comme un documentaire, dur très dur. 

Extraits:

Aux papiers du mariage et de l’adoption s’ajoutent ceux de l’invalidité, aux demandes d’allocations chômage celles d’allocations famille nombreuse et de places en crèche pour mes frères, nous vivons en demandant à la ville, au maire, à l’Italie d’être aidés protégés préservés pas oubliés, notre vie est une prière perpétuelle.

[…]  on existe quand les autres ont bien compris qui on est, quand tu as expliqué de quelle famille tu viens, quels sont tes terres, tes maisons, tes villas, tes appartements, dans quel quartier tu habites […]

POUR GRANDIR, il faut travailler dur, l’enfance est de courte durée, on ne sera pas défendu, soigné, abreuvé, lavé, sauvé pour l’éternité, pour chacun vient le moment de prendre son existence en main, et le mien est arrivé.

je n’ai pas conscience de ce qui se passe dans le monde, je vis dans les limbes entre mes échecs et mes revanches imprévisibles.

Alors t’es comme ça, quand c’est difficile tu baisses les bras. Tu fais comme tout le monde, tu fais des choses qui servent à rien.
Maman, c’est un livre pour passer le temps, dis-je en montrant l’ouvrage qu’elle tient encore dans sa main.
On laisse pas ses livres à côté des chiottes, c’est pas les magazines de chez le coiffeur. Le temps passe, ma petite, le temps a déjà passé et t’as rien lu. Tu veux étudier le latin, tu veux étudier le grec ? Cette maison est un désastre ?

Les études, c’est un privilège. On te laissera pas rester vautrée à rien faire, ou on étudie ou on n’est personne. T’as compris ? Tu veux être personne ?

On ne te laissera pas vautrée, à rien faire, ou on étudie ou on n’est personne. T’as compris ? Tu veux être personne ?

Moi ça compte pas, je travaille tout le temps, tu sais ce que ça veut dire, travailler ? J’ai pas l’impression, tu te plains, la voilà ton activité. T’es qu’une épine dans le pied.

Moi sans vélo, eux au volant, nous nous regarderons bientôt depuis des univers parallèles, séparés par la Voie lactée.

Mon nouvel établissement me rejette immédiatement, comme une sauce qui a tourné, un surgelé qui a fondu, et c’est précisément pourquoi je reste et m’accroche, avec mon sac à dos informe et mon cahier à la place d’un agenda, j’érige une barricade et je combats, quand je vois des champs de bataille je pars à l’assaut.

Moi je dois arrêter dès que possible d’être une fillette défectueuse pour me transformer en femme à même d’être aimée. Ce changement me démange, je me jette la tête la première dans la compétition morbide des corps et des regards.

Mes pensées font enfler une soif de guerre et de vengeance, le temps où j’étais sans défense est révolu, depuis j’ai compris beaucoup de choses: je sais tirer, je sais frapper, je sais maltraiter, je sais embrasser.

Je déteste les triangles, je suis pour les lignes droites, les lignes qui relient deux points sans aucune déviation.

On me dit formation professionnelle, médecine, chirurgie, travail de bureau, je réponds Heidegger.

[…] entre la personne que j’étais et ce en quoi j’ai évolué, à quelle espèce est-ce que j’appartiens maintenant? Je suis peut-être un lynx, peut-être une anguille, peut-être un dinosaure, je viens du passé et c’est pour cela que je suis à l’étroit dans le présent, il ne semble pas avoir de place pour moi.

Moi j’ai été un cygne, on m’a implantée ici, j’ai voulu m’adapter de force, et puis j’ai agressé, je me suis débattue et bagarrée y compris avec ceux qui s’approchaient avec leur quignon de pain dur, leur aumône d’amour.

Antonia est restée la même mère que dans mon enfance, celle qui tient seule les murs quand tout s’écroule, qui nous sort sur son dos de la maison en flammes.

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