Incardona, Joseph « Le monde est fatigué » (2025) 224 pages


Incardona, Joseph « Le monde est fatigué » (2025) 224 pages


Auteur : Joseph Incardona, né en février 1969 à Lausanne, est un écrivain, scénariste et réalisateur suisse. De mère suisse et de père sicilien, Joseph Incardona est l’auteur d’une quinzaine de livres, de scénarios (pour le théâtre, le cinéma et la bande dessinée), ainsi que réalisateur de cinéma. Il habite à Genève. Il est également traducteur 

Romans  : Le Cul entre deux chaises (2002 puis 2014) –  Taxidermie (2005 nouvelle) – Banana spleen (2006 ) – Dans le ciel des bars (nouvelle)- Remington (2008) – Enjeux 7 (Collectif) : 37 m², – Lonely Betty (2010  Grand prix du roman noir français) -220 volts (2011) – Trash circus (2012) – Misty (2013) – Aller simple pour Nomad Island (2014) – Derrière les panneaux il y a des hommes (2015 – Grand Prix de littérature policière) – Permis C – (2017 – Prix du roman des Romands) – Les Poings (2017 nouvelle)  – Chaleur (2020 – Prix du polar romand) : La Soustraction des possibles – Les corps solides (2022) –  Stella et l’Amérique (2024 – Prix Replay – Prix du public RTS) – Le monde est fatigué  (2025) –

Finitude Editions –22.08.2025– 224 pages /
Prix des Deux Magots 2025 et le Prix Femina des Lycéens 2025

Résumé :
« Il y a tellement de bruit alors qu’il faudrait du silence, canaliser l’émotion, poser une compresse fraîche sur la folie du monde. »

Êve est une sirène professionnelle qui nage dans les plus grands aquariums du monde. Mais personne n’imagine la femme brisée, fracassée, que cache sa queue en silicone. Quelqu’un lui a fait du mal, tellement de mal, et il faudra un jour rééquilibrer les comptes.
En attendant, de Genève à Tokyo, de Brisbane à Dubaï, elle sillonne la planète, icône glamour et artificielle d’un monde fatigué par le trop-plein des désirs.
À travers un destin singulier, Joseph Incardona revisite le mythe de la sirène et nous donne à voir une humanité en passe de perdre son âme.

Mon avis: ❤️❤️❤️❤️❤️

Êve avec un accent circonflexe comme dans rêve…
Un énorme coup de coeur encore une fois pour cet auteur suisse que j’ai toujours un infini plaisir à croiser au Festival du Lac (Collonge-Bellerive – là où se repose la petite sirène du Léman).
Tout commence à Genève mais nous allons visiter le monde avec Êve, une sirène professionnelle (oui cela existe comme métier: une personne qui travaille dans les aquariums géants et qui se produit lors de spectacles en nageant en apnée).  Êve, personnage de conte de fées en apparence, qui ne fait que passer, qui est emplie de tout sauf de paillettes et de sourires… Êve dont les apparitions font rêver mais c’est le décor. Car Êve est tout sauf le rêve qu’elle offre. Êve est une femme meurtrie, cassée, détruite, tant physiquement qu’émotionnellement. Suite à un accident, elle est entièrement refaite et broyée de l’intérieur. Sa queue de sirène, ce sont ses jambes, sa monoplace sa façon de se déplacer, d’être libre. Les avions, ce sont ses ailes. Cette sirène … est-elle encore humaine? Est-elle passée dans  un univers mythologique? Êve est apparence, mais sous l’apparence Êve est souffrance, solitude, haine, vengeance…

Par ailleurs les personnages qui l’entourent sont eux aussi solitude et cachent des fractures derrière leur apparence.. Comme Matt Mauser (déjà là dans « la soustraction des possibles ») , Jay qui cache un secret.. Ces êtres ont un envers du décor tragique et sont touchants. 

