Norek, Olivier « Surtensions » (2016)

3ème enquête du Capitaine Victor Coste

Prix du Polar européen du Point 2016 au Festival Quai du Polar à Lyon.

Résumé : Cette sœur acceptera-t-elle le marché risqué qu’on lui propose pour faire évader son frère de la prison la plus dangereuse de France ? De quoi ce père sera-t-il capable pour sauver sa famille des quatre prédateurs qui ont fait irruption dans sa maison et qui comptent y rester ? Comment cinq criminels – un pédophile, un assassin, un ancien légionnaire serbe, un kidnappeur et un braqueur – se retrouvent-ils dans une même histoire et pourquoi Coste fonce-t-il dans ce nid de vipères, mettant en danger ceux qui comptent le plus pour lui ?

Des âmes perdues, des meurtres par amour, des flics en anges déchus : la rédemption passe parfois par la vengeance…

Pour cette nouvelle enquête du capitaine Coste, Olivier Norek pousse ses personnages jusqu’à leur point de rupture. Et lorsqu’on menace un membre de son équipe, Coste embrasse ses démons.

Mon avis : Efficace ! L’atterrissage est rude ! Description de l’univers carcéral … pas des tendres (à ce sujet je recommande aussi vivement le livre de Karine Giebel « Meurtres pour rédemption » – une plongée glaçante dans l’univers carcéral féminin – voir article sur le blog). Mais revenons à « Surtensions » ; pas de temps mort ; la BRI en prend – en peu – pour son grade… et les flics sont toujours aussi motivés et soudés dans l’équipe de Coste.

Au début, les quelques premières pages, j’ai eu un peu peur… je n’ai ressenti aucune tendresse, empathie, affinité, compassion, avec les personnages. Et si aucun d’eux ne me touche au cœur, même les victimes – je décroche… Mais Coste s’est fissuré… et tout a démarré, tout s’est déchainé. C’est parti pour l’enquête… du suspense, des flics qui se tirent la bourre, des otages, des braqueurs, des plans A et des plans B, les dérapages… Des enquêtes qui se mènent en parallèle, se recoupent… Au bout de l’amitié, de l’amour, de la haine ! Alors oui, oui et oui ! C’est documenté, flippant, angoissant, rythmé, haletant, et humain aussi ! Du tout bon ! Et on se dit que la famille… c’est parfois une belle source d’emmerdes! Un petit frère… ça fiche bien le bronx dans la vie ! Et les avocats… c’est sacrément retors…

Et des images et des expressions qui font sourire… Au fait… quand un personnage a pour nom Michael Mention, ça vous fait pas penser à quelque chose ?

Extraits :

Sur l’échelle de la douleur supportable, la rage de dents se situe dans les souffrances suicidaires.

– Ça va devenir ton meilleur ami. Finis-le et je t’en apporterai un autre.
– Un livre ? Rétorqua Nano, presque dédaigneux.
– Fais-moi confiance.

L’ignorance force à penser au pire.

– T’es tout seul ici. Et si un jour, tu crois te faire un ami… Méfie-toi de lui.

La seule mission du surveillant étant de rentrer chez lui en un seul morceau, il n’y avait plus qu’à laisser les détenus s’insulter, se battre, faire du commerce, se droguer et baiser entre eux, avec, comme seule limite morale, le suicide et le meurtre.

Tout n’est qu’inégalité et ultra-violence, ça ne sert à rien de réparer les esprits en pleine tempête.

Pas d’antivirus ? Même moi, je sais que c’est pas une bonne idée. C’est comme partir en Thaïlande sans capotes.

Son apparente insensibilité et son vocabulaire cru n’étaient que des protections qui lui permettaient d’oublier leur humanité.

J’ai des images résiduelles, comme quand on conduit toute une nuit sur l’autoroute et que la ligne blanche défile encore alors qu’on est arrivé depuis des heures.

L’ordre avait claqué comme la porte qu’elle referma sans délicatesse, laissant un moment de flottement silencieux dans la pièce.

Rien de plus inutile qu’une journée ensoleillée en banlieue, se dit Johanna. Ça te rappelle simplement que t’as ni la plage ni la montagne pour en profiter, juste des immeubles en béton qui chauffent pour rien.

– Y avait pas une photo de maman à côté de la fenêtre ?
– Si. Elle est dans ma chambre maintenant.
– C’est bien le moment de vous rapprocher.

Quand on est seul, on n’est responsable de rien. Ni du malheur, ni du bonheur.

…. avait consacré toute sa vie à son métier, manquant de temps pour tout, à toutes les occasions, répondant « demain » chaque fois qu’on lui parlait d’aujourd’hui.
Du temps, il en avait maintenant, assez pour s’ennuyer,…

– C’est sentimental. Ça excuse toutes les fautes de goût.

Les politiques ça titube, ça tangue, mais ça ne tombe jamais réellement.

– Tu m’as fait baisser les bras. Tu m’as presque fait abandonner. T’es ma goutte d’eau qui fait déborder le vase. C’est juste une question de timing. Ç’aurait pu être n’importe quel connard, c’est tombé sur toi.

Tu donnes tout à ce boulot et puis un jour, t’es trop vieux pour le faire et comme tu n’as eu de temps pour personne, après, autour de toi, y a personne.

elle croisa son reflet dans la glace et n’y vit qu’une femme fatiguée. Elle se tourna le dos, comme si elle voulait laisser cette image prisonnière du miroir.

Tu sais que mis bout à bout, un utilisateur normal d’ordinateur va passer trois mois de sa vie à regarder une barre de téléchargement avancer.

Ronan se sentit rassuré de constater que Coste n’était pas un flic de cinéma, avec la solution toujours dans la poche, identifiant le coupable avant les autres. Il séchait, comme tout le monde.

C’est un bien beau temps pour une journée de merde.

L’espoir est la pire chose qui peut arriver en prison.

il y avait toujours en elle un rottweiler prêt à mordre.

J’ai cru que j’allais devoir la tazer pour la faire taire.
– Je suis arrivé trop tôt, alors …

Tuer, c’est se tuer un peu. Quelque chose dans son âme s’était déréglé.

Le cerveau brumeux de Nano transformait le trafic automobile en vagues qui s’échouaient sur Paris. D’abord, un souffle lointain, lorsque la voiture approchait, puis une bourrasque lorsqu’elle passait devant et une caresse sur le sable lorsqu’elle se retirait.

j’en suis au même point que toi. Je tâtonne, je gymnastique, j’hypothèse.

 

Voir aussi les commentaires sur les deux premières enquêtes du capitaine Coste :  Code 93 et Territoires

 

 

Mankell, Henning «Un paradis trompeur» (2013)

Résumé : Le froid et la misère ont marqué l’enfance de Hanna Renström dans un hameau au nord de la Suède. En avril 1904, à l’âge de dix-huit ans, elle s’embarque sur un vapeur en partance pour l’Australie dans l’espoir d’une vie meilleure. Pourtant aucune de ses attentes – ou de ses craintes – ne la prépare à son destin. Deux fois mariée brièvement, deux fois veuve, elle se retrouve à la tête d’une grosse fortune et d’un bordel au Mozambique, dans l’Afrique orientale portugaise. Elle se sent seule en tant que femme au sein d’une société coloniale régie par la suprématie machiste des Blancs, seule de par la couleur de sa peau parmi les prostituées noires, seule face à la ségrégation, au racisme, à la haine, et à la peur de l’autre qui habite les Blancs comme les Noirs, et qui définit tout rapport humain. Ce paradis loin de son village natal n’est-il qu’un monde de ténèbres ?

