Legardinier Gilles « Et soudain tout change » (2013)

Auteur : Né en 1965, Gilles Legardinier travaille sur les plateaux de cinéma américains et anglais, notamment comme pyrotechnicien. Il réalise également des films publicitaires, des bandes-annonces et des documentaires sur plusieurs blockbusters. Il se consacre aujourd’hui à la communication pour le cinéma pour de grandes sociétés de production, ainsi qu’à l’écriture de scénarios de bandes dessinées et de romans. Alternant des genres très variés, il s’illustre en livres pour les enfants et la jeunesse avec, notamment, Le Sceau des Maîtres (2002), mais aussi dans le thriller avec L’Exil des Anges (Prix SNCF du polar 2010) et Nous étions les hommes (2011), et, plus récemment, dans le roman humoristique, ce qui lui vaut un succès international avec Demain j’arrête ! (2011), Complètement cramé ! (2012), Et soudain tout change (2013) , Ca peut pas rater! (2014) , Quelqu’un pour qui trembler (2015). Le Premier miracle (2016) est un thriller.

Résumé de l’editeur : Pour sa dernière année de lycée, Camille a enfin la chance d’avoir ses meilleurs amis dans sa classe. Avec sa complice de toujours, Léa, avec Axel, Léo, Marie et leur joyeuse bande, la jeune fille découvre ce qui fait la vie.

À quelques mois du bac, tous se demandent encore quel chemin ils vont prendre. Ils ignorent qu’avant l’été, le destin va leur en faire vivre plus que dans toute une vie… Du meilleur au pire, avec l’énergie délirante et l’intensité de leur âge, entre espoirs démesurés, convictions et doutes, ils vont expérimenter, partager et se battre. Il faut souvent traverser le pire pour vivre le meilleur…

Avec cette nouvelle aventure, Gilles signe un roman comme il en a le secret et qui, entre éclats de rire et émotions, nous ramène là ou tout commence vraiment. Cette histoire est aussi la nôtre. Bienvenue dans ce que nous partageons de plus beau et qui ne meurt jamais.

Mon avis : très joli livre sur l’adolescence et la découverte de la vie, de l’amitié et de la mort. Alors oui on peut se dire que j’ai passé l’âge de lire des histoires d’ados, mais c’est charmant, sans prétention mais aussi drôle et piquant. Alors à moi les années de lycée… Une échappée vers la jeunesse, en tendresse et sourires. Un ton léger pour un sujet pas si léger que ça !

Extraits :

Ce jour-là, j’ai appris une chose essentielle : dans un combat, ce n’est pas le plus fort qui l’emporte, mais le plus convaincu.

Vous savez, j’ai toujours cru qu’il existait un âge pour conjuguer les verbes : marcher, grandir, aimer, perdre, souffrir, mentir, baisser les yeux, apprendre, se battre, avouer, espérer, partir ou laisser partir. Maintenant, je sais que c’est faux. Il n’y a pas d’âge pour conjuguer les verbes, il faut juste les circonstances

Si les doutes et les angoisses se vendaient, je serais milliardaire

Tout n’est quand même pas si noir, parce que je dois bien admettre que si les espoirs et les envies se vendaient eux aussi, alors je serais là encore super riche

Je ne suis pas de celles qui savent, mais je pense être de celles qui sont prêtes à apprendre.

Ce matin, je pense qu’elle s’est en plus maquillée dans un train qui déraillait. Pour venir, elle est passée par la Cordillère des Andes, et la voie s’est effondrée

À toujours vouloir ressembler aux autres pour se sentir intégré, on finit par sacrifier beaucoup trop de soi.

Qu’est-ce qu’on a gagné en grandissant ? Qu’avons-nous perdu ? De plus en plus de choses à faire, d’obligations, pour une liberté souvent illusoire. Pourquoi change-t-on autant en si peu d’années ? Quelle est la différence entre grandir et vieillir ?

Elle est capable de déprimer un clown shooté au gaz hilarant

Les rares fois où l’on arrive à tout oublier, à se laisser aller dans l’instant, personne ne devrait avoir le droit de vous agresser

Exister, c’est savoir ce que l’on donne et ce que l’on prend

Quand on a une mission, on est payé pour, objecte Théo. — Faux. Tes parents ne sont pas payés pour t’élever, et c’est pourtant une vraie mission. Celui qui t’aide à trouver ton chemin dans la rue, l’ami qui te console, la femme qui te supporte, tout ce qu’il y a de plus important dans la vie n’est jamais rémunéré. Elle est triste, cette logique de contrepartie. Vous n’avez rien payé pour être vivants, et vous l’êtes pourtant

Il y a quelque chose de magique à voir ces gens normaux devenir plus qu’eux-mêmes à travers la musique

Les oiseaux doivent savoir quelque chose que nous ignorons. Ce matin, avant même l’apparition des tout premiers rayons du soleil, ils chantaient déjà comme des malades en voletant partout. Ils sentent probablement le printemps arriver

Je ne veux pas voir ses yeux, sinon je vais me mettre à pleurer avec lui et on finira tous les deux dans un roman de Dickens

À force de trop réfléchir, à force de ne pas oser, d’autres me passent toujours devant et je vais finir toute seule. Un jour, je serai comme le petit monsieur de ce matin, avec mes souvenirs, mes regrets, et ma vie tombera en poussière comme son immeuble

Mon père dit que « problématique » est un mot inventé assez récemment pour donner des airs ronflants à de faux problèmes qui, de toute façon, ne seront pas résolus

Parfois, on va tellement mal qu’on refuse même de voir les gens qu’on aime le plus au monde.

Besoin d’être seule et de remettre un semblant d’ordre dans ma tête, si possible. Mon esprit ressemble à une caisse de pétards qui aurait pris la foudre.

Il existe vraiment plusieurs mondes sur cette terre. Tous dans le même décor, mais chacun son scénario. Personne ne connaît l’histoire des autres avant d’être à son tour concerné

Faut-il attendre que la mort arrive pour se rendre compte de la place qu’occupent les gens ?

J’ai toujours aimé découvrir d’autres lieux. C’est comme déballer un cadeau.

Pour moi, la mort n’est qu’un concept assez flou. En fait, je la ressens plus comme une frontière. Avant, tout est possible. Après, ça va devenir nettement plus compliqué…

On vit, on meurt, les gens pleurent, et après ils se demandent ce qu’ils vont manger.

Il a miaulé. J’ai ouvert la fenêtre. Il m’a regardée, surpris que je lui cède, et il a vite sauté au cas où je changerais d’avis. Une fois arrivé sur sa branche, il s’est retourné. Je vous jure que même si ce n’est qu’un chat, ses yeux m’ont dit merci.

Vous ne savez pas qu’on soigne encore mieux par le moral que par les piqûres ? C’est un pénitencier ou un hôpital

Je ne sais pas si vous pouvez imaginer ce qui se passe en moi. Si j’étais un océan, ce serait la tempête du siècle suite à un séisme de magnitude 10. Si j’étais une expérience, je serais une explosion nucléaire souterraine. Si j’étais la plus belle des fleurs, j’aurais flétri en moins d’une fraction de seconde.

Si j’étais une horloge, je me mettrais à tourner en sens inverse. Si j’étais la pluie, je remonterais dans les nuages. Si j’étais une fleur fanée, je refleurirais comme jamais.

Je me fais l’impression d’être une substance chimique hyper réactive. La moindre molécule d’émotion que l’on m’envoie peut me détruire, me ranimer, me changer, me consumer ou me faire briller pour toujours

on couche parce qu’on a envie. On aime parce qu’on n’a pas le choix

Les drames sans responsable sont les pires de tous. Personne à qui en vouloir. La chance et la justice sont en dehors du coup

ce sont les problèmes qui nous forgent et les peurs qui nous rapprochent. On fait sa vie avec ceux qui comprennent nos soucis.

celui qui meurt emporte un bout de ceux qui l’aiment avec lui, et c’est à ceux qui restent d’empêcher que tout ne parte avec.

C’est peut-être le secret d’un vrai couple : chacun doit révéler ou réveiller quelque chose chez l’autre

Une éclaircie se glisse entre deux nuages. C’est fou comme le soleil peut paraître indécent lorsque l’on est brisé de chagrin

Vous n’avez jamais pensé à refaire votre vie ? — Il n’y a rien à refaire. On ne peut rien effacer, il faut juste essayer de continuer.

Le plus grand malheur, la pire des solitudes, c’est de n’être utile à personne

quand elle s’énerve, ses yeux tirent des missiles que même l’armée américaine n’a pas les moyens de se payer

Ne cherche pas à être quelqu’un d’autre que toi-même. Et n’attends pas que l’on décide pour toi. Donne ton avis, toujours sincèrement.

 

Alcoba, Laura « le bleu des abeilles » (2013)

 

Collection Blanche, Gallimard – Parution : 29-08-2013 (Prix de soutien de la Fondation Del Duca 2013 – Prix littéraire des Rotary Clubs de langue française 2013) – 128 pages.

Résumé : La narratrice a une dizaine d’années lorsqu’elle parvient à quitter l’Argentine pour rejoindre sa mère, opposante à la dictature réfugiée en France. Son père est en prison à La Plata. Elle s’attend à découvrir Paris, la tour Eiffel et les quais de Seine qui égayaient ses cours de français. Mais Le Blanc-Mesnil, où elle atterrit, ressemble assez peu à l’image qu’elle s’était faite de son pays d’accueil.

Comme dans son premier livre, Manèges, Laura Alcoba décrit une réalité très dure avec le regard et la voix d’une enfant éblouie. La vie d’écolière, la découverte de la neige, la correspondance avec le père emprisonné, l’existence quotidienne dans la banlieue, l’apprentissage émerveillé de la langue française forment une chronique acidulée, joyeuse, profondément touchante.

Analyse en relation avec une interview de l’auteur :

Le déclencheur de ce livre fur la relecture de la correspondance entre père et fille entre 1979 et mi-1981, à raison d’une lettre par semaine), des lettres qui l’ont toujours suivie mais qu’elle n’avait pas relus jusqu’à maintenant.

Le livre dont il est question est une histoire familiale construite entre deux cultures et marquée par l’exil. C’est la nécessité pour une petite fille de se glisser dans une « nouvelle langue » comme un nouvel habit. Le livre est écrit à partir de souvenirs de la découverte de la France. La petite fille nous parle au présent sur la base de son enfance et nous fait réflechir sur le statut des enfants de réfugiés (politiques ou autres). L’auteur analyse le processus d’apprentissage de la langue et se l’approprie. Il s’agit de la relation épistolaire entre une fillette de 10 ans et son père, incarcéré en Argentine. C’est aussi l’histoire d’un déracinement, d’une éducation, de l’absence physique du père qui reste malgré tout présent et transmet son éducation au travers des livres et de la littérature. C’est aussi le partage d’une histoire collective, celle de la dictature argentine. On vit le désarroi et la lutte, l’expérience enfantine d’une petite déracinée qui n’a plus de lieu à elle et va peu à peu « construire son lieu à elle : la langue française ». D’ailleurs l’auteur, née en 1968 écrit ses romans en français: « l’espagnol est la langue dans laquelle j’ai d’abord appris à me taire. » dit-elle. Le voyage de la fillette débute en Argentine quand elle commence à apprendre la langue. Son père est en prison, sa mère est partie en France et elle commence le français en attendant d’aller la rejoindre en exil. C’est un livre de premières fois, de rencontres… Elle va lire et ne pas comprendre, mais en même temps le livre même incompris aura des répercussions sur elle. La petite va se construire son enfance avec les moyens du bord ; il y a l’angoisse de l’absence du père, la peur de l’exil et de l’inconnu mais toujours la légèreté et la fraicheur de l’enfance, l’étonnement, la curiosité, la découverte (la découverte du « ç » et du « e muet »…), la peur aussi de ne pas être comprise est très importante pour elle ; il en va presque de sa survie, de son image qui ne doit pas être diminuée car ses manquements ( son accents, ne pas comprendre et apparaitre pour plus bête qu’elle ne l’est). Il va être important pour elle se s’approprier les livres en les lisant mot à mot, jusqu’au bout, même si elle ne les comprend pas, pour les intégrer.

