Kamali, Marjan « La librairie de Téhéran » (2021) 360 pages
Autrice:
Née en Turquie en 1971de parents iraniens, Marjan Kamali est une autrice irano-ûaméricaine qui a passé son enfance entre le Kenya, l’Allemagne, la Turquie, l’Iran et les États-Unis. Après de brillantes études de littérature à Berkeley, Columbia et à l’université de New York, elle se consacre à l’écriture. La Librairie de Téhéran est son premier roman. Elle vit non loin de Boston avec son mari et ses deux enfants.
Romans: « La librairie de Téhéran » (2021) – « Un thé à Téhéran » (2024) – « Les lionnes persanes » (2025)
Hauteville – 18.08.2021 – 384 pages / Poche Hauteville – 02.11.2022 – 360 pages (« The Stationery Shop » 2019 – Traduit de l’anglais(américain) par Florence Moreau)
Résumé:
Dors-tu, ô toi qui m’aimes depuis si longtemps ? Téhéran, 1953. Pour leur fille, les parents de Roya veulent le meilleur : ils l’inscrivent dans le meilleur lycée de la capitale, espérant bien faire d’elle la future Marie Curie de ce monde. Une savante, une intellectuelle, une femme capable de changer le cours de l’histoire. Après ses cours, la jeune fille fréquente régulièrement la librairie de M. Fakhri, où elle trouve de quoi étancher sa soif de poésie persane et de littérature étrangère. C’est là qu’elle va faire connaissance de Bahman, jeune activiste politique, bien décidé à changer le monde. La librairie de M. Fakhri devient dès lors un lieu de rencontre et de résistance. Dans cette période politiquement mouvementée, au milieu des recueils de Hafez, Rûmî et Khayyam, naît une inoubliable histoire d’amour.
Mon avis: ❤️❤️❤️❤️❤️
Tout commence en 1953, au moment des émeutes pour soutenir l’indépendance de l’Iran : le coup d’Etat, le renversement de Mohammad Mossadegh, le retour du Chah suite à son exil, l’explication de antiaméricanisme en Iran… et la rencontre entre deux jeunes dans une librairie…
La littérature, la politique, l’activisme politique, l’ amour entre deux jeunes de 17 ans, les traditions et la cuisine iranienne , traditions, classes sociales, la démence, la manipulation, l’exil … et un livre qui me touche aussi car j’ai eu des amis iraniens dont les parents avait du fuir l’Iran…
Un énorme coup de coeur pour ce livre : les personnages sont magnifiques, les histoires d’amour, de déracinement et d’exil, des librairies comme je les aime, la force des idées et des sentiments, les relations sociales et familiales, un contexte politique important mais qui porte le roman sans l’étouffer, les traditions et les coutumes de vie en Iran et le contraste entre les mentalités et comportement en Iran et aux Etats-Unis.. Sans oublier le personnage de Claire, qui travaille dans une maison de retraite …
De plus lire ce roman maintenant est très interessant car on est, bien des décennies plus tard, forcés de constater que les rapports entre les deux peuples n’ont pas beaucoup changé…
Je le recommande vivement
Extraits:
[…] notre destin était inscrit sur notre front dès la naissance. On ne peut ni le voir ni le lire, mais toute notre destinée est gravée à l’encre invisible, et la vie ne dévie pas de cette trajectoire. Indépendamment de tout le reste.
Iran de 1953. Le pays était en pleine mutation, ouvert. Ils avaient un Premier ministre élu démocratiquement, Mossadegh, ainsi qu’un roi, le shah, qui continuait, dans la lignée de son père, Reza Shah, à œuvrer en faveur des droits des femmes.
— Quel est ton livre préféré ? demanda-t-il.
— Je n’en ai pas.
— Ah bon ? Je pensais que tu aimais lire.
— Oui, j’aime lire, mais je n’ai pas de livre préféré, il y en a bien trop dans mon palmarès.
Roya et Bahman se retrouvaient tous les mardis dans la fraîcheur de la librairie où flottait une odeur de papier, parmi les étagères de livres, les stylos à plume et les bouteilles d’encre.
La première fois qu’on m’a raconté une histoire d’amour
Je t’ai tout de suite cherchée, sans savoir à quel point l’amour était aveugle.