Mon avis : Toujours aussi inconditionnelle de cet auteur que ce soit dans le polar ou dans le roman. et comme toujours au centre de ses écrits, un problème de société. Roman «africain» de Mankell (qui partageait sa vie entre la Suède et le Mozambique). Et à nouveau un roman sans concession. Au centre du sujet : le racisme, la peur de l’autre. La jeune blanche devient la tenancière du plus grand bordel du Mozambique, un personnage qui a existé. Il y a aussi des images africaines et les traditions, l’arbre dans les racines duquel les fœtus sont enterrés et des personnages bien africains et rigolos (le singe) . Le récit est rythmé par les changements de nom d’Hanna à chaque étape de sa vie. Le passé colonial ne s’efface pas et la distance blanc/noir ne disparaît pas. Plongée dans un monde où  défiance et  haine se côtoient et le malaise est constant. Le racisme est dans les deux sens et oser essayer de changer les choses est très mal vu et dangereux.

Extraits :

Elle n’est pas belle. Mais entière. Cela émane de toute sa personne.

sa voix qui vers la fin de sa vie n’était qu’un chuchotement. Comme s’il désirait qu’elle conserve ses paroles comme un précieux secret.

Les voyages les plus remarquables sont intérieurs, libérés du temps et de l’espace.

Il parle rarement en vain. Pour lui, les gens sont aussi peu capables d’écouter que la mer est digne de confiance.

Il parlait souvent d’eux. De ceux qui étaient passés avant. Cela l’effrayait : les vivants étaient si peu, et les morts tellement plus nombreux.

Est-ce cela être adulte ? songea-t-elle, en détournant le visage, car elle avait l’impression que sa mère lisait ses pensées. Substituer à l’incertitude de l’enfance un autre inconnu ? Savoir qu’il n’y aura pas d’autres réponses que celles qu’on ira soi-même chercher

– Dieu a créé le changement d’année pour que nous méditions sur le temps passé et sur celui qui nous reste !

Hanna n’oublierait jamais le moment où les lettres avaient cessé de sauter sous ses yeux. Où elles avaient arrêté de grimacer pour former des mots, des phrases, et bientôt des histoires entières qu’elle pouvait comprendre.

Il faut toujours parler à voix basse aux gens qui ont peur, je l’ai appris de ma mère. Celui qui crie en présence d’un malade peut voir sa voix se transformer en lance mortelle.

– Les Noirs ne sont que nos ombres. Ils n’ont pas de couleur. Dieu les a faits noirs pour que nous n’ayons pas à les voir la nuit. Et pour que nous n’oubliions jamais d’où ils viennent.

La solitude. Elle n’apprendrait jamais à la supporter. Elle avait grandi au contact des autres.

Elles nous regardent quand nous avons le dos tourné. Elles craignent nos yeux comme nous craignons les leurs.

Elle attendait, mais au fond elle ne savait pas quoi. Parfois, elle était prise d’un entêtant malaise à l’idée de ne servir à rien. Tout dans cette grande maison était fait par les domestiques noirs. Sa mission était de ne toucher à rien.

« Les Noirs mentent pour éviter de souffrir inutilement. Les Blancs mentent pour se défausser des agressions qu’ils commettent. Et les autres, les Arabes et les Indiens, mentent car il n’y a plus de place pour la vérité dans cette ville où nous vivons. »

« Celui qui vole à autrui sa liberté ne peut jamais s’attendre à être proche de lui. »

Même nés ici, nous sommes en terre étrangère. Ou plutôt devrais-je dire en territoire ennemi.
– Est-ce que c’est cela que je ressens ? Toute cette haine dirigée vers nous autres, les Blancs ?
– Il n’y a pas vraiment de quoi s’en faire. Qu’est-ce que les Noirs pourraient contre nous ? Rien.
– Ils ont quelque chose de plus que nous.
Pour la première fois, il parut interloqué.
– Et quoi ?
– Le nombre.

Nous nous rencontrons ici, et nous vivons sans rien révéler de notre passé. J’imagine parfois qu’une nuit noire, sur le bateau, sans que personne nous voie, nous avons jeté notre passé par-dessus bord, bien lesté.

elle avait déjà remarqué hostilité et tristesse dans les yeux des Noirs. Elle vivait sur un continent triste, où les seuls à rire, et souvent bien trop fort, étaient les Blancs. Mais ce rire, elle le savait, n’était souvent qu’une façon de cacher une peur qui se transformait facilement en terreur. À cause de l’obscurité, de ceux qui s’y cachaient, invisibles.

– Pourquoi avoir honte de ce qu’on oublie ? Devrait-on alors aussi avoir honte de ce dont on se souvient ?

Manoukian, Pascal «Les échoués» (2015)

Auteur : Pascal Manoukian, journaliste et écrivain, a témoigné dans de nombreuses zones de conflits. En 2013, il a publié « Le Diable au creux de la main » , un récit sur ses années de guerre dûment salué par la critique. Ancien reporter de guerre et directeur de l’agence de presse CAPA, Pascal Manoukian s’est tourné vers le roman en publiant en 2015 « Les Échoués ». En 2017 il publie « Ce que tient ta main droite t’appartient »

Résumé : « Le chien était revenu. De son trou, Virgil sentait son haleine humide. Une odeur de lait tourné, de poulet, d’épluchures de légumes et de restes de jambon. Un repas de poubelle comme il en disputait chaque jour à d’autres chiens depuis son arrivée en France. Ici, tout s’était inversé, il construisait des maisons et habitait dehors. Se cassait le dos pour nourrir ses enfants sans pouvoir les serrer contre lui et se privait de médicaments pour offrir des parfums à une femme dont il avait oublié jusqu’à l’odeur… »

Lampedusa est encore une petite île tranquille et aucun mur de barbelés ne court le long des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Virgil, le Moldave, Chanchal, le Bangladais, et Assan, le Somalien, sont des pionniers. Bientôt, des millions de désespérés prendront d’assaut les routes qu’ils sont en train d’ouvrir.

Arrivés en France, vivants mais endettés et sans papiers, les trois clandestins vont tout partager, les marchands de sommeil et les négriers, les drames et les petits bonheurs.

Mon avis : Après « Eldorado » de Laurent Gaudé, «A ce stade de la nuit» de Maylis de Kerangal me revoici à Lampedusa… Juste de passage cette fois pour arriver au bout du voyage  : en France…après une longue route bien difficile… Je remercie Corinne de m’avoir conseillé ce livre.