Il est aussi intéressant de noter que la prison ne fait pas partie de son quotidien et qu’elle n’en parle pas, mis à part l’anecdote de la 5ème photo. Le lien tissé entre père et fille passe par leur expérience commune, le livre qu’ils partagent à distance, chacun dans une langue. On voit aussi l’importance pour la fillette d’être à la hauteur, de ne pas décevoir le père, même si les livres choisis sont difficiles pour une fillette si jeune.

Le premier livre choisi est un livre sur la nature alors que le père est enfermé et la fillette dans une cité grise et morne. Ils vont tous les deux s’évader en parlant nature, fleurs, abeilles, couleurs. On passe par-dessus la réalité en étant dans les champs, par-dessus la censure aussi. Le non envoi de la photo, toujours différé, est aussi une réaction aux restrictions imposées. La fillette réagira aussi de la même manière dans l’épisode de la bibliothécaire en s’accrochant au livre qu’elle a choisi, malgré la tentative de la dame de lui imposer un autre choix. Tout le livre est basé aussi sur le refus de la facilité (livres difficiles, classe normale et non pour étrangers) ; le défi de l’immersion est partout ; elle surnage comme elle peut, mais refuse de se noyer ; elle affronte tout pour avancer et apprendre à nager en France, pour s’immerger dans les eaux françaises si on peut dire.

D’ailleurs le vocabulaire est là « immersion », « Plonger dans le bain sans en perdre une goutte » , « emportée par le flots des mots » tout le vocabulaire de la noyade, de s’agripper , du torrent, de la houle tandis qu’elle reste sur la rive, « perdre pied » ;

A l’assaut de l’obstacle, du défi pour la découverte de la neige et du reblochon : il faut se lancer à corps perdu pour passer l’obstacle !

Pour ce qui est des couleurs, il n’y a pas que la recherche du bleu dans les livres ; il y a le blanc de la neige, le vert des collines. Une des rares allusions à l’Argentine est la différence entre la campagne française et la campagne »pampa » argentine.

Il faut aussi remarquer la relation avec les autres ; l’importance donnée à la souffrance des autres « différents » qu’elle assimile à ses difficultés de se fondre dans la société ( le rapport avec les petits handicapés) . Aucune image n’est là par hasard ; même le fait de tricoter une écharpe en perdant des mailles, en défaisant des rangs, en comblant ensuite les trous, alors qu’elle tricote alors que les adultes évoquent des amis du combat en argentine, exilés ou disparus. La petite est là, mais elle ne participe pas aux discussions ; elle est en marge ; Comme pour la lecture, elle assimile, elle pompe, alors même qu’elle ne comprend pas. Elle perçoit la réalité qui l’entoure, l’intègre, la fait sienne.

Elle vit entre deux mondes qui existent en parallèle. Elle est là où elle vit et ailleurs (une lettre par jour, cinq par semaine dont celle du lundi à son père) ; les autres lettres, on n’en parle pas. Les deux pans de sa réalité ne se rejoignent pas.

Mon avis: livre intéressant, très court. Mais je n’ai pas été emballée par le style. Normal car c’est une fillette de 10 ans qui raconte, et pour cela c’est très bien rendu. Mais analyse passionnante du statut de fillette de déracinés et de la façon de s’intégrer.

 Extraits :

c cédille. Ce nouveau signe, plus que les autres, je l’ai tout de suite aimé : à La Plata, je m’entraînais sur des petits bouts de papier, dans les marges blanches des journaux ou au dos d’enveloppes vides, à écrire ce simple mot : français, et parfois des c cédille seuls, collés les uns aux autres, ççç, et qui formaient une sorte de chaîne ou de sillon

C’est dans ce premier livre français que j’ai appris qu’ici, en France, tous les chiens s’appellent Médor, et les chats Minet. Et plein d’autres choses qui, à ce moment-là, me semblaient très utiles.

Parfois, on a l’impression qu’il y a par terre des bouts de cristal ou de diamant, mais c’est juste la surface des flaques qui a gelé

Dès que je suis seule, pourtant, devant le miroir de la salle de bains, je m’entraîne à prononcer des mots compliqués, avec plein de r, des voyelles sous le nez, des g et des s entre deux voyelles, ceux qui grésillent et qui font comme des chatouilles au niveau du palais — arrosoir, paresseuse, gélatine, raison, raisin, raisonne

Une voyelle muette ! Quand on ne connaît que l’espagnol, on ne peut pas imaginer que de telles choses existent — une voyelle qui est là mais qui se tait, ça alors !

Parfois, il me semble même que les e muets m’émeuvent, au fond. Être à la fois indispensables et silencieuses

J’aime ces lettres muettes qui ne se laissent pas attraper par la voix, ou alors à peine. C’est un peu comme si elles ne montraient d’elles qu’une mèche de cheveux ou l’extrémité d’un orteil pour se dérober aussitôt. À peine aperçues, elles se tapissent dans l’ombre

quelquefois on retient mieux quand on ne comprend pas tout

Comme pour les langues, il arrive que les choses nous restent mieux ainsi, précisément parce qu’on s’est laissé porter, parce qu’on a lâché prise

Ce que je me demandais aussi, c’était quelle distance me séparait encore d’un français qui serait pleinement à moi

Là-bas, tout était blanc, partout, pas seulement sur les sommets mais aussi sur le bord des routes et autour de la maison, un chalet tout en bois, comme j’en avais déjà vu dans les livres. Sauf que là, c’était pour de vrai, et j’y étais — c’est la première impression que j’ai eue, d’être entrée dans l’image d’un livre, de m’y être glissée, l’air de rien. Ça alors ! Tout n’était que blanc et les gens étaient dedans

Même les mots les plus courants, prononcés dans un décor de neige, remplissent un grand espace autour d’eux. Ils ont l’air de durer plus longtemps, aussi : portées par la fumée qui sortait de toutes les bouches, les syllabes s’incrustaient dans l’air froid comme des cailloux scintillants

L’essentiel, avec le reblochon, c’est de ne pas se laisser impressionner. Il y a clairement une difficulté de départ, cette barrière que l’odeur du fromage dresse contre le monde extérieur. Mais il ne faut surtout pas se méprendre à son sujet. Ce n’est pas de l’agressivité de sa part, c’est juste la manière qu’a le fromage de dire : as-tu vraiment envie ? es-tu prêt

Pourtant, je continuais à m’accrocher, je voulais absolument aller jusqu’au bout — même si je perdais pied, souvent

Les phrases et les scènes s’emmêlaient dans ma tête, comme une pelote de laine tombée entre les pattes d’un chaton joueur

Et puis, de toute façon, je le sais bien : on vient toujours à bout d’un chaos de laine, même quand il a été provoqué par le plus fourbe des chatons

 

Frappat, Hélène – Lady Hunt (08/2013)

Résumé : Laura Kern est hantée par un rêve, le rêve d’une maison qui l’obsède, l’attire autant qu’elle la terrifie. En plus d’envahir ses nuits, de flouter ses jours, le rêve porte une menace : se peut-il qu’il soit le premier symptôme du mal étrange et fatal qui frappa son père, l’héritage d’une malédiction familiale auquel elle n’échappera pas ?

D’autres mystères corrompent bientôt le quotidien de la jeune femme, qui travaille pour une agence immobilière à Paris – plus un effet secondaire qu’une carrière. Tandis qu’elle fait visiter un appartement de l’avenue des Ternes, Laura est témoin de l’inexplicable disparition d’un enfant.

Dans le combat décisif qui l’oppose à l’irrationnel, Laura résiste vaillamment, avec pour armes un poème, une pierre noire, une chanson, des souvenirs… Trouvera- t-elle dans son rêve la clé de l’énigme du réel ?

Sur la hantise du passé qui contamine les possibles, sur le charme des amours maudites, la morsure des liens du sang et les embuscades de la folie, Hélène Frappat trace une cartographie intime et (hyper)sensible de l’effroi et des tourments extralucides de l’âme. Des ruines du parc Monceau à la lande galloise, avec liberté et ampleur elle réinvente dans Lady Hunt le grand roman gothique anglais, et toutes les nuances du sortilège.

 

Analyse en relation avec une interview de l’auteur: Le titre du livre « Lady Hunt » est une référence à une maladie la « chorée de Huntington », personnage à part entière du roman. Cette maladie est particulière. Maladie héréditaire, elle peut être détectée dès l’âge de 18 ans mais on ne peut pas la guérir et les porteurs du gène peuvent savoir exactement comment ils vont mourir. Cela pose la question de l’hérédité ; les parents transmettent la vie, et aussi la mort. Maintenant il faut se demander si on souhaite savoir si on est porteur du gène ( on peut ainsi éviter de le transmettre) ou vivre dans le doute ; se demander ce qui est plus difficile à vivre.. Savoir ou douter ? Cette maladie dégénérative habite, hante « la maison du corps »

Dans le roman d’Hélène Frappat, on est toujours à la lisière des mondes ; ni dans le rêve, ni dans la réalité… dans l’entre deux. On est à la possible naissance de la maladie, on vit dans le monde du doute, de l’incertitude, et c’est angoissant de ne pas savoir, de se poser la question de savoir si on veut savoir ou pas.. On se demande toujours si une maladresse signifie que la « Chorée » arrive. La Chorée, c’est Lady Hunt. Hunt diminutif de Huntington.. Hunt comme « chasse » en anglais ; la femme qui chasse et qui est chassée ; Diane chasseresse, Luna comme la déesse des ombres… La chasse à la maison, la femme chassée par la maladie ; la maladie personnage du roman sous le nom de Lady Hunt.

Fantômes, ombres, forces mystérieuses, récit fantastique… Un roman non autobiographique écrit à la première personne. On évolue dans des mondes parallèles ; dans l’univers des maisons et de leurs histoires, qui hantent ceux qui y habitent ou y ont habité. L’héroïne, Laura (l’aura) Kern est agent immobilier ; son métier : faire se rencontrer des maisons et les rêves des personnes qui souhaitent trouver « la maison de leurs rêves » ; Le fantastique s’en mêle. Il convient de trouver sa place entre le rêve et la réalité.

