Lahens, Yanick « Passagères de nuit » (2025) 192 pages

Lahens, Yanick « Passagères de nuit » (2025) 192 pages

Autrice: Yanick Lahens est née le 22 décembre 1953 à Port-au-Prince en Haïti. Elle y a fait ses études primaires et une partie de ses études secondaires, avant de partir en France pour son cursus universitaire en Lettres Modernes. Elle retourne en Haïti en 1977. Elle y enseigne la littérature à l’université d’État d’Haïti et participe, à l’Institut pédagogique national, à la mise en place de la réforme qui contribuera, entre autres, à introduire l’enseignement du créole dans les premières années de l’école primaire. Elle anime une émission culturelle, Entre nous, sur Radio Haïti Inter et publie ses premiers articles sur la littérature et la société haïtiennes.
En octobre 2020, Yanick Lahens est récompensée par le Prix Carbet pour l’ensemble de son œuvre « pour sa contribution à une meilleure connaissance de la littérature et de la culture haïtienne ainsi que de la représentation du monde caribéen ».

Romans et nouvelles : Dans la maison du père (2000) – La Petite Corruption (nouvelle) – La folie était venue avec la pluie (nouvelle) – La Couleur de l’aube (roman 2008) – Failles (récit – 2010) – Guillaume et Nathalie (roman 2013 ) – Bain de lune (roman 2014) – Douces déroutes (roman 2018) – L’Oiseau Parker dans la nuit et autres nouvelles, (2019) – Passagères de nuit (roman 2025)

Editions Sabine Wespieser – 08.2025 – 238 pages / Points poche – 21.08.2026 – 192 page
(Lauréate du Grand Prix du Roman de l’Académie française 2025 – Prix littéraire Fetkann ! Maryse Condé 2025, catégorie Mémoire)

Résumé:
Toujours avancer sans se retourner, c’est ce que murmurent à Yanick Lahens les femmes de sa propre lignée dans ce puissant roman des origines, comme arraché à son quotidien à Port-au-Prince.

Née en 1818 à La Nouvelle-Orléans, Élizabeth n’a pas reculé quand, victime de deux tentatives de viol, elle a freiné les élans prédateurs d’un ami de son père. Sa grand-mère, ancienne esclave arrivée d’Haïti au début du siècle dans le sillage du maître qui l’avait affranchie, lui a donné un exemple de résistance silencieuse : devenue une commerçante prospère, elle n’a plus jamais accepté de se soumettre au désir d’un homme. Confiante dans la force qu’elle a tôt transmise à sa petite-fille en l’invitant dans la ronde mystérieuse des divinités vaudou, elle n’hésite pas à couvrir sa fuite : Élizabeth embarque pour Port-au-Prince, où nous la retrouverons bien des années plus tard, aux commandes de sa vie, mère d’un homme qui traverse la ville en libérateur.

En cette année 1867, rien ne destinait Régina, née pauvre parmi les pauvres, à rencontrer le général Léonard Corvaseau. C’est pourtant à son côté que va se poursuivre sa trajectoire d’émancipation.

Avec ce portrait en miroir de deux femmes, ses lointaines grands-mères, qui reconnaissent chacune en l’autre « une semblable, une sœur échappée à la rudesse des conventions », la grande romancière haïtienne nous offre un magnifique hommage à toutes les Passagères de nuit (à commencer par celles des bateaux négriers), ces vaincues de l’histoire dont la ténacité et la connivence secrète opposent à la violence du monde une lumineuse vaillance.

Mon avis: ❤️❤️❤️❤️
Comme « Bain de lune » je retrouve le roman familial sur plusieurs générations , l’opposition entre la société des riches et des pauvres, des blancs et des métis/noirs, l’histoire d’amour entre deux êtres que tout sépare : Regina et le Général Léonard Corvaseau.
Là aussi je retrouve la prose poétique de l’autrice, et les expressions locales en créole ( merci pour le glossaire en fin de roman) et là-aussi j’ai eu parfois un peu de mal à m’y retrouver avec le nombre de personnages qui habitent le roman. 

Ce roman est un roman sur les femmes, une transmission matriarcale si je puis dire, avec en toile de fond l’esclavage et l’émancipation. Les passagères de nuit avancent dans l’ombre, dans l’obscurité, mais elle avancent , envers et contre tout – en surtout contre les hommes et asservissement.
C’est aussi un mode de survie en cas de douleur, une manière de se comporter pour résister et avancer, pour rester digne et savoir qu’au fond du notre être profond, on a notre dignité alors que le puissants pensent nous avoir sous leur contrôle. 

Extraits: 

Pour des mots légers comme une paille dans la main du vent ou des mots-pierres, pour les rares choses graves et lourdes de nos jeunes vies. Nous nous entremêlions les unes aux autres. Dans ces moments-là, mère déversait sur nous, ses enfants, une houle impétueuse trop souvent retenue entre ces murs et qui nous entraînait très loin dans les eaux de l’amour.

Il m’arrivait d’être silencieuse, d’écouter avec une attention soutenue et de parler peu. Sauf à moi-même. Je me parlais sans entraves. Souvent. Très souvent. Et aux autres, juste quand c’était indispensable. À cause de ce silence, grand-mère et mère ont cru que je pouvais voir les Esprits. 

Mes pensées étaient de grandes vagabondes aux yeux songeurs, aux jambes démesurément longues. Je ne voulais renoncer à rien. 

Elle disait que le malheur la suivait, mais qu’elle ne se retournait jamais pour le regarder. Que jamais elle ne le ferait. Qu’elle avait toujours avancé. Je ne me suis pas non plus retournée ce jour-là… 

J’avançais. J’ai toujours aimé l’idée d’avancer contre ce qui faisait obstacle. J’ai toujours misé sur mes jambes.