Edifiant, bouleversant, sensible, actuel, dérangeant… Un livre profond et magnifique que tout le monde devrait lire.. qui ouvre les yeux sur la réalité mais ne cède jamais au misérabilisme.. bien au contraire et montre que l’inacceptable ici est le meilleur chez eux.. C’est tout simplement effrayant et effarant de voir à quel point ces personnes sont traités moins bien que des animaux…

L’auteur, grand reporter et directeur général de l’agence Capa, a une grande expérience du sujet car il a couvert » les événements depuis plus de 30 ans ; 1922 : Début de l’intégrisme en Afghanistan, constitution du premier Etat de non droit en Afrique, la Somalie ; le post communisme ; l’abolition des frontières en Europe ; la guerre civile en Somalie, le tsunami du Bengladesh, c’est un roman documenté par sa propre expérience. Pour Manoukian il s’agit d’un phénomène de marée ; le roman ne se déroule pas maintenant ; il dépeint la vie des pionniers migrants dans les années 1992, les ouvreurs de chemin…

3 hommes, Virgil, le Moldave, Chanchal, le Bangladais, et Assan, le Somalien ; 3 vies, 3 destins. Ils vont se croiser en France, la solidarité entre eux va naitre… Le voyage commence dans les 3 pays qui ont vu naitre les personnages et nous les montre avant qu’ils ne prennent la décision de tout quitter pour tenter de survivre.. Une fois arrivés en France, les conditions de vie de ses hommes sont pires que celles d’animaux sauvages. L’un d’eux est un amoureux des chantiers de construction. La description qu’il en fait est pleine d’amour et de sensualité.. Eh oui.. la sensualité du béton… Et leurs vies d’exclus vont s’entrecroiser ; et on va passer de l’autre côté du miroir. Dans l’obscurité les bas-fonds.. On va découvrir leurs espoirs, leurs croyances, leur incompréhension, leur peur, leur solitude…

Donc après avoir fait connaissance individuellement des trois personnages (en fait 4 avec la fillette qui est du voyage), nous assisterons à la rencontre des protagonistes et à la naissance des liens qui vont se tisser, par-delà les angoisses et les difficultés. 3 religions, 3 mentalités, 3 parcours de vie. L’auteur va en profiter pour nous parler des voies de passage, des réseaux de passeurs, de tous ces « marchands et exploitants d’esclaves, tout au long de la route et sur le sol français. Les liens et les similitudes entre la migration des hommes et des animaux sont magnifiquement illustrés ( les gnous, les oiseaux) . Seule différence : une fois à « bon port » les animaux ne sont pas exploités pour survivre.

Et au fur et à mesure de la lecture, il est de plus en plus évident que ceux qui quittent leur pays ne le font pas de gaité de cœur et qu’ils préféraient mille fois rester chez eux. Ils se raccrochent à des images, à des illusions… la palette de couleurs d’un peintre… Et l’histoire est partout présente… l’explication de modes de vie et de traditions,  les ravages de la colonisation (les italiens et la Somalie) ; ces étrangers bien utiles à une certaine période et qui dérangent maintenant… Pays des droits de l’homme, pays civilisés… lisez… et peut-être verrez-vous enfin les migrants comme des êtres humain qui viennent juste pour survivre mais qui donneraient tout pour ne pas être obligés de fuir… La remise en doute des croyances aussi… le travestissement des préceptes de la foi…

Une belle description des hiérarchies diverses et variées aussi … les qualités propres aux diverses nationalités; à chaque nationalité  sa réputation et ses qualités; le genre de travail attribué en fonction des étages sur les chantiers …

Un historique de l’immigration… 1922 les arméniens rescapés du génocide, la fin de la grande Guerre à l’époque où on avait besoin de bras pour tout reconstruire.. Rebelote en 1945. Les vagues … l’Europe de l’est, les pieds-noirs. Puis le choc pétrolier de 73 : plus assez de travail, la crise… et de bienvenu l’immigré devient voleur de travail… puis les années 80 et …. Nous avons tous dans la tête ce qui se passe maintenant mais là n’est pas le sujet du livre… On voyage avec les ouvreurs de chemin…

Des images fortes. Le lien entre nature, géographie et caractère; La nature qui explique les mots (les vagues) ; l’apprentissage du dictionnaire pendant les 3000 km du voyage, les couleurs (de la palette du peintre aux parfums de glaces).. les origines de la Vierge noire… Le parallèle avec l’épicerie et les légumes: tant pour le transport que pour les mois d’arrivage…

Mais attention le livre n’est pas tout noir :il y a des personnages d’espoir… des personnes qui tendent la main…

Oh je pourrais recopier tout le livre dans les extraits… Mais je vous invite à lire ce livre et à venir compléter mes choix… et à ouvrir les yeux et le cœur…

Extraits :

Ici, il construisait des maisons et habitait dehors

Ses parents avaient longtemps hésité avant de lui choisir un prénom. Chez les hindous, il éclaire et balise la vie de celui qui le porte. Il définit son destin, ses forces, ses faiblesses.

Depuis son arrivée en France, personne ne l’appelait plus jamais par son prénom, et il n’aurait jamais imaginé qu’avec le temps il puisse lui-même l’oublier. C’est ça aussi, l’exil, quelques lettres choisies avec amour pour vous accompagner tout au long d’une vie et qui brusquement s’effacent jusqu’à ne plus exister pour personne

Sur son avant-bras, il reconnut le dessin tatoué d’une svastika. Pour les hindous, c’est un signe de bon augure et de chance, un symbole d’éternité. On en décore les temples et les animaux sacrés. Ici, ça semblait vouloir dire autre chose.

L’obscurité, c’est la première chose à laquelle doit s’habituer un clandestin : vivre loin des lumières, dans la pénombre, à la marge, en arrière-plan. Ne jamais attirer l’attention pour ne jamais s’attirer les ennuis.

Chaque migration comporte sa part de risques et d’horreurs. Les gnous non plus ne s’arrêtent pas et des milliers d’oiseaux ne reviennent jamais. Pour autant le flux ne s’interrompt pas ; la horde et la nuée priment, rien ne peut les endiguer, il faut survivre. À force d’être maltraité, traqué, chassé, parqué comme une bête, à force de fuir, de courir, de se battre, lui aussi était devenu un peu animal.

Il s’adaptait à la forêt comme il s’était adapté aux années de communisme, aux hivers en Sibérie et à la misère. Par obligation, mais avec application.

Allah commençait à le fatiguer avec ces commandements stupides. Il aurait dû laisser une trace écrite plus lisible, moins sujette aux interprétations qui mettent le monde à feu et à sang.

Quand tu as des papiers, tu es trop cher et tu n’as plus de boulot. Ça n’intéresse pas les patrons, les ouvriers déclarés.

Aucune frontière, aucune mer ne se montrait assez menaçante pour décourager les candidats à l’exil. Les années quatre-vingt seraient les années de l’immigration du désespoir ; une bonne part du monde préférant mourir noyée que de mourir de faim.