Dans le livre les images, la poésie, les croyances (les sorcières, les cheveux roux, le chat), les visions, les lieux hantés, la perte ou la recherche d’identité. Les rêves sont le thème récurrent ; l’identification maison/personne (la maison habite, s’infiltre dans les personnes, vit en eux et eux vivent à travers elle) ; le rêve est omniprésent ; l’obsession du rêve récurrent. Le rêve s’insinue dans le réel ; des lambeaux de rêve s’accrochent à la réalité et les frontières s’effacent… et c’est l’angoisse… On aborde le thème de la maison imaginaire qui sert de refuge, d’abri, qui permet de fuir la réalité. Toute maison conserve en elle les traces des occupants précédents ; les lieux sont des « chambres d’écho » ; les femmes habitent les maisons alors que les hommes les traversent. Le roman est par ailleurs le cadre de trois romans d’amour.. Celui de l’amour entre les parents, John et Enora, puis celui de Laura et de son patron, rencontres furtives dans des lieux vides, et enfin la rencontre avec un homme qui a aussi le don de rencontrer les maisons. On essaie dans ce roman de rendre la vie habitable.

Le tout dans une ambiance celtique, avec l’héritage de la mythologie et des croyances ancestrales, la seconde-vue, les voix, les rêves prémonitoires, la magie, les guérisseurs…

Un roman aussi ou les couleurs et les ambiances sont parties prenantes ( le rouge et le bleu, toutes les ambiances de brume, d’hier, de brouillard, de crépuscule)

Mon avis : Si vous aimez les romans anglais victoriens du XVIII ème, les romans des sœurs Brontë, de Daphné du Maurier, vous allez adorer ! Moi j’ai plongé. J’ai aimé la façon d’écrire, la plongée dans le doute, la poésie à fleur de pages… je me suis laissé envelopper dans la brume, dans les maisons et leur passé… Mais il faut dire que je suis très sensible aux ambiances, à la personnalité des maisons et de leurs habitants… J’ai aussi apprécié la façon de faire de la maladie latente un compagnon de route et non une chose à part..

 Extraits

Si tu me cherches, je suis perdu dans mes pensées

Mon cœur, battant trop fort, avait-il éteint tous les sons ?

La nuit est tombée sur nous avec précaution. Le crépuscule gris de l’automne, et sa lente, son invisible extinction, nous ont donné le temps de comprendre

La brume est sans saison. Tous les moments du jour se confondent. On pourrait être à l’aube, au crépuscule. La brume envahit tout, ciel, mer, maison. La brume envahit mes pensées. Recroquevillée au fond de mon rêve, je grelotte

Mon cœur se serre en apercevant la silhouette voûtée qui semble, à chacune de mes visites, rétrécir un peu. De loin, derrière l’écran sale du pare-brise, son corps élégant et frêle dégage une solitude poignante. Elle ne s’est jamais remariée.

leurs silhouettes effacées se tiennent en arrière-plan d’une photo de famille, comme s’ils avaient peur de déranger

les points cardinaux régnaient en étoiles menaçantes

Je ferme les yeux, et bascule dans le puits noir du sommeil, du souvenir, saisie, juste avant la nuit, par un sidérant vertige

Jadis, je rêvais comme tous les dormeurs ; je dormais comme tous les rêveurs.

Mes journées ressemblaient à une salle de cinéma dont le projectionniste a oublié d’éteindre les lumières

Les fenêtres-yeux de la maison renvoient aux intrus leur reflet. Les fenêtres-miroirs de la maison dissimulent aux intrus son secret

Je ferme les yeux, m’attendant à voir surgir des lambeaux de rêve.

En fermant les yeux, j’aimerais anéantir le monde. Seules les lèvres de mon amant resteraient. Elles vivraient à jamais derrière mes paupières

Les arbres ont tout vécu. Ils savent ce qui s’est passé à l’intérieur. Un homme entouré d’arbres n’a pas de secrets

On redoute toujours le moment où l’on ne pourra plus faire semblant, où l’on devra regarder en face ce qu’on savait déjà

Mes pensées s’entrechoquaient dans la prison de ma tête. Mes pensées invisibles aux yeux du monde

Dans le silence, mes pensées résonnaient distinctement. Elles s’enchaînaient, comme des vêtements sur une corde à linge

Son regard passait à travers moi. Un fil invisible était tendu entre son regard et le mien. Impossible de lâcher le fil

Nous sommes restés au milieu de la pièce comme deux cailloux jetés l’un contre l’autre par les vagues. À chaque mouvement souterrain du courant, la mer, qui devrait nous éloigner, nous rapproche

Je m’enroule dans le souvenir de sa voix comme dans un châle troué

Ce ne sont pas des rêves, des demi-sommeils plutôt. Enfant, on a ces connexions. On est en contact avec nos guides. Et puis on grandit. On se ferme. On s’isole. On

L’avenir m’est interdit ; le passé est un paysage gelé dans le brouillard ; le présent où je vis est déjà loin de moi

Ma mère a toujours nommé la maladie Chorée, comme si, un matin, une déesse antique avait ravi mon père pour l’emmener au pays natal que sa femme ne connaîtrait pas

ce fut un hiver interminablement pluvieux : du ciel coulaient les larmes absentes sur les joues de notre famille

La lumière rebondit sur les vitraux et console les arbres nus d’un reflet d’arc-en-ciel.

Sous la voûte du toit, le grenier blanc et clair attend, sans hâte, de conserver des souvenirs bienveillants.

Je me suis cognée aux murs de la nuit et j’ai franchi la porte du rêve. Le temps n’existe pas

Éphélide. Du grec hélios, soleil. Caractère autosomique dominant : un seul gène roux suffit à les transmettre.

comme si toute photographie conservait l’empreinte du passé, et qu’il suffisait de creuser sous la surface pour retrouver, intacte, la première image

Retournants est le nom de ces âmes en peine, en quête d’un dernier refuge, parmi le fracas des récifs hostiles aux vivants et aux morts

Quand mon père a commencé à perdre la mémoire, Chorée a dissous les souvenirs les plus proches, à commencer par les prénoms de sa femme et de ses filles. Puis elle s’est attaquée aux noms des couleurs. Peu à peu sont remontés à la surface, telles des plantes aquatiques vivaces qui asphyxient un étang, des souvenirs anciens, si anciens, dérisoires

Le ménage marque le passage du temps

Je reconnais la mélodie, dont quelques notes ont infiltré ma mémoire, comme si un lambeau de rêve s’était accroché à mes cheveux

Londres est une ville d’aquarelle. La pluie délave les couleurs comme l’eau celles du pinceau

Comme il doit faire froid, et gris, et triste, dans le cœur d’un petit garçon qui grandit sous ce ciel bas.

La pluie voile de gaze les étoiles

Dans la vitre miroir du rêve, je suis invisible

“Comment vivrez-vous quand vous connaîtrez votre avenir ? Comment éviterez-vous que votre vie ne devienne un programme ? Comment continuerez-vous à aimer ? À rêver ?”

Celui qui ne rêve pas ne sait rien de la nuit. Celui qui rêve sans cesse ne sait plus rien du jour

Au réveil, ce matin, il y a dans mon cœur une place nouvelle. Tu es toujours là, mais sous la forme un peu floue du souvenir. Les contours de toi ne sont plus si nets, si tranchants

 

Seigle, Jean-Luc « En vieillissant les hommes pleurent »(2012)

Résumé : 9 juillet 1961. Dès le lever du jour, il fait déjà une chaleur à crever. Albert est ouvrier chez Michelin. Suzanne coud ses robes elle-même. Gilles, leur cadet, se passionne pour un roman de Balzac. Ce jour-là, la télévision fait son entrée dans la famille Chassaing. Tous attendent de voir Henri, le fils aîné, dans le reportage sur la guerre d’Algérie diffusé le soir même. Pour Albert, c’est le monde qui bascule. Saura-t-il y trouver sa place?

Réflexion sur la modernité et le passage à la société de consommation, En vieillissant les hommes pleurent jette un regard saisissant sur les années 1960, théâtre intime et silencieux d’un des plus grands bouleversements du siècle dernier.

Mon avis : Un diamant brut ! Une histoire en deux parties ; la première pose le problème au travers du personnage d’Albert « Pourquoi les hommes qui sont revenus de la guerre ont-ils le cœur si lourd ? » ; la suite « l’imaginot » donne la réponse. Un moment de lecture magique! Le rapprochement entre la vie à l’époque de Balzac et la vie dans un village pendant les années 60. Un gamin de dix ans qui cherche dans « Eugenie Grandet » son chemin de vie.

Un livre tout en finesse, en intuitions, en non-dits, en tendresse infinie. Un livre qui se ressent plus qu’il ne se lit, qui parle au cœur ; un hommage aussi à la littérature. Le pont entre les générations, entre passé et présent, entre histoire et littérature. Albert ne sent plus à sa place dans son monde, à la fin de la France d’après-guerre et l’arrivée de la consommation (la première télévision dans le village). Il va décider de quitter ce monde qui ne lui correspond plus et avant de partir, chercher une personne qui va apprendre à son fils qui n’est pas comme lui à vivre dans son monde (les livres) comme lui avait appris à son fils à faire du vélo. La fin d’un monde, mais aussi la fin de la vie. Un livre sur la survie, la grandeur, la dignité. Un livre touchant, bouleversant. Je pourrais vous le citer tout entier tellement je l’ai aimé !

Extraits :

Albert ne pensait pas à mourir, il avait juste le désir d’en finir. Mourir ne serait que le moyen

Sa passion pour l’horlogerie venait d’un phénomène qui le fascinait depuis toujours, à savoir qu’une montre ou une horloge arrêtée ou même cassée donnait, au moins deux fois par jour, la bonne heure. D’après lui, seule l’horlogerie était capable d’un tel prodige, à la différence de n’importe quel autre mécanisme qui, une fois endommagé, ne servait plus à rien.

Un homme qui pleure, ça n’avait pas de sens. Sauf parfois les vieux

le vieil homme s’était mis à trembler comme une feuille. C’était son corps tout entier qui pleurait, sans pouvoir s’arrêter

En vieillissant les hommes pleurent. C’était vrai. Peut-être pleuraient-ils tout ce qu’ils n’avaient pas pleuré dans leur vie, c’était le châtiment des hommes forts

Des larmes à nouveau affluèrent sous ses paupières, à nouveau les brûlures dans les yeux, même si ce n’étaient que des larmes d’impuissance

Grâce aux mots de Balzac, à la manière de les agencer en images, il parvenait à sauter dans le décor, sans même se rendre compte qu’il changeait de siècle

Pour l’instant, c’était encore un rêve qu’elle gardait secret, aussi bien plié que le linge dans son armoire

Les grandes veuves de guerre, les vraies, celles de la Première Guerre mondiale, n’étaient pas les femmes qui avaient perdu un mari, mais celles qui avaient perdu un fils

Il les avait toutes connues et s’était toujours tenu à l’écart de ces garces qui n’étaient plus que des serpillières de l’histoire

Il lui suffisait de penser à la mise en plis qu’elle devait se faire, à la robe qu’elle allait porter, à la prochaine lettre qu’elle écrirait pour que tout commence à aller mieux. Depuis quelque temps, ces petites choses lui permettaient de s’extraire du monde des autres, de plonger en quelque sorte dans le vivant, et de couler une longue brasse imaginaire dans le silence

Sans son expérience de la nage et de la profondeur des eaux fraîches de l’Allier qu’elle avait explorée presque tous les jours de son enfance, jusqu’à l’épuisement, elle n’aurait jamais réussi ce prodige : effacer d’elle les images du malheur quand elle se sentait trop menacée.