Les amoureux ne se rencontrent jamais par hasard,
Chacun abrite l’autre dans son cœur depuis le début.
(poème de Rûmî)
Était-il possible que son amour pour lui ait encore grandi avec cette correspondance ? Oui, certainement ! Il s’était affermi, consolidé. Plus elle lisait ses mots, retraçait les caractères du bout des doigts, plus elle se sentait proche de lui.
Elle le voyait épousseter la table sur laquelle s’empilaient les recueils de poésie. Il lui avait ouvert un monde de possibles, offert un espace où ses rêves pouvaient éclore, un refuge loin du tumulte de la politique. C’était dans ce lieu à l’abri du monde qu’elle était tombée amoureuse.
Vivre dans un autre pays, c’était comme se retrouver plongé dans une pièce obscure. Au début, on ne distinguait rien, ou au mieux des formes floues. Peu à peu, les yeux accommodaient : des formes d’abord incohérentes se dessinaient lentement au prix d’une mise au point laborieuse.
Elle proposa à Walter de s’asseoir et lui demanda s’il voulait boire quelque chose.
— Oui, je veux bien un Coca-Cola, merci !
S’il avait été iranien, il aurait dit : « Oh, non merci, je ne veux pas te déranger, je n’ai besoin de rien ! » Alors elle aurait reposé la question, et il aurait réaffirmé qu’il n’avait besoin de rien, merci, de rien du tout.
Pour se souvenir, il faut oublier, or elle était incapable d’oublier
Chaque once de chagrin qu’elle portait en elle, il la portait aussi. Il traversait laborieusement le tunnel de la douleur avec elle, en connaissait la noirceur et la profondeur, et pendant tout ce temps, pendant que le monde continuait à tourner, il était là, à ses côtés.
L’histoire se répète. Le spectacle de ces jeunes étudiants qui se déversent dans les rues, convaincus que la destitution du shah sera la solution à tous leurs problèmes, m’est douloureux. Oui, il a été complice de ceux qui ont évincé le Premier ministre Mossadegh, et les Occidentaux l’ont soutenu. Mais la jeunesse d’aujourd’hui pense que le départ du shah suffira à remédier à tous les problèmes du pays. J’ai peur de ce que nous réserve la suite.
On croit vivre dans un monde compliqué où errent des âmes perdues, où les personnes qui ont fait partie de votre vie ont disparu à jamais, et puis, d’un coup, tout peut changer. Une boutique, un verre de thé, et tout bascule.
Oui, elle l’aimait. Et cette vérité la frappa avec la puissance d’une vague qui l’engloutit dans des torrents salés, la submergea, s’engouffra dans ses cheveux, lui piqua le nez, et le sol se déroba sous ses pieds. Bien sûr qu’elle l’aimait ! La Terre était ronde, la nuit succédait au jour, il était en face d’elle et elle l’aimait, c’était incontestable.
Elle ignorait alors encore que le temps n’était pas linéaire, mais circulaire. Que le passé, le présent et le futur n’étaient rien d’autre qu’une vue de l’esprit.
Mais l’amour continuera à vivre, les jeunes gens continueront d’espérer, le combat pour la démocratie ne s’éteindra pas. Les livres, les mots, les lettres, l’espoir – tout cela n’a pas de fin. C’est un amour dont on ne se remet jamais.
Information :
Norouz : Nouvel an persan.la fête traditionnelle des peuples iraniens qui célèbrent le nouvel an du calendrier persan (premier jour du printemps). C’est une fête culturelle et religieuse.
Les Iraniens, les Afghans et d’autres groupes commencent à se préparer en faisant un grand « nettoyage de printemps » dans leurs maisons, s’achètent de nouveaux vêtements pour la nouvelle année et achètent des fleurs (la jacinthe véritable et la tulipe sont particulièrement populaires). (Source Wikipedia)
Image :
Le renversement de Mohammad Mossadegh (1953)
2 Replies to “Kamali, Marjan « La librairie de Téhéran » (2021) 360 pages”
Encore un qui me tente!!! Je ne sais pas si je dois te dire merci!
mais oui … il est magnifique et existe en poche vu qu’il n’est pas si récent….