« Chocolat-praliné ! Ça se marie bien, tu ne trouves pas ? »
Leurs peaux se frôlèrent – la sienne à peine torréfiée, celle d’Iman noir cacao.

Hénaff, Sophie « Rester groupés » (2016)

Série Anne Capestan n° 2

Résumé : Ça bouge au 36 Quai des Orfèvres. De nouvelles recrues rejoignent les rangs de la brigade maudite du commissaire Anne Capestan, dont Saint-Lô, sorti de l’hôpital psychiatrique dans la peau de d’Artagnan et Ratafia, rat policier.
Sale affaire pour l’équipe de bras cassés : trois assassinats éparpillés sur le territoire. Un point commun : le tueur a prévenu ses victimes. Cerise sur le gâteau : l’ex beau-père de Capestan est l’une d’elles.
Humour, dérision, suspense… après le succès de Poulets grillés, prix Polar en séries, Sophie Hénaff récidive !

Mon avis : Evidemment l’effet de surprise de « Poulets grillés » est passé. Mais j’ai bien aimé aussi. L’arrivée de d’Artagnan est une super idée, avec son langage d’époque. On plonge dans le passé de La Capestan, et elle s’humanise. Et toujours des descriptions savoureuses, l’humour, le système »D »,  l’amitié, la sensibilité dans les relations de la bande de branquignols, l’intelligence qui prime sur les « gros bras », la police qui vient en aide à la population sans se poser de questions.. Et j’adore les post-it qui s’amassent … Plus qu’à attendre l’année prochaine ! C’est ce qui arrive quand on se jette sur la suite !  😉

Extraits :

Regarde la corne de rhinocéros. Un jour y a un mou-du-plumard qu’a croisé un rhino, il s’est dit « Waouh, balaise, j’aimerais bien la même, ça se trouve il suffit de la piler et de la bouffer pour que ça marche ». Et depuis tous les bito-inquiets de la planète exterminent l’espèce pour ranimer Popaul.

Les paquets de silence s’empilaient dans la pièce, encombraient l’espace, les masquaient l’un à l’autre. Les vestiges de leurs amours couraient comme des fantômes le long des plinthes. Ils ne trouvaient pas les mots parce que, sans doute, il n’y en avait pas.

Nous, on est censés jouer la Suisse, les limiers indépendants.

prénom : Blanche. Prémonition ou volonté de ne pas encombrer leur jeunesse amoureuse ? Qu’est-ce qui avait poussé ses parents à la baptiser ainsi d’un prénom qui la rendait plus incolore encore, qui l’effaçait, elle qui existait déjà si peu.

Elle se demanda, comme souvent, si c’était mieux de ne jamais avoir connu le vrai bonheur ou de l’avoir pleinement vécu pour qu’il se recroqueville ensuite.

La pluie avait cessé de tomber et le soleil reprenait possession de son territoire. Les couleurs soulagées s’éveillaient peu à peu, les jaunes des façades, l’orangé des toits, le rouge des carreaux de terre cuite libéraient leurs pigments sous la clarté retrouvée.

La mémoire s’effondrait mais l’intelligence pour sa plus grande part restait intacte et avec elle l’absolue volonté de masquer son état.

La pergola sans vigne avait l’air d’un étendoir à linge.

Le rétablissement de la vérité n’avait aucun intérêt s’il s’agissait juste d’arriver, de piétiner les rêves ou les reconstructions avec les godillots du rationnel, puis de repartir, souverainement indifférent, comme le dernier des sagouins.

D’un coup, la terre bouge, tu t’aperçois que tu vis sur un sol meuble. Toute ton existence, tout ce que tu as mis des années à construire, n’est plus soumis qu’à la santé d’un seul être. C’est vertigineux. Après, tu trembles tout le temps.

le désespoir peut être réel, mais la peur, elle est abstraite. La vraie terreur, c’est celle de perdre.

Les gens dehors n’étaient que tas de laine et de plumes sombres qui passaient de boutique en boutique, la tête rentrée dans le cou, le pas engoncé et précipité.

Enfant, Saint-Lô s’était imaginé un tout autre destin, forgé de panache et de batailles. Il avait si souvent rêvé de libérer une Excalibur, de chevaucher sans répit pour conquérir terres et gloires. Mais ses tripes et ses talents étaient coincés ici, en ce siècle où chacun ricanait.

Avec son front de rascasse, un sourire de tronçonneuse et l’œil plus vide que les avens des Causses, il respirait la suffisance et ne s’embarrassait ni de manières, ni d’humanité.

Il assistait en arbitre à un ping-pong dont il confisquerait bientôt la balle.

Une simple apparition et elle ne comprenait même plus Le Miel et les Abeilles. C’étaient les prémices de l’amour, la recette du flan dans la tête et des diodes dans tout le reste du corps.

Cette sensation allait rester collée comme un Post-it dans un coin de sa tête.

Elle s’était renfermée et avait étouffé le moindre souffle de joie alentour. Elle laissait sa colère couver en permanence, latente, comme une menace, pour s’assurer le silence.

Smith, Patti «Glaneurs de rêves» (2014)

112 pages, 20 illustrations [Woolgathering]

Résumé : Dans ce récit autobiographique bref et lumineux, Patti Smith, qui a été distinguée par le National Book Award, revient sur les moments les plus précieux de son enfance, les convoquant avec un réalisme saisissant qui confine au fantastique. L’auteur mêle l’évocation de la petite fille qu’elle était à des souvenirs à la fois authentiques et imaginaires de sa jeunesse new-yorkaise, passée parmi les cafés de la rue MacDougal. Glaneurs de rêves, dont l’écriture a été achevée le jour du quarante-cinquième anniversaire de Patti Smith, dans le Michigan, a été initialement publié aux États-Unis sous la forme d’un mince volume. Vingt ans plus tard, le texte est réédité et paraît enfin en France dans une version augmentée, complétée de fragments inédits et accompagnée de nouvelles photographies et illustrations.

Mon avis : J’avais envie de lire ce livre depuis que j’avais entendu l’interview de Patti Smith par François Busnel lors d’un déplacement à New York de La grande Librairie (émission du 27.11.2014). Un petit opus qui mêle poésie et souvenirs. Elle parle de son enfance dans une famille de la classe moyenne ou il fallait se battre pour exister, comme c’est toujours le cas dans le monde artistique dans lequel elle vit. La poésie… l’essence même de Patti Smith. Dans ce petit livre, elle nous invite dans son enfance, dans le temps de l’innocence, dans le temps où elle croyait à l’existence d’un autre monde, peuplé de djinns et d’autres personnages de contes de fée. De son amour et du fil qui la reliait à sa chienne, par delà les sentiments, jusqu’à la mort…

Extraits :

Je n’avais jamais l’impression que la capacité de vaincre venait de moi. Il me semblait toujours qu’elle se trouvait dans l’objet lui-même. Un éclat de magie animé par mon toucher. De cette façon, je trouvais de la magie en toutes choses, comme si toutes choses, tous les fragments de la nature, portaient l’empreinte d’un djinn.

on escaladait le mur de pierre qui protégeait, tels les bras d’une mère, le cimetière des Amis

arracher une pensée fugace, telle une touffe de laine, au peigne du vent.