Pleurer son père mort, quel que soit son âge, devait être normal ; sinon Balzac aurait pris le temps de donner des explications pour justifier cette anomalie.

Les phrases étaient comme des routes de montagne avec des virages qui s’enchaînent les uns aux autres et au bout desquels se révèlent des paysages magnifiques

Les pages étaient encore scellées entre elles et, à l’aide du canif que son père lui avait offert, il coupait les pages les unes après les autres avec un plaisir équivalent à celui d’un explorateur obligé de couper la végétation pour se frayer un chemin dans une forêt épaisse et noire, attaqué lui aussi par les mouches qui se multipliaient dans la chaleur

Pour elle, le faucheur squelettique qui représente la mort dans les légendes avec sa faux sur l’épaule n’était pas un homme mais une femme. Elle avait, elle-même, trop longtemps porté cet outil sur son épaule pour aller faucher les champs quand son mari était malade et même quand il ne l’était pas, pour affirmer que cet outil n’était en rien un symbole de virilité. Les hommes se tenaient bien trop loin de la vie pour se représenter ce personnage humble et magnifique qui ouvre en grand les portes de l’« Outre Monde », comme elle l’appelait dans le patois de son enfance qui lui revenait de plus en plus tandis que le français s’amollissait avec ses chairs, au point de n’être plus qu’une ombre pâle dans sa bouche. Albert connaissait aussi le miracle de cette langue ancienne des paysans où le feu meurt à tout jamais, alors que les hommes s’éteignent pour naître dans la mort. On ne disait pas que quelqu’un était mort, on disait qu’il s’était éteint

Ses mains tordues par les efforts et par les rhumatismes rappelaient encore la puissance préhistorique de la femme qu’elle avait été

si les impératifs du monde moderne étaient en train de provoquer une fracture définitive avec les objets du passé, ils avaient, du même coup, donné à son métier ses lettres de noblesse. Devenus des antiques choses, les objets les plus ordinaires de l’ancien temps lui permettraient bientôt de passer du statut peu enviable de chiffonnier à celui très reconnu d’antiquaire ; brocanteur était juste une sorte de purgatoire dont il se contentait en attendant la consécration

— À la bonne heure ! Et puis tu pourras prendre tous les livres que tu veux. Ils sont là-haut. Là-haut, c’était seulement le premier étage, et Albert lui-même eut l’impression que le retraité venait de parler du ciel, d’un ciel de livres, d’un bonheur qui ne pouvait se trouver ici-bas.

Des livres montaient comme des stalagmites et subissaient l’épreuve de l’entassement. Certaines piles atteignaient le plafond, en colonnes serrées les unes contre les autres, dissimulant des pans entiers du papier peint à grosses rayures jaunes qui venait d’être posé. Une pile s’écroula.

Ces livres sans étagères, c’était moins impressionnant, moins intimidant qu’une bibliothèque. Ce désordre créait une proximité qui donnait immédiatement envie de lire

La géographie, il faut voyager pour l’aimer. L’histoire, elle vit avec nous, même si on reste sur place toute sa vie. Qu’on le veuille ou non, elle finit toujours par s’asseoir à notre table

Les dates, si on y réfléchit bien, ne sont qu’une manière de donner des noms au temps pour ne pas se perdre

Il mangeait les mots sans jamais les croquer, à la manière d’une hostie, puis, après les avoir suffisamment répétés, caressés, humidifiés, ramollis, après avoir fait un tour par le latin, l’origine, le sens, l’histoire et être passé par toutes leurs métamorphoses au point qu’ils ne fussent plus aussi durs qu’au début, il en nourrit Gilles

Alors vois-tu, simplement par ce geste, à travers la main de mon arrière-grand-père qui a touché ma main et que tu touches toi aussi maintenant, tu deviens le contemporain d’un temps extrêmement ancien, le contemporain de Napoléon, de Hugo, de Racine, de Molière, de Louis XIV, de Jeanne d’Arc et de tous les autres, même si tous les autres ne savaient ni lire ni écrire pour la plupart

En découvrant cette circulation continue entre la vie et les livres, il trouva la clé qui donnait un sens à la littérature

Mais ce fut autre chose, de bien plus inattendu que l’idée de l’Au-delà qui l’apaisa tout d’un coup, une image qui remonta jusqu’à lui avec la force d’une lame de fond à travers le temps et les générations, une image insoupçonnable : le geste du semeur. L’ampleur du geste de son arrière-grand-père, de son grand-père et de son père jetant devant eux la semence dans la terre labourée réveilla la mémoire des labours et ressuscita en lui l’histoire.

Comment ses fils sauront-ils que leur vie est meilleure si l’on efface toutes les traces d’avant

Sans un mot, chacune donnait l’impression d’attendre un miracle et, dans cette attente mutuelle, une infinie légèreté les traversait comme si elles s’étaient tenues en apesanteur

Il avait de plus en plus l’impression que le livre, au-delà de l’histoire qu’il racontait, parlait de lui, comme lui-même n’était pas encore capable de le faire. C’était étrange et fascinant

Les images ne disent rien, elles font dire

son père avait le silence des statues et ce silence donnait encore plus de densité à sa présence

La guerre semblait avoir eu ce pouvoir d’anesthésier la pensée elle-même, d’anéantir une personnalité et de le pétrifier dans la bêtise

Il découvrit que le bonheur n’était pas cet état de béatitude qu’il avait imaginé, le bonheur était un présage, le présage du bien, comme le malheur était le présage du mal. C’était juste une promesse

Ma chérie », ni « Mon amour ». Jamais il n’avait dit ces petits mots sans substance que les hommes et les femmes se disent comme des clins d’œil au détour des phrases

…peut-être qu’un jour toi, avec toute ta littérature, tu sauras mettre des mots sur tout ce désarroi. Je n’en suis pas capable. La balle imaginaire qui s’était logée tout près du cœur vient juste de bouger

… je suis d’un autre temps que je n’ai pas su retenir

Les mots étaient enfermés dans sa tête et ne glissaient que très rarement jusqu’à sa bouche

Sa pensée chemina encore dans le labyrinthe des souvenirs, des reproches, des plaintes et des sentiments

On ne peut pas se donner la mort sans s’être dit à soi-même la vérité

Puis, son être fut envahi par une phrase, une seule, qui retomba sur lui en une pluie finie et invisible pour le secourir ou l’engloutir ou le tuer

C’est ce mot qui, dans ma mémoire, est resté comme un signet

L’avantage des secrets, à la différence des mystères, c’est qu’ils suintent et se signalent par ce suintement. D’ailleurs, secret est le même mot que sécrétion.

 

Bergsveinn, Birgisson « La Lettre à Helga » (2013)

Résume de l’éditeur : «Mon neveu Marteinn est venu me chercher à la maison de retraite. Je vais passer le plus clair de l’été dans une chambre avec vue plongeante sur la ferme que vous habitiez jadis, Hallgrímur et toi.» Ainsi commence la réponse – combien tardive – de Bjarni Gíslason de Kolkustadir à sa chère Helga, la seule femme qu’il aima, aussi brièvement qu’ardemment, d’un amour impossible. Et c’est tout un monde qui se ravive : entre son élevage de moutons, les pêches solitaires, et sa charge de contrôleur du fourrage, on découvre l’âpre existence qui fut la sienne tout au long d’un monologue saisissant de vigueur. Car Bjarni est un homme simple, taillé dans la lave, pétri de poésie et d’attention émerveillée à la nature sauvage. Ce beau et puissant roman se lit d’une traite, tant on est troublé par l’étrange confession amoureuse d’un éleveur de brebis islandais, d’un homme qui s’est lui-même spolié de l’amour de sa vie.

Mon avis : Un petit récit de 130 pages qui décrit toute une vie : la vie d’un être entier, passionné, trivial, poétique. Une vie rude, au contact de la nature. Une vie qui va privilégier les valeurs inculquées depuis l’enfance, la tradition et la terre à l’amour ; une vie de regrets. Un paysan islandais enraciné dans son île, dont la conception est à l’unisson avec la nature. Une vie avec les bêtes. Description de la vie, des coutumes, d’un monde qui est en train de disparaitre, au contact de la vie des villes et des valeurs qui changent. Ce petit livre est bouleversant de sincérité et de réalisme. Les sentiments et les valeurs « vraies » priment sur une vie d’amour, car rien ne peut détacher l’homme de sa terre… et la pureté de ses sentiments résistera à tout. Il en souffrira dans sa chair, sera torturé mais respectera ses engagements, sa famille, ses traditions… Il assumera ses choix dans la dignité et la douleur. L’amour restera toujours, mais le bonheur ne sera qu’éphémère.. Dans cette vie rude, les animaux sont le réconfort, les éléments et la nature des comparaisons avec les sentiments et la beauté humaine. Des images poétiques et de l’humour. Un univers pudique, où les sentiments sont décrits de manière abrupte, une vie d’un autre temps, la découverte d’un monde qui nous fait faire un bond dans le passé, alors que la civilisation est proche, pour qui veut vivre dans l’illusion et non dans le vrai. Le tout de force est de toujours rester dans le puissant, le poétique et l’ironique sans tomber dans le sentimentalisme, bien que le livre soit en fait un regret …

 Extraits  :

« Certains meurent de causes extérieures. D’autres meurent parce que la mort depuis longtemps soudée à leurs veines travaille en eux, de l’intérieur. Tous meurent. Chacun à sa façon. Certains tombent par terre au milieu d’une phrase. D’autres s’en vont paisiblement dans un songe. Est-ce que le rêve s’éteint alors, comme l’écran à la fin du film ? Ou est-ce que le rêve change simplement d’aspect, acquérant une autre clarté et des couleurs nouvelles ? Et celui qui rêve, s’en aperçoit-il tant soit peu ? »

« Le vent du nord soufflait ; dans le grésil et les nuages sombres pendouillaient comme des langues des lambeaux de soleil. Un temps pareil était censé favoriser la conception d’agneaux mâles, selon une croyance qualifiée par toi de fumisterie, comme tu n’as pas manqué de me le rappeler lorsque tes brebis ont mis bas et que les agnelles étaient en bien plus grand

« Une visite chez eux ne manquait pas d’évoquer le vieux couple de fermiers qui avait tiré le diable par la queue sur la lande pendant quarante ans, dans Lumière du monde de Laxness. Ils étaient comme une seule et même personne dans deux corps distincts. »

«J’avais beau essayer de m’endurcir, les pleurs sourdaient comme du sang à travers un pansement. »

« Moi, j’ai toujours eu assez pour les miens et moi-même, et mes décisions, je les ai toutes assumées sans déranger ces messieurs dans leur boulot. J’ai compris aussi que ce Dieu qui est aux cieux doit être en partie fabriqué par l’homme. Je crois bien qu’il existe, mais il ne doit guère être du genre à se laisser pousser la barbe. Il m’a semblé qu’il se manifestait plutôt dans les couleurs d’automne ou dans l’arôme d’un bout de bois d’épave fraîchement fendu, qui se scinde joliment en deux piquets de clôture destinés à vous survivre. »

« Mais quelle est la culture de ceux qui parlent ainsi ? C’est quand les gens tournent le dos à leur histoire qu’ils deviennent tout petits. »

« …Car celui qui fait quelque chose de ses mains laisse dans son ouvrage une partie de lui-même. »

Ils ne jouent ni ne manifestent la moindre curiosité, à la différence de leurs congénères dans la nature. Les canards de Reykjavík sont devenus exactement pareils aux gens, de tristes parasites qui se chamaillent pour gober ce qu’on leur jette. N’est-ce pas précisément ce terreau qui génère des idées selon lesquelles la vie serait vide de sens ? Précisément chez ceux qui ont perdu le contact avec leur vraie nature.