Parce que, à La Nouvelle-Orléans, aucune frontière n’est établie entre les mondes visible et invisible : on y jette des sorts, on y fait disparaître des vivants et on y ranime des morts, qui longent les rues par temps sombre. 

Il lui arrivait de s’arrêter pour sentir le souffle du monde. Et ces pauses lui avaient fait perdre la faim insatiable des loups.

Et j’ai compris ce soir-là à quoi servaient les souvenirs d’une grand-mère dans la Caraïbe américaine. À nous faire tenir debout dans une épaisseur invisible, une durée longue, à tirer les fils qui nous relient à des blessures anciennes cent fois subies et cent fois traversées.

je mesurais le voyage de chacune de nous à la langue que nous parlions. Grand-mère avait tout gardé du créole de Saint-Domingue. Les mots en français et en anglais de La Nouvelle-Orléans avaient à peine entamé le fond sonore et les références saint-domingoises. Avec Antonine, elles entretenaient nos sonorités originelles comme des eaux utérines. Mère avait hérité de cette langue de son enfance. Des années de scolarisation en français la recouvraient d’un manteau social dont elle se défaisait en franchissant les portes de la maison. J’ai hérité du fond sonore comme du manteau et, Sarah-Jane et moi, nous nous sommes fait notre propre langue avec les mots anglais amenés par les Américains du Nord, de plus en plus nombreux à venir chercher fortune dans cette terre du Sud. Ici, entre ces murs, toutes les frontières tombaient. Entre ces murs, les langues, fleuves remuants, se rencontraient. Nous parlions à leur croisement une langue à nous « pitit mwen, ma chérie, dear ».

Il y a les services aux divinités, et là, tu apprends la langue du tambour qui t’amène au feu, au mystère et à la formule.

Et contre toute attente, elle évoqua à nouveau le poison.

« Et pour le poison, même si nous l’avions fait, jamais je ne l’aurais dit. C’était une manière, comment vous dire. Une manière de détenir un pouvoir. Ce pouvoir est la peur de celui qui te blesse, t’écrase, t’humilie jour et nuit.

 Tu feins d’aimer dans ce savoir jusqu’à ce qui t’humilie, te nie, t’efface. Parce que le maître est persuadé que tu ne sais rien, que tu n’es rien. Alors tu le laisses à sa foi trompeuse. Cette foi fait ton affaire. Son ignorance est ta force. Parce que tu connais son monde et le tien. Tu as cette longueur d’avance-là. 

Seul ton masque doit te servir. Alors, tu te conditionnes à être impassible. Tu es un mur blanc sur lequel rien n’est écrit, donc le maître ne peut y lire que ce qu’il croit savoir. »

Je ne voulais pas passer ma vie à poser des chaînes inutiles à des pieds vagabonds. J’avais trop à faire avec ma vie et mes propres pieds, qui ne devaient en aucune façon flancher.

« À l’instant même de ta naissance, la mort est déjà là. Tu dois aller au-devant de la vie tant que tu peux : traverse des portails, franchis des limites, perce des murs. Ne disparais pas de ton vivant, la mort est là pour s’en charger. Promets-le-moi.

Tu es arrivé dans ma vie comme ces cyclones du mois d’août qui, à grand renfort d’orages, de brassées d’eau et de vent, déracinent les arbres, décoiffent les cheveux de chaume des maisons et emportent vies, biens et meubles. Tu ne m’as ni déracinée, ni décoiffée ni emportée. Je t’ai laissé me traverser et j’en suis encore secouée.

Tu regardes bien les gens, mais tu ne soutiens pas leur regard. Tu fouilles dans leurs yeux à leur insu, mais surtout, tu ne dis rien. Tu répondras toujours oui à madame Mérisier, même quand tu penses non. Contrairement au non qui t’oblige à t’expliquer, te mettre à découvert, le oui ne t’expose pas, ne t’engage pas.

Qu’ici, pour tenir debout ou avancer un pied après l’autre, nous allions devoir ouvrir les yeux, tenir les oreilles aux aguets et nous rendre invisibles. Tout cela, je n’ai pu le comprendre qu’après de longues années.

Pas plus mal, pa pi mal, c’était une des nuances du « oui » qui n’est pas un oui, mais une manière de garder nos souffrances pour nous. « Oui ». Une dernière parade de la dignité, un art du secret. Une manière pour nous de tenir à distance ceux et celles qui nous infligent le malheur.

Je n’ai jamais été une grande dame. Juste une femme que rien n’a pu défaire. Rien. Je suis une femme rapiécée, raccommodée, rafistolée. J’ai recollé les morceaux à mesure des coups reçus, mon mouchoir-ciel noué deux fois plutôt qu’une autour de mes nattes. Je n’ai jamais rien espéré. L’espoir ne m’a jamais convaincue. Nous, femmes des quatre chemins, nous sommes patientes. Je le suis. Au-delà de tout espoir. C’est notre façon de déjouer les pièges du temps. 

Absorber la douleur est un apprentissage patient que j’ai entamé très tôt. Plier sans rompre exige souvent davantage que lutter. Quand la douleur approche, tu feins de ne pas la reconnaitre. C’est une inconnue qui passe son chemin. 

Seules les catastrophes font battre cette ville d’un même cœur qui saigne. Seules les catastrophes !

Elle me disait que c’était tout de même un atout, car nous, les petites, les toutes petites gens, devions savoir jouer de tout. Des croyances légitimes pour assumer celles illégitimes. Des codes pour les détourner. Du silence pour faire un nid à ces mots qui ne doivent jamais voir le jour.

Même quand je parlais, tu disais qu’il y avait du silence dans mes mots.

Il n’y a plus qu’un rideau de nuage entre nous. Je l’ouvrirai sous peu. 

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