Détendu, sous le ciel, il médite sur tout et rien. La nature du travail. La nature de l’oisiveté et le ciel lui-même avec ses masses qui se gonflent si près qu’on pourrait attraper un nuage au lasso pour y poser sa tête ou s’en remplir le ventre.

Attention à la façon dont tu dénudes ton âme
Attention à ne pas la dénuder tout entière

Des pages de calligraphie éparpillées tels les câbles du monde.

Tous les hommes sont frères. Si seulement c’était vrai. Et le marin pourrait dormir en paix dans le cratère du désert et le musulman dans les bras d’un vaisseau chrétien

Elle sait, me suis-je dit. Elle sait. J’ai cessé d’essayer de cacher ce qui allait se passer et je lui ai tout dit, sans mots. Je lui ai dit par mes yeux, de tout mon cœur.

Je n’ai pas pleuré. La complexité de mes émotions était si profonde qu’elle me portait au-delà du royaume des larmes.

Et dans mes voyages, lorsque je vois une colline constellée de moutons ou une équipe d’ouvriers agricoles qui se reposent à l’ombre des noisetiers, je suis prise d’un désir nostalgique de redevenir celle que je n’ai pas été.

Mais mon bureau m’attend pour écrire, mon journal ouvert, mes plumes d’oie, mes encres, et des mots précieux restent à moudre.

…quelque chose dans l’atmosphère – la lumière filtrée, le parfum des choses – m’a ramenée dans le passé…

Comme nous sommes heureux lorsque nous sommes enfants. Comme la voix de la raison étouffe la lumière.

photo : bol thibétain 1996( Photo scannée du livre de Patti Smith )

Hénaff, Sophie «Poulets grillés» (2015)

 

Série Anne Capestan n°1

Résumé : Le 36 quai des Orfèvres s’offre un nouveau patron. Faire briller les statistiques en placardisant tous ceux qu’on ne peut pas virer et qui encombrent les services : tel est le but de la manœuvre.

Nommée à la tête de ce ramassis d’alcoolos, de porte-poisse, d’homos, d’écrivains et autres crétins, Anne Capestan, étoile déchue de la Judiciaire, a bien compris que sa mission était de se taire. Mais voilà, elle déteste obéir et puis… il ne faut jamais vendre la peau des poulets grillés avant de les avoir plumés !

Un polar original, nerveux, et désopilant.
2015 Prix Polar en Séries – Mention Série récurrente
2015 Prix Arsène Lupin

 

Mon avis : Ah j’ai adoré…Une bonne tranche de rigolade avec ce petit polar atypique et savoureux. Cela sort de l’ordinaire.. Une belle brochette de branquignols, des flics à la dérive, brefs des « poulets grillés » mais qui vont se tenir les coudes, croire en eux, relever le défi, se prendre au jeu, et jouer le tout pour le tout. Sympa, amusant, intelligent, quel vent d’air frais et quel beau moment de lecture. Derrière les façades il y a des fêlures… et les liens qui vont se tisser entre cet assemblage de personnages totalement incompatibles va tout doucement leur permettre de sortir la tête hors de l’eau. Intelligent et sensible. Mis sur la touche, ^c’est sûr. Finis, c’est nettement moins sûr. Et puis, ouvrir des « cold case » peut donner du fil à retordre. Je vous laisse en bonne compagnie … A voir si la Capestan va se fracasser… La constitution de cette équipe ne fait furieusement penser à l’équipe de l’inspecteur Lojacono que je commente dans les enquêtes écrites par Maurizio de Giovanni et qui déroulent à Naples

Extraits :

Mais des traces de vide ponctuaient ce décor chaleureux, comme des plaques de verglas sur une pelouse de printemps.

Son profil de chef indien semblait abriter une âme à mille réincarnations.

Dans le doute, et pour esquiver le problème, elle décida de ne pas tendre la sienne, mais afficha un sourire chargé d’intentions pacifiques, son émail brandi comme un drapeau blanc de parlementaires.

En fait de chat noir, il entrait dans la catégorie puma. Dense et trapu.

ses cheveux flambaient de roux, ses lèvres brillaient de rouge, sa veste chatoyait de bleu. Aucun camaïeu de beige ou de gris n’aurait risqué un fil dans le dressing de cette éclatante capitaine.

Je t’aime. Et c’est mon programme pour les cinquante ans à venir, ajouta-t-il.

Ce type était un bloc de flegme, parfois fissuré d’un sursaut d’arrogance.

Elle n’avait plus qu’un clavier comme collègue, un écran pour bavarder.

Tous ses contacts étaient chargés de sens, d’utilité. Elle ne fréquentait plus anodin. Le matin, elle ne voyait personne ; l’après-midi, elle ne voyait personne et elle savait que le soir, après être allée chercher le pain, elle rentrerait et il n’y aurait personne. Des semaines de sept dimanches. À quoi bon réussir sans quelqu’un auprès de qui se vanter ? Sa vie ressemblait de plus en plus à une affiche contre l’isolement.

L’élève modèle qui dévisse, la douceur Kalachnikov.

Ce type ne savait pas grand-chose, mais il l’emballait avec soin pour se gonfler d’importance.

Y a du corgi, le chien de la reine d’Angleterre, un peu de teckel, du bâtard, du corniaud, du clébard. Ce n’est plus un croisement, c’est un échangeur d’autoroute,

Son corps perclus de manque s’était transformé en camisole. Il aurait voulu l’arracher et s’en aller, comme on fuit la capitale pour gagner la campagne. Il aurait aimé quitter son histoire, l’espace d’un week-end.

Elle guettait l’instant où l’émotionnel se mettrait à parler. Ce n’est qu’à partir de ce moment-là qu’on obtenait des pistes dignes de ce nom.

Écoutez, je conçois qu’enfermée dans votre trou à rats vous éprouviez le besoin de vous occuper, et la remise en cause des prédécesseurs est la distraction favorite des médiocres.

Elle découvrait avec plaisir qu’une chance restait à saisir quelque part.

Il n’alla pas jusqu’à sourire, mais l’alignement des sourcils reprit de la hauteur.

Que dis-je, une fuite, c’est Aqualand !

Elle dominait par ailleurs plus facilement sa peur que sa colère, tout en sachant que les deux baignaient dans le même bassin

L’océan avait pris sa position de sommeil, lisse et silencieux.

Elle avait la tête comme une boule à neige, ses réflexions flottaient, voletaient dans tous les sens. Il fallait attendre que les flocons reposent pour y voir clair.

Elle aimait vivre dans le confort d’un intérieur conçu pour elle seule, veillée par le silence affectueux d’un chat.

On la sentait attentive à son équilibre. Malgré l’alcool, les jambes étaient toujours plantées, elle avait à cœur de rester terrienne.

Son capital d’indifférence s’était épuisé en quelques mois. Elle avait vidé ses réserves de sang-froid, il ne restait plus que le chaud, prêt à entrer en ébullition au moindre prétexte.