« Il s’agissait là d’hommes qui avaient eux-mêmes forgé le sens qu’ils donnaient à leur vie ; ils avaient l’intelligence dont la nature les avait dotés car aucune école ne leur avait inculqué comment penser. Ils pensaient tout seuls. »

« Ici, à la campagne, j’ai eu de l’importance. Et si ce n’est qu’une idée, au moins aurai-je eu l’impression d’en avoir. Voilà une différence qui compte. Ici j’ai pu voir le fruit du travail de mes mains. »

« J’ai perçu l’angoisse du feuillage aux éclipses de lune, j’ai levé les yeux dans les côtes et senti mon âme s’élever hors de moi tandis que je conduisais mon tracteur. J’ai entendu mes glouglous d’estomac répondre aux grondements du tonnerre, petit homme sous un ciel immense ; j’ai entendu le ruisseau chuchoter qu’il est éternel. »

« J’ai été témoin de la cruauté de l’orque ainsi que de la douceur de l’amour maternel et je me suis trouvé un refuge hors du monde, là où les cygnes vont dormir. Je me suis baigné dans une eau pleine de l’éclat du soleil, et non dans celle qui sort noire des tuyaux de lieux civilisés et j’ai perçu la différence. »

« J’ai vécu d’amour et d’eau fraîche durant les hivers des années soixante où la mer était prise par les glaces. J’ai fantasmé pour combler les lacunes de mon existence, compris que l’être humain peut faire de grands rêves sur un petit oreiller. «

« Tout bien considéré, je ne sais plus si mon désir de toi a quelque chose à voir avec toi, ou s’il n’y a là-dessous qu’une tendance masochiste et maladive de ma part. Se pourrait-il que tu aies été l’objet innocent de ma contre-nature, tapie dans une profonde fissure, hors d’atteinte du rayon de lumière du langage ? Je sais bien que d’autres hommes avaient le béguin pour toi ; on les voyait boire tes courbes du regard quand tu sortais de la boutique. »

« Je me souviens que je m’efforçais à la gratitude pour tout ce qui m’était donné, mais ce genre de pensée rendait un son creux. La passion qui, auparavant, me portait à la surface des jours, était à présent une entrave que je me mis à détester, me rendant compte qu’elle ne serait jamais plus assouvie. »

« Ma parole, c’est à croire que tout cela se projette en noir et blanc dans ma conscience, comme les photos de l’époque. Quand je survole des yeux cette tranche du passé, je me dis que mieux vaut ne jamais croiser l’amour sur sa route – car une fois qu’on l’a perdu, on se retrouve bien plus mal loti qu’avant. »

« Je reprenais mes esprits tout à coup sur la place de la Coopérative où tout le monde riait de l’histoire en question, mais c’était trop tard. Tout arrivait trop tard – tout était passé. Mon âme essorée n’avait plus de mots. Le pire n’était pourtant pas la souffrance ou, comment dire, l’incapacité de rien sentir, mais la solitude dans tout cela. »

« Le pire dans la plus grande affliction, c’est qu’elle est invisible à tous sauf à celui qu’elle habite. »

« Jamais je ne le revis et l’idée m’a effleuré que cette vision ait pu n’être pas réelle, mais transformée en réalité par la mémoire – à partir d’un rêve porteur d’un message essentiel. Et de fait, il me semble parfois que mon esprit a, comme l’oiseau, essayé de prendre son envol pour échapper au quotidien laborieux de la vie terrestre et que j’ai, tout comme lui, tenté de planer dans le ciel des poètes à la faveur de mes écrits indigents. »

« Et de fait, il me semble parfois que mon esprit a, comme l’oiseau, essayé de prendre son envol pour échapper au quotidien laborieux de la vie terrestre et que j’ai, tout comme lui, tenté de planer dans le ciel des poètes à la faveur de mes écrits indigents. Si les dieux me l’accordent, c’est justement comme ça que je m’envolerai vers toi finalement, sur les ailes de la poésie. »

« Au sud, de gros nuages se déplaçaient vivement et de la lumière filtrait entre les cumulus. C’est alors qu’un merveilleux rayon de soleil a transpercé les nuages pour se planter sur moi et aux alentours, pour ne pas dire sur nous, puisque j’étais couché là, contre ta poitrine. »

« Alors je me suis mis à pleurer, vieillard sénile que je suis, échoué entre deux protubérances en terre d’Islande, les Mamelons d’Helga, et je compris que le mal, dans cette vie, ce n’étaient pas les échardes acérées qui vous piquent et vous blessent, mais le doux appel de l’amour auquel on a fait la sourde oreille – la lettre sacrée à laquelle on répond trop tard, car je le vois bien à présent, dans la clarté du dénouement, que je t’aime moi aussi. »

 

Howey, Hugh « Silo » (2013)

Résumé de l’éditeur : « Les enfants jouaient quand Holston montait vers sa mort ; il les entendait crier comme seuls crient les enfants heureux. »(Première phrase du livre)

Dans un futur post apocalyptique indéterminé, quelques milliers de survivants ont établi une société dans un silo souterrain de 144 étages. Les règles de vie sont strictes. Pour avoir le droit de faire un enfant, les couples doivent s’inscrire à une loterie. Mais les tickets de naissance des uns ne sont redistribués qu’en fonction de la mort des autres.

Les citoyens qui enfreignent la loi sont envoyés en dehors du silo pour y trouver la mort au contact d’un air toxique. Ces condamnés doivent, avant de mourir, nettoyer à l’aide d’un chiffon de laine les capteurs qui retransmettent des images de mauvaise qualité du monde extérieur sur un grand écran, à l’intérieur du silo.

Ces images rappellent aux survivants que ce monde est assassin.

Mais certains commencent à penser que les dirigeants de cette société enfouie mentent sur ce qui se passe réellement dehors et doutent des raisons qui ont conduit ce monde à la ruine.

Mon avis : Une société sur 144 étages. En haut de la tour les dirigeants, en bas les mécanos.. Et toute une économie autonome entre le sommet et la base. La maire – en poste depuis des décennies – décide de descendre tout en bas pour rencontrer une fille qui lui est chaudement recommandée pour le poste de shérif qui vient de se libérer. Elle fera cette longue descente (et remontée) avec l’adjoint du shérif, un vieil ami. Au cours de cette descente, elle visitera plusieurs secteurs de son silo (informatique, nurserie, jardins et alimentation, réserves, machines.) Elle se mesurera à des petits chefs qui souhaitent imposer leurs candidats. Elle revivra ses souvenirs…

Un monde clos, réglementé, avec un contrôle des naissances strict, vivant en autarcie, ou il convient de préparer la relève en informant.. ou désinformant…  Mais que se passe-t-il si on commence à se poser des questions, à fouiller pour savoir comment c’était avant, si on est les seuls sur terre ? ce qu’il y a en dehors du silo..

J’ai adoré ! Je ne l’ai plus lâché. Une aventure, une histoire d’amour, des personnages attachants et atypiques. Fluide.

Actes Sud a choisi ce titre pour lancer sa nouvelle collection SF ! Alors je dis OUI ! Si vous avez aimé « Dune » … foncez ! Et j’espère qu’il y aura un tome deux ! Je le sens assez bien !

 Extraits :

Chacun de ces indices était une allusion discrète à un monde au-delà du leur, un monde où des bâtiments se dressaient en surface, comme les ruines croulantes qu’on apercevait au-dessus des collines grises et sans vie

Ce n’était pas seulement le tabou du nettoyage, la peur du monde extérieur. C’était l’espoir. Cet espoir mortel et inexprimé qui vivait en chaque habitant du silo. Un espoir ridicule, fantastique. L’espoir que, peut-être pas pour soi, mais pour ses enfants, ou pour les enfants de ses enfants, la vie au-dehors redevienne un jour possible, et ce, grâce au travail du DIT, grâce aux épaisses combinaisons qui sortaient de leurs laboratoires.

Une des choses qu’elle aimait chez Marnes, c’était qu’il avait parfois les pensées si noires que les siennes paraissaient d’un gris éclatant

Le monde qui l’entourait était stratifié. C’était de plus en plus clair à ses yeux

Elle dormit en serrant un homme dans ses bras pour la première fois depuis des décennies et se réveilla dans un lit ordinairement vide, le cœur exceptionnellement plein

Les rêves interdits du monde extérieur, constatait-elle, étaient vides et tristes. C’était des rêves morts

était elle qui avait un grain ?

C’était comme la couleur. On ne peut décrire une nouvelle couleur qu’à partir de nuances déjà vues. On peut mélanger du connu, mais pas créer de l’inconnu à partir de rien

Elle avait envie de tendre la main et de passer ses doigts sur les mots, mais ce n’était pas du papier, alors ce ne serait pas la même chose

elle se sentait profondément seule, elle qui se targuait de n’avoir besoin de personne

ce silence finit par lui sembler normal. Partagé. Un moment de paix à la fin d’une journée horrible.

La descente du corps et la cueillette de fruits mûrs juste au-dessus des tombes visaient cependant à souligner une chose : tel est le cycle de la vie ; il est inéluctable ; il convient de l’embrasser, de le chérir, de l’apprécier. Celui qui s’en va prodigue la subsistance, la vie à ceux qui restent. Il s’efface pour faire place à la génération suivante. Nous naissons, nous sommes ombre, nous modelons à notre tour des ombres, puis nous disparaissons. Tout ce que nous pouvons espérer, c’est de rester dans la mémoire de deux générations

C’était un homme facile à deviner, une de ces personnes qui vieillissent de partout sauf du cœur, un organe qu’il n’avait jamais usé parce qu’il n’avait jamais osé s’en servir.

Une panne. Progressive et interminable. Presque inévitable. Perdre sa femme avait été pour Holston comme la rupture d’un joint d’étanchéité. Tout ce qui s’était déglingué dans sa vie remontait presque mécaniquement à la mort d’Allison.

Pouvait-on connaître quelqu’un rien qu’en l’écoutant ? Rien qu’à partir de ses souvenirs d’enfance ? De son rire étourdissant quand tout le reste de la journée était triste à pleurer

Ça signifie qu’on ne peut pas changer ce qui est déjà arrivé, mais qu’on peut avoir une influence sur ce qui se passera ensuite

Nous n’avons pas choisi l’endroit où nous nous trouvons, marmonna-t-il, mais nous pouvons choisir comment aller de l’avant

 

 

Barbéris, Dominique « La vie en marge » (2014)

Résumé de l’éditeur : «Il n’avait plus un sou ; il n’avait plus accès à un distributeur automatique (les transactions laissaient des traces). Une fois éteint, le petit téléviseur bombé fixé au bout d’un bras articulé à la corniche du plafond ressemblait à une caméra de surveillance. Le froid faisait craquer les canalisations. C’est peut-être à ce moment que l’idée lui est venue ; il a fait jouer l’idée du lac parmi d’autres hypothèses, une fois qu’il aurait fait ce qu’il avait prévu ; c’était risqué, mais il n’avait pas le choix. Il pourrait passer la frontière, et qui sait, embarquer. Aborder à une rive inconnue. Survivre.