Coté écologie, il y a ce continent de plastique, qui recouvre la surface, cache et recouvre la mer, tue les poissons , dégage une odeur et des réactions chimiques… Cet océan de plastique situé dans le Pacifique Nord, que l’on appelle le 7ème continent, des milliers de m3 de déchets.

Les paillettes et l’envers du décor… Genève et sa richesse, Dubaï lieu de tous les excès qui abrite à la fois un sommet de l’écologie … Un personnage de conte de fée qui enveloppe un être brisé. La haine sous le glamour… la liberté de bouger dans un carcan fait de silicone : une monopalme, une queue, un bustier en silicone orné de faux coquillages.

Extraits:

Son prénom à elle, Êve, est un pseudonyme avec circonflexe sur le premier « e » : chacun est différent, unique à sa façon, et il faut le faire savoir.

Elle pense à l’ennui, à la forme d’asservissement auquel peut mener le désir aussitôt comblé. Ce temps instable qu’ils ne connaissent pas, ce hiatus lié à l’attente, à l’espoir, ce temps riche d’incertitude avant d’obtenir éventuellement ce que l’on souhaite.

La mer l’accueille, et c’est comme une sirène captive qu’on rendrait à sa vocation. Elle se déplie, étire son corps, tend ses bras loin devant elle. Ses cheveux ondulent devant son visage, un rideau de théâtre s’ouvrant sur le spectacle vertigineux d’une nature préservée qui s’offre à son regard. Comme au commencement où tout était intact, beau et cruel.

 La vision d’une femme libre parce qu’il ne lui reste plus rien. Une femme tronquée, amputée d’une partie d’elle-même, à laquelle elle a dû renoncer pour devenir autre chose qui ne porte pas encore de nom.

L’existence est un boomerang tournant sur lui-même pour revenir là où tout a commencé.

ce qu’elle ressent à ce moment précis est de la compassion. Une sorte de don qui lui a été donné à la sortie de son coma, mais un don qui ne lui sert à rien si ce n’est à éprouver de la pitié pour le profond désarroi que nous ressentons tous.

Le pardon est sûrement la meilleure solution pour trouver l’apaisement. Et il te coûtera bien moins cher, crois-moi.

L’ivresse la gagne facilement, qu’elle soit liée à l’alcool ou aux profondeurs. Elle voudrait s’y laisser aller, doit s’en méfier.

Rien ne se perd, tout se recrée dans l’impermanence.

L’important n’est pas où elle va, mais ce qu’elle attend.

hypnotisée par la laideur, le gâchis et la monstruosité de ce qui s’offre à son regard : déchets de plastique s’étalant à perte de vue, terre mouvante et hideuse, un dépotoir mondial, la lie de la planète.

« Il y a cinq endroits comme celui-ci sur l’ensemble des océans du globe. Au total, ce sont 300 millions de tonnes de plastique pris dans des gyres, d’énormes tourbillons océaniques où convergent les courants marins. Ce que tu vois est une toute petite partie visible, celle qui nous permettra de faire des images choc… Le reste est essentiellement constitué d’une myriade de fragments, des microplastiques d’un diamètre inférieur à 5 millimètres en suspension jusqu’à 30 mètres de profondeur… Même à 11 000 mètres, trois quarts des poissons et spécimens marins en contiennent. Le tout est réintroduit dans le cycle naturel de l’eau, on ingurgite 5 grammes de plastique par semaine, l’équivalent d’une carte bancaire… Ouais, je sais, je suis un moulin à paroles, mais c’est un peu le sujet qui veut ça… »

Qui aime-t-on quand on est seule comme une chienne mordant la chienne de vie ?

La haine est là, intacte, puissante, rayonnante : une haine brillant de mille feux.
C’est moi qui m’éteins, qui pâlis, qui m’effondre.
Pas ma haine.

Image: Photo perso « la sirène du Léman » Plage de la Nymphe

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