Comme des corbeaux qui toquent au carreau, des doutes se présentèrent, d’abord timides, puis insistants.

Il y eut un frémissement dans la pièce, puis la brigade s’écarta en silence, surjouant la haie d’horreur pour laisser passer le chat noir.

En sa présence, les flics évoluaient tels des arachnophobes dans un panier de mygales.

Les fous jouent avec la mort, mais pas avec la poisse. La poisse vous promet le pire : la maladie, la ruine, l’accident, pour vous, vos proches, à petit feu et sans gloire. La poisse gangrène là où on ne l’attend pas.

 

Garrido, Antonio «Le lecteur de cadavres» (2014)

Auteur : Il fait des études d’ingénieur industriel à l’université polytechnique de Las Palmas. Il est ensuite professeur à l’Université CEU Cardinal Herrera de Valence, puis à l’Université polytechnique de Valence. Il vit à Valence.

Il amorce sa carrière littéraire en 2008 avec le roman policier historique La Scribe (La escriba), dont l’action se déroule dans la Franconie, en l’an 799, à la veille du sacre de Charlemagne. Theresa, la fille d’un scribe byzantin, se réfugie dans l’abbaye de Fulda et devient la scribe du moine Alcuin d’York, grâce auquel elle participe à des enquêtes sur des morts suspectes. L’ouvrage devient un best-seller traduit dans une douzaine de langues. Le Lecteur de cadavres (El Lector de Cadáveres), paru en 2011, est un second roman policier historique, dont le héros, inspiré d’un personnage réel de la Chine impériale du XIIIe siècle, a le don d’expliquer les causes d’un décès grâce à un examen minutieux des corps. Le dernier paradis est son troisième roman.

 

Résumé : Inspiré d’un personnage réel, Le lecteur de cadavres nous plonge dans la Chine Impériale du XIIIe siècle et nous relate l’extraordinaire histoire de Ci Song, un jeune garçon d’origine modeste sur lequel le destin semble s’acharner. Après la mort de ses parents, l’incendie de sa maison et l’arrestation de son frère, il est contraint de fuir son village avec sa petite sœur malade.

Ci se retrouve dans les quartiers populaires de Lin’an, la capitale de l’Empire. où la vie ne vaut pas grand-chose. Il devient un des meilleurs fossoyeurs des « champs de la mort », puis, grâce à son formidable talent pour expliquer les causes d’un décès, il est accepté à la prestigieuse Académie Ming.

L’écho de ses exploits parvient aux oreilles de l’Empereur. Celui-ci le convoque pour enquêter sur une série d’assassinats qui menacent la paix impériale. S’il réussit, il entrera au sein du Conseil du Châtiment, s’il échoue : c’est la mort.

C’est ainsi que Ci Song, le lecteur de cadavres, devint le premier médecin légiste de tous les temps.

Un best-seller captivant et richement documenté où, dans la Chine opulente et exotique de l’époque médiévale, la haine et l’ambition se côtoient, comme l’amour et la mort.

Un roman historique : l’auteur nous dit dans l’épilogue

Song Cí est un personnage réel dont la vie est à peu près inconnue, mais dont on se souvient à cause de son œuvre abondante et féconde. Tous les procédés, procédures, lois, protocoles, analyses, méthodes, instruments et matériaux décrits dans chacune des affaires évoquées correspondent fidèlement à la réalité. Les cinq volumes de son traité légiste, le Xi Yuan Ji Lu publié en 1247, nous sont parvenus à travers les différentes traductions : ils traitent des lois touchant aux juges légistes aux procédures, des différentes étapes de décomposition des cadavres, études des os, du squelette, des causes de la mort, de suicide, des coups et blessures, des enquêtes sur des morts survenues chez des détenus

L’empereur Ningzong et sa suite, le conseiller des Châtiments et le vieux professeur Ming ont réélement existé ; coté historique, la fameuse académie, la situation d’instabilité politique à la frontière, les inventions et les progrès pendant cette période sont des faits avérés

Mon avis : J’ai beaucoup aimé ce roman qui raconte le parcours d’un homme qui a existé sur fond historique bien documenté. Mais c’est bel et bien un roman, et même aussi un polar… avec une machination qui se révèlera à la toute fin du livre. Tous les ingrédients sont là : l’amour, la haine, l’aventure, l’ambition, la mort, l’histoire, les découvertes… Une belle fresque comme je les aime. C’est aussi la lutte d’un jeune qui veut étudier, qui veut apprendre, « un parcours du combattant » pour vivre son rêve. Le héros est attachant et son parcours passionnant. On découvre la Chine du Sud Est et les aventures pleines de rebondissements d’un jeune homme, Cî Song. Cela me fait un peu penser aux livres d’un autre écrivain espagnol, Ildefonso Falcones qui nous entraine dans des aventures passionnantes. De plus je dois dire que j’aime beaucoup le thème : les débuts de la médecine légale (voir aussi les livres d’Odile Bouhier: Les enquêtes du commissaire Kolvair  – mais nettement plus récemment car c’est au début des années 1920). Alors je vous laisse avec un billet pour la Chine Médiévale… si vous aimez le romanesque documenté.. vous devriez apprécier le voyage…

Extraits :

Tu vois, murmura-t-il d’un ton amer, les misérables soupirent après les possessions, l’argent, la fortune, mais la plus grande richesse est celle que donne une descendance qui te garantit les soins dans la vieillesse et les honneurs dans l’au-delà.

La mort était aussi évidente que la vie, mais beaucoup plus cruelle et plus inattendue.

il franchissait à nouveau la lourde porte couleur sang qui, avec son linteau orné de dragons menaçants, semblait vouloir effrayer tous ceux qui se cramponnaient à l’ignorance.

Il se sentait sale à l’intérieur, contaminé par l’ignominie de son père.

L’art de la divination se compose d’une part de vérité, de dix parts de mensonges, et pour le reste d’illusion.

Il découvrit que les procédés employés pour assassiner étaient le plus souvent grossiers et instinctifs quand les mobiles obéissaient à la jalousie, à la fureur ou à une brusque dispute, mais qu’ils augmentaient en raffinement et en ruse lorsqu’ils avaient pour origine l’obsession et la préméditation.

Je veux seulement apprendre. La connaissance ignore les murailles, les limites ou les compartiments. Elle n’entend rien non plus aux préjugés

« J’ai aujourd’hui devant moi une opportunité aussi grande que la vie, car qu’est la vie sans connaissance ? Il n’y a rien de plus triste qu’un aveugle ou un sourd. Et moi, dans une certaine mesure, je le suis. Permettez-moi de voir et d’entendre, je vous assure que vous ne le regretterez pas

Quand nous désirons quelque chose que nous avons vu, il nous suffit de tendre le bras. Lorsque ce que nous désirons est un rêve, nous devons tendre notre cœur.

Mon père m’a dit un jour (sa voix trembla en disant cela) que si je m’obstinais à construire un palais dans les airs, je ne perdrais pas mon temps. Car c’était sûrement là qu’il devrait être. Il suffisait que je fasse suffisamment d’efforts pour construire les fondations qui le soutiendraient.