Finalement, la neige n’était pas tombée dans la nuit.»

L’homme est arrivé de nuit dans cette petite ville industrielle de montagne. Ils sont nombreux à l’avoir croisé, la nuit tombée, tandis qu’on se rapproche de l’an 2000 comme en un compte à rebours.

Analyse en relation avec une interview de l’auteur : L’action se passe dans le Jura, dans une petite ville de province ; la vie y apparait dans ce qu’elle a de plus nu et énigmatique. En lecture superficielle, un roman policier. En vérité un roman sur la solitude, sur l’isolement, sur la neige et l’hiver dans les zones reculées. Un roman « climatique » : à proximité d’un lac et d’une forêt, de nuit dasn la montagne, avec la neige qui recouvre tout et ne cesse de tomber.. Le temps se dilate. Les lumières et l’obscurité sont très importantes (les petites lumières des maisons isolées, les phares dans la nuit) La narratrice, qui est privée de prénom recueille le témoignage des isolés. Les personnages cherchent à se construire ou à conserver une façade, mais ce sont plutôt des ombres qui habitent un paysage en tons de blanc, gris et noir..

Dès le début on peut imaginer le pire, bien que rien ne soit dit. Les faits divers, même si ils ne nous concernent pas directement font peser l’angoisse sur nos vies, instillent la peur dans notre comportement).

Comme point de départ, un homme de dos dans un hôtel ; c’est la nuit ; les lumières tremblotent et s’éteignent. Une menace inconnue plane dans la salle du restaurant. Un homme seul dans sa chambre d’hôtel : les interrogations surgissent, l’angoisse nait du manque d’éléments fournis, d’une non description.

En parallèle, une angoisse temporelle : le passage du millénaire.. Le roman s’établit autour de deux passages : celui de la frontière et la bascule dans le nouveau siècle. Deux inconnus, deux frontières qui angoissent, le temps qui passe. La neige, qui ralentit tout modifie aussi le rythme du temps, générant un malaise. Tout fonctionne par couches, comme les strates de neige.. On suit un personnage qui veut quitter la France pour se fondre dans l’obscurité et l’anonymat. La nuit est obscurité, mis à part quelques lumières diffuses. L’atmosphère est ouatée, tant à l’extérieur ( neige et manque de visibilité) que dans les intérieurs ( les gens vivent cloitrés, cachés, derrière des rideaux et des fenêtres, seuls) ; tout le monde prend son temps ; tout est feutré, personne ne s’agite ; des solitaires et des isolés qui vivent « en marge », confrontés au temps qui passe ou pas.., à la solitude de la retraite, à la jeunesse partie, aux souvenirs d’une époque où ils se sentaient vivants, au vide, au monde « nu », non occupé. Même les actifs sont seuls et voudraient peupler leur solitude. La narratrice, infirmière qui fait des visites à domicile peuple sa vie de la solitude de ses patients. Un livre sur la mémoire nostalgique du temps ; les sous-sols sont des refuges, un repli vers les souvenirs de jeunesse, une évasion dans une ancienne vie. On ne se parle plus, on ne communique plus, on vit replié sur soi, on garde tout pour soi, peur y compris.

Métaphoriquement, le livre est un besoin de raconter comment on traverse les « bois noirs et angoissants de sa vie », paysage moral, symbolique et cadre du récit.

Mon avis : Un – petit – livre très intimiste, ou tout est suggéré. Un univers ou paysage et intériorité se confondent. J’ai beaucoup aimé. Si vous cherchez du trépidant et de l’action, ce livre n’est pas pour vous..

Extraits :

La ville s’étire en long dans la vallée ; elle est resserrée par la chaîne des montagnes. Les lumières soulignaient l’alignement des rues parallèles, selon le plan très simple d’une ville plutôt récente – une ville-couloir

C’était la circulation peu nourrie du dimanche soir, la tristesse propre au dimanche soir, cette petite dépression liée à la diminution sensible de l’activité, à la fermeture des commerces

C’était comme si le corps de la ville se ralentissait, se détendait, n’était plus agité, de temps en temps, que par de légers spasmes

Décembre avait été doux et pluvieux ; la neige n’avait touché que les sommets ; seule une ligne blanche irrégulière permettait de faire la différence entre le ciel et la pierre, entre la nuit et la montagne

La jardinerie était le seul endroit où s’était conservée l’odeur profonde, musquée, de la montagne, l’odeur des bois, il la respira ; c’était une odeur de plaie récente

Vers quatre heures, lorsque le jour qui ne s’était jamais vraiment levé s’assombrit…

Une neige épaisse voilait la montagne ; elle commençait à dessiner les arêtes des rochers et soulignait, ici ou là, des toits compacts qui d’habitude ne sortaient pas de l’ombre

c’était ainsi avec la neige ; elle ne faisait pas de bruit, elle avait beau être annoncée, elle prenait par surprise

la neige qui tombe sous les réverbères est aussi belle que dans les films ; elle tombait avec un léger tournoiement. C’était comme l’éclatement silencieux, ralenti, constamment renouvelé, uniformément blanc, du bouquet d’un feu d’artifice

Beaucoup de personnes n’aiment pas les fêtes. » J’avais pensé : quand elles vieillissent

Et à force de faire semblant, est-ce que nous ne nous dupons pas nous-mêmes ? Sur presque tout ?

Elle pensait à ce qui peut arriver dans le noir, à ce qui peut arriver dans le temps (le temps et le noir, c’est pareil), et la peur lui coupait le souffle

Le temps ne passe pas, à un certain étage de la conscience

Il ne neigeait plus, la nuit avait épuisé le ciel

Quand on regarde la neige tomber, on a l’impression que le temps se matérialise tel qu’il est, plutôt lent dans le fond, irréversible et régulier. La distance entre les flocons doit correspondre à celle qui sépare les secondes, à peu de chose près

La ville se préparait à faire le saut dans l’an 2000. Elle avait même gagné une sorte de beauté inattendue qui la rapprochait d’un village de montagne

Dans la nuit du 30 au 31, le gel et le verglas avaient couvert les routes. On déconseillait de circuler

Ce n’est pas sa faute, le froid de la vie lui est entré beaucoup trop tôt dans le cœur.

… les étoiles semblaient plus nombreuses et plus nettes. Elles brillaient comme des grains de mica sur une roche. Il les voyait entre les sapins blancs

Même la nouvelle année, on dirait qu’elle n’arrive pas jusqu’ici. On la fête parce qu’à la télévision, on nous dit de le faire.

Je revois les choses s’enclencher dans un ordre sur lequel nous n’avions aucune prise, s’amonceler sur nous comme la neige. Je me dis : si nous avions su…

 

Falcones, Ildefonso – Les révoltés de Cordoue (2011)

Résumé : 1568. Si l’Espagne vit son âge d’or, ce n’est guère le cas de ses Maures – les musulmans sont expropriés, battus, humiliés par l’impitoyable Inquisition. La révolte gronde.

À Juviles, royaume de Grenade, un jeune muletier est entraîné dans la tourmente des affrontements à venir. Fils d’une musulmane violée et d’un prêtre aux yeux bleus, rejeté par les deux camps, Hernando le nazaréen vivra la misère et la gloire, la guerre et les fastes de Cordoue, sans jamais perdre l’espoir de réconcilier les fois et les peuples…

Mon avis : Ah oui.. inconditionnelle de ces grandes sagas. Je recommande vivement … On y apprend l’histoire, on suit des personnages …. Une grande fresque qui se lit facilement..

Une grande histoire d’amour, un espoir de rapprocher les deux parties d’un royaume ou catholicisme et islam s’affrontent, une aventure… Et puis comme j’aime l’Espagne et cette période de l’histoire… Grenade, Cordoue… des merveilles à visiter.. L’Andalousie et ses paysages…

Je trouve très dommage d’avoir changé le titre . Traduit littéralement, le titre aurait été la main de Fatma ou la main de Fatima, symbole de la « main protectrice » . Et cette Main a une grande importance dans ce récit.

Un livre divisé en 4 parties, aux titres pas anodins… Au nom d’Allah; Au nom de l’amour; Au nom de la foi; Au nom du Seigneur

En plus le style est fluide, les personnages attachants.. et puis on a le temps de frémir avec les personnages, car c’est un gros « pavé »…

Extraits :

Le sacristain esquissa un sourire imperceptible et inscrivit quelque chose dans le livre avant de poursuivre l’interminable liste de nouveaux-chrétiens – les musulmans contraints au baptême et au christianisme par le roi –, dont l’assistance aux saints-offices devait être contrôlée tous les dimanches et les jours d’obligation. Certains des interpellés ne répondirent pas et leur absence fut soigneusement consignée.

Les gens quittèrent l’église après la bénédiction de paix ; les chrétiens la reçurent avec dévotion ; les autres, plus nombreux, se signèrent à l’envers pour abuser le prêtre, affirmant en silence l’unicité de Dieu et raillant la Sainte-Trinité, qu’ils devaient invoquer en faisant le signe de croix. Les Maures se dépêchèrent de rentrer chez eux recracher l’hostie

La plupart des Maures utilisaient deux noms : le chrétien, et le musulman au sein de leur communauté. Hernando, toutefois, était simplement Hernando, même si dans le village on se moquait souvent de lui ou on l’insultait en l’appelant « le nazaréen ».

Instinctivement, au souvenir de son surnom, le jeune garçon ralentit sa marche. Il n’était en rien nazaréen ! Il balança un coup de pied dans une pierre imaginaire et poursuivit sa route jusqu’à sa maison, située à l’extérieur du village, là où on avait trouvé suffisamment de place pour construire une étable afin d’abriter les six mules avec lesquelles son beau-père allait et venait sur les chemins des Alpujarras, ainsi qu’une septième : la Vieille, sa préférée

Conseil : et pour en apprendre sur la révolte des Alpujarras :  http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9volte_des_Alpujarras

 

Voir aussi article : Falcones, Idelfonso  « La Reine aux pieds nus »  (2014)

Scott, Michael et Freedman, Colette – Les treize reliques (2013)

 

Résumé : (tome un)

En aidant une vieille dame lors d’une agression, Sarah se retrouve en possession d’une vieille épée brisée. La femme lui demande de remettre cette relique sacrée à Owen, son petit-fils. Bientôt, Sarah et Owen sont poursuivis par 2 démonologues qui torturent et abattent des Gardiens des Reliques. Il faut empêcher ces 2 tueurs de rassembler les 13 objets, sinon le monde sombrerait dans le chaos…

Mon avis : Un bon polar « fantasy », qui se déroule tambour battant. Ceux qui aiment les livres comme le « Da Vinci Code », les romans de Katherine Neville ou de  Kate Mosse (le labyrinthe) et la série des petites sorcières « Charmed » devraient aimer. Ecriture fluide, héros inspirant la sympathie (la tante Judith surtout) , il y a les bons, les méchants, la magie noire, les gardiens des portes de l’enfer qui affrontent les démons, le sexe initiatique, la violence des meurtres sataniques. Roman d’aventures, qui est un délassement sympa, qui est parfait pour la plage.. Je me demande ce que vaudra la suite, mais je vais certainement la lire..

Extraits :

Elle repensa à son enfance : à cette époque, elle dormait toujours ainsi, et elle faisait des rêves… extraordinaires. L’épée représentait son portail vers des myriades de mondes oubliés, d’aventures magiques et merveilleuses

Quand les critiques littéraires vantaient ses univers incroyablement originaux et détaillés, ils ne se doutaient pas qu’elle ne faisait que décrire les endroits vus en songe.

La peur était l’impulsion la plus puissante de l’être humain, son instrument le plus précieux. La crainte des prédateurs avait permis aux premiers hommes de rester en vie, la hantise de la famine et des tribus rivales avait poussé les premiers immigrants à explorer le monde. La peur empêchait le plus grand nombre de se rebeller contre une poignée de privilégiés. Elle était à l’origine de la plupart des inventions brillantes, et au final, c’était elle qui préserverait l’humanité de sa propre destruction.

Selon la légende, il existait des rituels macabres capables de ramener les artefacts à la vie et de réveiller leur pouvoir. Les Rois de Jadis connaissaient ces rituels ; ils avaient sacrifié beaucoup de chair humaine et provoqué de nombreuses douleurs pour alimenter le pouvoir latent des Reliques. Les Souverains Mariés à la Terre pratiquaient une magie noire antique qui leur permettait de contrôler les artefacts. Au fil du temps, les Reliques avaient été dispersées et les rituels étaient tombés dans l’oubli… mais pas complètement.

De toute façon, il n’avait jamais aimé les ascenseurs. Non qu’il soit claustrophobe, mais, enfant, il avait lu une histoire à propos d’un homme qui monte dans un ascenseur, appuie sur un bouton pour descendre… et l’ascenseur l’emmène tout droit en enfer, sans s’arrêter à aucun des étages qui représentent autant de moments heureux dans sa vie.

Le Monde Incarné possédait tout ce dont manquait leur propre royaume : l’eau comme l’air y étaient purs et clairs, et on y trouvait une profusion de fruits, de graines et de toutes sortes d’autres aliments. Mais ce qui torturait le plus les démons, c’était la proximité des humains à la chair si tendre, au sang si chaud, aux organes si délicats et à l’âme plus délectable encore que tout le reste

Un instant, des images issues de ses propres rêves agités s’enroulèrent autour d’elle ainsi que des serpents, la laissant terrifiée et désorientée

Tant de questions et si peu de réponses…

Et les démons : étaient-ils réels, ou perdait-elle tout simplement la tête ? Si ça se trouve, songea-t-elle, en ce moment même, je gis dans un lit d’hôpital, abrutie par les calmants. Et elle pria pour que ce soit bien le cas – parce que sinon, les conséquences seraient si terribles qu’elle ne voulait même pas les envisager.

…trouvait toujours étrange de pouvoir se regarder ainsi, en sachant qu’un seul fil d’or rattachait son esprit à son corps. C’était l’une des rares images que la majorité des humains emportaient avec eux depuis le plan Astral : celle de leur corps vu du dessus. Peu d’entre eux réalisaient que leur esprit vagabondait librement dans l’Astral pendant leur sommeil, que leurs rêves étaient des fragments des aventures vécues dans la grisaille de l’Autremonde

Elles n’étaient que le spectre de gens morts depuis longtemps, des étincelles de consciences puissantes qui avaient laissé des échos dans la trame de l’Astral

la Toussaint, un des jours sacrés de l’ancien calendrier celtique, autrefois appelé Samain et désormais connu sous le nom d’Halloween.

Ils attendaient cela depuis si longtemps…

Leurs légendes parlaient d’une époque où ils arpentaient le Monde des Hommes et se repaissaient de leur chair succulente. Elles parlaient aussi de ceux qui avaient réussi à s’échapper par d’autres portails dérobés ou temporaires, d’autres ponts interdimensionnels. Mais à présent, l’attente touchait à sa fin. Six des serrures brûlantes qui scellaient la porte entre les plans d’existence étaient déjà ouvertes.

 

Enard, Mathias « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants » (2010)

Editeur : Actes Sud | Parution : 18 Août 2010 – Prix Goncourt des Lycéens 2010

résumé : 13 mai 1506, un certain Michelangelo Buonarotti débarque à Constantinople. A Rome, il a laissé en plan le tombeau qu’il dessine pour Jules II, le pape guerrier et mauvais payeur. Il répond à l’invitation du Sultan qui veut lui confier la conception d’un pont sur la Corne d’Or, projet retiré à Léonard de Vinci. Urgence de la commande, tourbillon des rencontres, séductions et dangers de l’étrangeté byzantine, Michel-Ange, l’homme de la Renaissance, esquisse avec l’Orient un sublime rendez-vous manqué.

Mon avis : Une histoire certes.. mais des images… un sculpteur, un poète, un monde ou courbes et lignes se mêlent.. un texte poétique.. une ode à l’amour, à l’Orient, à la sensualité.. Toute la peur qui se cache derrière l’artiste… la fragilité et les doutes, la fuite … sous le vernis de la gloire…. Magnifique. A lire pour la beauté du texte et de l’atmosphère qui se dégage du récit…

Extraits:

« La nuit ne communique pas avec le jour. Elle y brûle. On la porte au bûcher à l’aube. Et avec elle ses gens, les buveurs, les poètes, les amants. » (p.9)

« Alors tu souffres, perdu dans un crépuscule infini, un pied dans le jour et l’autre dans la nuit. »(p.10)

« Cyprès lorsqu’il est debout, c’est un saule quand, penché sur le buveur, l’échanson incline le récipient d’où jaillit le liquide noir aux reflets rouges » (p.47)

« Je sais que les hommes sont des enfants qui chassent leur désespoir par la colère, leur peur dans l’amour ; au vide, ils répondent en construisant des châteaux et des temples. Il s’accrochent à des récits, ils les poussent devant eux comme des étendards ; chacun fait sienne une histoire pour se rattacher à la foule qui la partage. On les conquiert en leur parlant de batailles, de rois, d’éléphants et d’êtres merveilleux ; en leur racontant le bonheur qu’il y aura au-delà de la mort, la lumière vive qui a présidé à leur naissance, les anges qui leur tournent autour, les démons qui les menacent, et l’amour, l’amour, cette promesse d’oubli et de satiété. Parle-leur de tout cela, et ils t ‘aimeront ; ils feront de toi l’égal d’un dieu. Mais toi tu sauras, puisque tu es ici tout contre moi, toi le Franc malodorant que le hasard a amené sous mes mains, tu sauras que tout cela n’est qu’un voile parfumé cachant l’éternelle douleur de la nuit. »(p.66)

« Prends un peu de ma beauté, du parfum de ma peau. On te l’offre. Ce ne sera ni une trahison, ni un serment; ni une défaite, ni une victoire. Juste deux mains s’emprisonnant, comme des lèvres se pressent sans s’unir jamais. » (p.31)

« Il scrute la nuit et inspire désespérément, comme pour avaler de la lumière » ( p. 81)

« Il ne sait lequel de leurs deux pouls il sent battre si fort à travers ses doigts. » (p.95)

« Si tu ne me touches pas tu resteras le même. Tu n’auras rencontré personne. Enfermé dans ton monde tu ne vois que des ombres, des formes incomplètes, des territoires à conquérir. Chaque jour te pousse vers le suivant sans que tu ne saches l’habiter vraiment. » (p.110)

« Souvent on souhaite la répétition des choses ; on désire revivre un moment échappé, revenir sur un geste manqué ou une parole non prononcée ; on s’efforce de retrouver les sons restés dans la gorge, la caresse que l’on n’a pas osé donner, le serrement de poitrine disparu à jamais. » (p.127)

« Cette frontière que tu traces en te retournant, comme une ligne avec un bâton dans le sable, on l’effacera un jour ; un jour toi-même tu laisseras aller au présent, même si c’est dans la mort. » (p.128)

« …tu oublieras ; tu auras beau couvrir les murs de nos visages, nos traits s’effaceront peu à peu. Les ponts sont de belles choses, pourvu qu’ils durent ; tout est périssable. Tu es capable de tendre une passerelle de pierre, mais tu ne sais pas te laisser aller aux bras qui t’attendent. » (p.128)

« Des forces nous tirent, nous manipulent dans le noir; nous résistons. J’ai résisté. Peut-être la dernière barrière sera-t-elle la peur, le souvenir de ta main qui me caresse doucement comme si elle découvrait le tronc d’un arbre inconnu. » (p.132)

« l’abandon des mains que la vie n’a pas laissé prendre, des visages qu’on ne caressera plus, des ponts qu’on a pas encore tendus » (p.152)

 

 

Mankell, Henning « Les chaussures italiennes »

 

Résumé :  A soixante-six ans, Fredrik Welin vit reclus depuis une décennie sur une île de la Baltique avec pour seule compagnie un chat et un chien et pour seules visites celles du facteur de l’archipel. Depuis qu’une tragique erreur a brisé sa carrière de chirurgien, il s’est isolé des hommes. Pour se prouver qu’il est encore en vie, il creuse un trou dans la glace et s’y immerge chaque matin. Au solstice d’hiver, cette routine est interrompue par l’intrusion d’Harriet, la femme qu’il a aimée et abandonnée quarante ans plus tôt. Fredrik ne le sait pas encore, mais sa vie vient juste de recommencer.

Mon avis : La solitude, le poids des ans, le regard en arrière sur les erreurs de jeunesse, la fuite et le repli sur soi pour ne pas affronter la vie et les erreurs.. et la remise en question .. et la redécouverte de la valeur de la vie.. Je pense qu’on ne ressort pas intact de la lecture de ce livre. Des phrases qui resteront gravées. Une nature en adéquation avec la solitude.. J’ai trouvé magnifique.

Nettement moins noir que « Profondeurs » le roman tourne à nouveau sur les thèmes de l’amour, la solitude, la trahison…

Extraits :

« Là, tout à coup, sur la jetée, j’ai fondu en  larmes. Chacune de mes portes intérieures battait au vent, et ce vent, me  semblait-il, ne cessait de gagner en puissance. »

« Il y a une beauté spéciale qui n’appartient  qu’aux femmes très âgées. Dans leurs rides sont inscrits toutes les marques,  tous les souvenirs de la vie écoulée. Je parle des femmes très âgées, celles  dont la terre réclame déjà le corps. »

« Je me sens toujours plus seul quand il fait  froid. »

« La mort ne me fait pas peur. Ce que je n’aime  pas, c’est l’idée que je vais devoir rester morte si longtemps. »

Kasischke, Laura « Un oiseau blanc dans le blizzard » (1999)

Résumé de l’éditeur : « Garden Heights, dans l’Ohio. Une banlieue résidentielle qui respire l’harmonie. Eve nettoie sa maison, entretient son jardin, prépare les repas pour son mari et pour Kat, sa fille. Depuis vingt ans, Eve s’ennuie. Un matin d’hiver, elle part pour toujours. Kat ne ressent ni désespoir, ni étonnement. La police recherche Eve. En vain. La vie continue et les nuits de Kat se peuplent de cauchemars. Une fois encore, après A Suspicious River, Laura Kasischke écrit avec une virtuosité glaciale le roman familial de la disparition et de la faute. »

Mon avis : Après avoir lu « Esprit d’hiver » j’ai eu envie de lire ses précédents livres. Et bien m’en a pris. J’aime l’univers de cet auteur, bien qu’il ne soit pas joyeux joyeux. Une fois encore le thème de la disparition, du manque, du non-dit, de la déseppérance, un univers de neige et de glace, où prédominent les tons blancs, gris, « sales », les flocons, les éclats, les cristaux, la lumière et l’ombre, les fêtes de Noel mortelles frappées du manque des convives, les rapports ambigus entre mère et fille, père et petit ami… La naissance de la sexualité, la rivalité mère-fille, les rapports entre conjoints, le poids de l’hérédité, les rêves de vie en souffrance, le voisinage… Egalement les notions de mouillé, humide, saumâtre, visqueux, gluant, de boue … Le sexe est aussi présent, mais pas une approche romantique de l’éveil à l’amour.. Bien écrit, bien traduit. Le voile du mystère nimbe le roman. Que se passe-t-il dans le monde bien lisse de la classe moyenne américaine… Les « desperate housewifes » ne sont pas loin… avec le vernis qui cache bien des secrets, l’ennui, l’insatisfaction.