La doctrine confucéenne interdisait d’intervenir à l’intérieur des corps et la chirurgie se limitait donc aux actes indispensables : la réduction des fractures ouvertes, les coutures de blessures ou les amputations.

Il passait son temps à travailler, isolé du monde. Il n’avait d’yeux que pour les livres et de cœur que pour ses rêves.

Il contempla les salles désertes et tristes, comme contaminées par le chagrin qui l’écrasait lui-même, témoins muets d’une quête vaine et illusoire, d’un rêve dont il devait à présent se réveiller. En passant devant la bibliothèque, il regarda les volumes qui reposaient sur les étagères, attendant leurs maîtres, impatients d’être ouverts pour partager la sagesse que les ancêtres y avaient déposée.

Dans notre nation, un paysan peut devenir ministre, un pêcheur juge, un orphelin percepteur.

Saviez-vous qu’il est conseillé de manger plus sucré en automne, plus salé en hiver, plus acide au printemps et plus amer en été ?

Il se souvint du calme trompeur du scorpion juste avant de lancer son attaque mortelle, et son estomac se noua.

Il se sentait tellement attiré par cette femme qu’il n’osait même pas la frôler de ses paroles.

Essaie de te calmer. Maintenant, tu dois être comme le lac pendant la tempête : la tempête agite sa surface, mais en profondeur il reste calme.

 

 

Constant, Paule « Des chauves-souris, des singes et des hommes » 2016

Résumé : Dans un village africain, une fillette heureuse cajole une chauve-souris. De jeunes garçons rapportent fièrement de la forêt le cadavre d’un beau singe au dos argenté. Ainsi débute une série d’événements qui frappent tour à tour les protagonistes de cette histoire : habitants des cases, coupeurs d’hévéas, marchands ambulants, piroguiers, soignants, et même primatologues en mission.

Un mal pernicieux se propage silencieusement au pied de la Montagne des nuages, et le long d’une rivière sur laquelle glisseront bientôt les pirogues funèbres. La plupart l’ignorent superbement, d’autres en cherchent vainement l’explication dans la magie, la science ou la nature.

C’est avec poésie et humour que Paule Constant nous fait vivre ce conte déchirant de notre temps, dans un style dont la paradoxale légèreté parvient à nous faire partager tant de douloureuses péripéties, en nous conduisant aussi pas à pas vers une fin qui n’est peut-être qu’un autre début.

Mon avis : Vous lâchez toutes vos lectures et vous sautez sur ce roman/thriller médical! Direction : Le Congo. Au bord d’une rivière(Ebola), une petite fille (Olympe) adopte une chauve-souris pour se consoler de ne pas avoir été acceptée par les garçons qui sont partis à la chasse au singe. Et c’est le début d’une tragédie. Le singe est mort du virus Ebola. La chauve-souris est un porteur sain du virus. Les personnages sont attachants. La petite fille qui se sent si seule, Agrippine, l’infirmière belge qui n’attend plus rien de la vie mais se sent poussée par l’amour vers la fillette. Le traducteur Thomas qui comprend les âmes de tous. Ce roman est très documenté (le mari de Paule Constant est spécialiste en virologie). En effet le premier mort recensé du virus Ebola est un petit enfant de 2 ans nommé Emile, comme le petit frère d’Olympe. L’épidémie est un sujet littéraire qui traverse toutes les époques et qui concerne tant le passé que l’avenir : cholera, peste, fièvre espagnole, ébola, chikungunya, zika… En effet les peuples et les gens se déplacent de plus en plus, se mêlent et la mondialisation accroit la prolifération des virus/maladies. Avant les peuplades restaient et mouraient dans leur environnement.. Maintenant on sort des forets, on va en ville, on change de continent… L’enfer (de Dante) est en route, à pied, en pirogue, en bus, en avion.. … il a pour vecteur Olympe, Agrippine, Virgile…

Et en plus de l’histoire, on appréciera le voyage en Afrique, la magie, les rites et les coutumes et la langue de Paule Constant …

Extraits :

C’est toujours au moment où l’héroïne capitule que le sortilège s’impose, comme si, ayant abandonné toute résistance, elle laisse advenir ce qui doit être.

Les gens qui ne voyagent pas racontent et inventent pour explorer un univers qu’ils ne connaissent pas. Ils lui donnent un commencement, une fin et entre les deux tissent, chacun à sa façon, la toile du conte collectif.

Elle avait disparu de partout et d’abord de sa vie.

Le malade était convoyé dans des pirogues aux noms crépusculaires, Volonté de Dieu, Dieu est grand, Dieu sauve l’Afrique. Ceux qui le voyaient partir couché n’avaient pas grand espoir de le voir revenir debout

Au fond, une épidémie n’était qu’une équation à deux inconnues : le nombre de millions d’habitants des villes, le nombre d’avions qui décollent ou atterrissent par seconde dans le monde.

Il y a un moment terrible, celui où le vivant nous quitte, et un moment affreux, celui où l’on abandonne le défunt à des mains étrangères comme si les nôtres étaient impuissantes à accomplir les rituels qui sont pourtant si proches de ceux de l’amour.

Il voyait derrière les apparences sur dix niveaux au moins car l’apparence cache une autre apparence, derrière les mots se cachent d’autres mots.

 

Comme un dormeur qui revient progressivement à la vie, il voyait son cauchemar s’effilocher, se fondre et se recréer à la façon des nuages qui prennent une forme et la perdent aussitôt.

 Ce serait la pirogue mortuaire la plus grande du monde, elle pourrait abriter des centaines de passants, de ceux qui partent vivants pour arriver morts sur l’autre rive.

 

Elle voulait lui dire qu’on ne mourait pas seulement de maladies réelles mais aussi de maux imaginaires. On mourait rarement d’un choc frontal avec un camion mais de ses désirs niés, de ses envies tronquées, d’un corps que l’on n’écoutait plus. La plupart du temps on mourait de déception, et exceptionnellement à cause d’une malédiction, ce qu’il ne fallait pas écarter non plus.

 

 

Giebel, Karine «Chiens de sang» (2008)

Résumé :

Ils sont là. Ils approchent.
Aboiements. Tonnerre de sabots au galop…
La forêt est si profonde… Rien ne sert de crier.
C’est le plus dangereux des jeux. Le dernier tabou. Le gibier interdit…
Le hasard les a désignés. Diane aurait dû rester à l’hôtel, ce jour-là. Au mauvais endroit, au mauvais moment…Quant à Rémy le SDF, s’il a perdu tout espoir depuis longtemps, c’est la peur au ventre qu’il tente d’échapper à la traque.
Ils sont impitoyables, le sang les grise.