Comme il semble qu’elle ait écrit une dizaine de romans.. je me réjouis d’avance..

Extraits :

il ne lui restait plus rien d’autre à faire que de planifier le néant des jours à venir

C’était le mois de mars, la lumière qui saignait sous les stores était pâle et floue, comme si de l’eau grise coulait dans les veines de ce mois.

La nuit suivant le départ de ma mère, je rêve que mes draps sont devenus de la neige et que leur blancheur froide m’enveloppe dans l’hiver comme un enfant mort-né

Katrina. Un genre de chat de luxe. Une race russe, peut-être. Le genre de chat qui vous décore un canapé rien qu’en dormant dessus

il a eu les yeux perdus pendant un bon moment, comme un homme consumé par le désespoir, un homme égaré dans un tunnel de détresse, vêtu d’un uniforme gris de prisonnier, errant dans son imagination tout aussi grise.

Elle a vieilli un peu plus chaque jour – de cette façon qu’ont les épouses et les mères d’âge moyen d’être de moins en moins visibles à l’œil nu. Vous levez peut-être les yeux de votre magazine quand elle entre dans la salle d’attente du dentiste, mais elle est en fait transparente

Je me suis peut-être glissée dans la peau que ma mère a laissée derrière elle

Je portais peut-être sa jeunesse comme une écharpe aérienne, comme un accessoire, tout en éclats nerveux et en perles collantes, et c’est peut-être pour cela qu’elle passait autant de temps à me regarder avec cette expression mélancolique dans les yeux.

Un fil de givre tissé dans ses cheveux noirs

…de la poussière d’étoile qui se pose au coin de ses yeux, avant qu’elle se lève d’un bond quand les oiseaux commencent à chanter dehors

un sommeil qu’elle traitait comme s’il se fût agi d’une robe de luxe qui demandait de nombreuses précautions avant d’être portée

perdue dans ce genre de sommeil qui fond sur le dormeur comme une forte tempête ailée ou comme une spirale de plumes et qui l’emporte dans son bec.

Mais mes pieds étaient petits. C’étaient les pieds d’une fille que Dieu avait programmée pour être mince, mais qui s’était étalée, comme un nuage atomique

La neige tombe maintenant en flocons épais, gris et sales comme des torchons, qui viennent recouvrir les pelouses et les arbres de couvertures de bébé avachies. Qui pourrait reprocher à ma mère d’avoir voulu quitter cet endroit ? Le ciel est en train de s’écrouler.

Quand je suis entrée dans le salon, j’ai vu aussi de la poussière, qui dansait dans l’air et se posait sur les bras des fauteuils de ma mère, sur la table basse, une galaxie de poussière qui s’effondre lentement toute seule et qui nous enterre.

Il me regarde. Des flocons de neige fondent sur l’arête de son nez et ses yeux sont grands ouverts. Je me vois dans ces deux petites mares bleues, plus belle et plus douce que je ne le suis vraiment. Mon visage, dans ce reflet, est boudeur et juvénile. Je me penche un peu, je me regarde, je suis surprise de ce que je vois et je me demande à quoi je m’attendais

Les rares fois où on ouvre cette porte, une bouffée fraîche de naphtaline s’engouffre dans nos poumons, comme si l’ami invité était en fait le passé, enfermé depuis des années, qui essaie de s’échapper

Même maintenant, je ne ressens qu’une sorte de légèreté quand je pense à ma vie, et une légèreté encore plus grande depuis que ma mère est partie, comme si je portais avec moi un gâteau creux partout où je vais, que je maintiens en équilibre sur un plateau qui veut s’envoler loin de moi, comme un cerf-volant dans le vent.

des femmes qui se transforment en poussière dans leurs banlieues et s’époussettent ensuite dans l’atmosphère

Les bouches de ces policiers avaient l’air d’avoir été cousues trop serré. Même quand ils nous souriaient d’un air rassurant, leurs lèvres ne formaient toujours qu’une ligne, avec les coins tirés vers l’arrière, une ligne plate au milieu de leurs visages.

Je la vois plutôt piégée dans un miroir. Une image permanente d’elle, les yeux grands ouverts, enfermée dans un rectangle de lumière dure.

…il n’y a pas d’adjectifs pour décrire la légèreté, la blancheur légère que je ressens. C’est comme si j’avais été prise dans un filet diaphane – je suis désincarnée, le filet ne retient que mon essence, qui flotte dans la brise. Ou alors, comme si j’avais des poids attachés à mes poignets et à mes chevilles, mais ces poids sont plus légers que moi, comme si je portais une robe faite d’émotions – un tricot humide et invisible

Le printemps a commencé en avance par un matin de mars, avec une nuée de cris d’oiseaux inattendus et fragiles, puis les primevères et les violettes ont ouvert leurs frais bijoux au ras du sol

l’hiver nous est tombé dessus en petits fragments célestes brillants d’oxygène et d’éther, qui viennent frapper le sol comme de minuscules éclats de verre froid.

Elle voulait que moi, sa fille, je sois une sorte de sylphide. Une fille légère comme une houppette à poudre. Sans âme, sans poids, vivant dans l’air pur plutôt que sur terre.

des vêtements qui ressemblent à des humeurs. Des lainages stoïques, doux et pastels. Des tailleurs bleu marine plus amers et des foulards décorés de formes géométriques, aussi tranchantes que des mots que vous auriez prononcés sans pouvoir les reprendre, des mots que vous devez porter, maintenant, comme une punition, autour de votre cou

Nous nous imaginions peut-être alors un cœur, figé par le gel en plein battement, enfermé dans une chambre froide humaine.

Vous devez rester dans une relation qui n’est pas satisfaisante parce qu’il n’y en a pas d’autre possible en vue ? Vous ne seriez pas mieux sans petit ami, qu’avec quelqu’un qui ne veut même pas exprimer son affection

Celle-ci a l’air d’une femme parfaitement capable de rentrer chez elle pour dévorer quinze litres de glace à la vanille avec une grosse cuiller d’argent, comme si elle mangeait le plaisir lui-même, crémeux, sucré, gelé, éphémère

Elle a une expression tout à fait franche et ouverte, son visage est rond comme un cadran de pendule sans aiguilles, elle semble totalement dénuée de tout sentiment de responsabilité ou de peur. Quoi qu’il arrive, c’est ce que la photo suggère, elle continuera à sourire, un sourire non pas timide, mais plein d’une joie réelle et sans faille

Je suis une adolescente. Je ne sais pas où est partie ma douceur de petite fille. C’est comme la faiblesse de mon père, elle a simplement disparu. Je me suis réveillée un matin et cette douceur était partie.

elle lança en direction de mon père un regard mauvais comme un jet de pointes argentées.

Son genre à elle, c’est de disparaître dans la nature, comme ça – elle eut un geste de la main, comme si elle faisait jaillir de la poussière d’étoile de ses doigts –, elle s’évanouit en fumée. »

J’essayai d’y penser. Mais les possibilités semblaient aussi innombrables que les étoiles, et vouloir les examiner toutes ensemble, c’était un peu comme essayer de décider où finissait l’univers, ou bien qui avait inventé Dieu si jamais Dieu avait créé le monde, un peu comme essayer de distinguer quelque chose de blanc sur un fond blanc.

des flocons de neige isolés semblèrent voleter dans mon imagination, soulevés par l’air qui la traversait, certains se posaient, d’autres s’élevaient et retombaient comme un voile devant mon visage, ou bien comme un ruban de souffle que je poursuivais – que je voulais attraper et garder dans un petit gobelet de carton

Je porte une chemise de nuit faite de brume, dans laquelle je suis invisible

À cette époque, nos corps étaient comme deux plantes qui grandissaient de partout, qui ne cessaient de se rapprocher, de s’emmêler, de s’étouffer et de s’agripper – des corps tordus dans la nuit, déployant d’énormes feuilles dans la pénombre, ainsi que des épines, des fleurs et des nids d’oiseaux – avec précipitation, mais en des mouvements lents, malgré tout

La maison tout entière respirait lourdement. La chaudière, chargée de poussière, ronflait. La congélateur du sous-sol s’agitait pareillement, malgré sa rigidité glaciale. De l’eau montait doucement dans le réservoir des toilettes. Les fusibles bourdonnaient. La ligne téléphonique étirait sa longue et silencieuse plainte dans la nuit

Le ciel plat devient bleu-noir, mais de petits flocons de neige dure l’illuminent

Les pansements qui recouvrent ses phalanges se rident quand il écrit.

Mon cœur s’emballe comme un requin qui circulerait dans mon sang

Mais l’avenir m’ennuie. Je me vois en train de suivre cet avenir, comme une feuille dans un courant d’air. Je me vois en train de le manger, comme un cœur fait de flocons d’avoine.

une petite femme faite de printemps, qui pourrait exploser à tout moment, en hurlant, dans une frénésie de pétales et d’oisillons

Pourquoi faisons-nous tous des rêves étranges ? Pourquoi le sommeil n’éteint-il pas nos cerveaux, comme on éteint une lampe ?

Il y avait une pointe de préjugé, là-dedans, comme dans le côté émoussé d’un couteau, le genre de couteau dont on se sert pour découper une pomme, rien de trop pointu, mais un couteau quand même

Je dors quelques heures, la fièvre m’entraîne de temps à autre dans un rêve où je suis prisonnière dans un bâtiment en feu, figée devant un ascenseur sur lequel il est écrit : « En cas d’incendie, prenez les escaliers. »

Et puis je me souviens du son de la voix de ma mère, cette voix qui la constituait tout autant que son corps, mais qui est maintenant détachée d’elle, qui flotte autour et au-dessus d’elle, comme le font les voix. Elle avait une voix douce, même si elle était souvent aiguisée par le sarcasme, les jugements et le déplaisir. Je vois des voyelles, enveloppées de lumière, qui montent d’elle en nuées, comme si quelque chose de tangible pouvait émaner des sons. Je me dis que si le téléphone sonnait, si je décrochais et si j’entendais ma mère me parler, est-ce que cela voudrait dire qu’elle existe de manière plus physique qu’elle ne le fait déjà, dans ma mémoire, dans son silence ?

Mais, plus je regarde, plus ce vide devient vide et clair. Comme si j’avais ouvert une porte sur de l’espace pur – plat, mais caverneux et brillant –, comme si, si jamais j’entrais, j’allais tomber pour toujours dans le futur