« Elle taille des thrillers terrifiants et haletants qui attrapent le lecteur à la gorge pour ne le relâcher qu’au bout, secoué et piégé. D’une incroyable efficacité. »Le Point

Mon avis : Deux traques en parallèle.. D’un côté les notables… de l’autre des moins que rien ou des étrangers, des pauvres hères qui sont coupables et suspects par le simple fait d’être seuls ou de vivre en marge… mais des motivations bien diverses. La chasse pour le plaisir de tuer d’une part, la chasse par peur de tout perdre de l’autre. La rage de vivre qui fait avancer ceux qui se demandaient si la vie vaut la peine d’être vécue… Même si ce n’est pas mon préféré de cette romancière, j’aime ses récits qui éclairent les petits et mettent un coup de flash sur les grands et leur intouchabilité… Et je remarque aussi l’originalité des thèmes qu’elle aborde.

 

Extraits :

Prunelles éteintes, ne reflétant plus que deux choses désormais.
Incompréhension.
Mort.

Il apprend la solitude au milieu des autres. La pire de toutes. La plus cruelle.

Il vient du purgatoire, retourne à la case départ.

Mais qui demande à un gosse d’être original ? En général, on lui demande plutôt d’être comme les autres. D’entrer dans le rang, de se fondre dans la masse.

Pourtant, les adultes ne cessaient de lui poser la question fatidique : Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ?
Déjà qu’elle avait du mal à savoir ce qu’elle avait envie de faire la minute d’après…

L’isolement où elle pouvait enfin exister sans craindre d’être jugée, voire condamnée ; les livres, les films où elle se prenait pour l’héroïne. Ou même pour le héros.

Le petit blanc le matin, le vin midi et soir ; avec, entre les deux, le rituel de l’apéro… Une tournée, puis une autre. Simple politesse, savoir-vivre élémentaire.

Devenir frères d’armes, ça tisse des liens. Lutter contre un ennemi commun, ça gomme les différences.

Elle ne marche plus avec ses jambes ; mais avec sa tête, ses tripes, ses nerfs. Avec son espoir et sa peur.

De vastes zones à vampiriser, des espèces entières à exterminer méthodiquement.
Hippotrague et panthère en Centrafrique, buffle et impala en Tanzanie, springbok en Afrique du Sud, lion au Bénin, éléphant au Botswana, crocodile et hippopotame au Mozambique.
Avec 4×4, guides, pisteurs et porteurs. Noirs, bien sûr.

Il lève les yeux vers le ciel, harmonieusement teinté. Il va mourir bientôt. Désire emporter un peu de beauté avec lui, dans ses valises, pour l’ultime voyage.

Violence ordinaire, dont le monde entier se fout éperdument.
Épuration ethnique, massacres, dans l’indifférence générale.
En réponse, terrorisme, résistance, prises d’otages.

Les mêmes massacres, mais à grande échelle et avec des armes lourdes. Là est la nuance.
D’un côté, c’est du terrorisme ; de l’autre, une guerre.

Lui, il a la mort dans les veines, dans les gènes. Anéantir, massacrer, dominer, tuer. Éliminer, refroidir.
Jouir.
Expurger le monde de toute cette vie grouillante, écœurante, nauséabonde. Cette bêtise exaspérante.
Poser le pied sur cette vermine laborieuse. Et l’écraser.

Elle voulait simplement vérifier que ce n’était pas un rêve. Qu’elle avait bien cette chance. De l’avoir trouvé sur son chemin, de l’avoir à ses côtés, dans le même lit, la même vie.

L’impression que le temps vient de se solidifier, emprisonné dans une sorte de bulle hermétique.

Elle navigue entre deux endroits, deux époques de sa vie.
Entre le début et la fin.

Son rêve s’est étiolé, lentement. Effiloché sur les barbelés de la réalité.

Il corrige le passé, l’arrange à sa façon. L’embellit, l’adoucit.
Se ment, se raconte une histoire qui n’est pas la sienne. Tant pis, il peut bien s’offrir ce luxe, à présent.

Argemi, Raùl «Patagonia Tchou Tchou» (2010)

Argemi, Raùl « Patagonia Tchou Tchou » (2010)

L’Auteur : Issu d’un milieu prolétaire et anarchiste, Raul Argemi a longtemps mené la double activité de journaliste écrivain en Argentine. Il vit aujourd’hui à Barcelone et s’affirme comme l’un des auteurs les plus créatifs du roman noir latino-américain.

Résumé : Deux hommes embarquent à bord de « La Trochita », un train antédiluvien qui parcourt la Patagonie argentine à petite allure. Haroldo, un ancien marin qui se prétend le descendant de Butch Cassidy, a entraîné son ami d’enfance Genaro, ex-conducteur de métro, dans une aventure risquée : les deux compagnons projettent de prendre en otages les passagers du train pour libérer « Beto », le frère d’Haroldo, prisonnier en transit. En outre, ils comptent bien profiter de l’occasion pour mettre la main sur les sacs de billets qui se trouvent dans l’un des wagons.

Cependant, rien ne se passe comme prévu. Il n’y a pas grand monde dans le train – une femme enceinte et son mari, des touristes – et la prise d’otages tourne court : le conducteur de la locomotive y voit même une diversion ! S’ensuit alors une série d’événements qui va faire de ce voyage une odyssée surréaliste…

Raul Argemi embarque son lecteur dans un voyage romanesque long de quatre cents kilomètres et réussit le tour de force de combiner le roman d’aventures, le roman noir et la fable. On retrouve tous les ingrédients caractéristiques de son univers : humour, rebondissements, folie et violence, ce qui n’exclut pas la satire sociale et politique.

Mon avis : De retour du bout du monde ( la Patagonie donc) rien de plus normal que de lire des livres d’auteurs argentins… Alors en avant ! Et pour ce voyage, prenons le train.. Au menu : une attaque de train.. le but de cette attaque : libérer un détenu et de se faire de l’argent. Nous grimpons à bord en compagnie de ces deux amis d’enfance et le voyage commence… dans une partie du monde où tout peut arriver…et tout arrivera… C’est de fait un roman déjanté et absurde, ou rien ne se passe comme il le faudrait.  Tout va de travers… Les personnages sont totalement à la masse, les situations tragi-comiques s’enchainent. On assiste à un match de football entre les argentins et les touristes allemands qui est totalement hallucinant… Beaucoup d’humour dans ce récit avec en toile de fond une Argentine en mal de vivre… On visite la Patagonie au rythme lent d’un tortillard à deux wagons qui monte des pentes escarpées et se confronte à la rudesse du climat, on passe du calme au vent tempétueux, de la neige au soleil… et on disjoncte… J’ai bien aimé. Et je me dis qu’entre lui et Carlos Salem, les écrivains argentins qui viennent du journalisme et qui résident en Espagne sont sacrément allumés..

Extraits :

Ces gens, ils vivent pour quoi ? S’ils n’ont pas la radio, c’est sûr qu’ils n’ont pas non plus la télévision.

— Ni téléphones portables… Ils sont en Patagonie, Bairoletto. Ils ont le privilège d’entendre le silence de la nature à l’état pur. Pourquoi voudraient-ils la télévision ?

le désert et la mer sont comme des frères : horizons, deux, lointains…
— Ça va comme ça. N’en rajoute pas, cela me donne envie de vomir. Jamais je n’ai vu autant de néant à la fois.

À perte de vue, la neige tombait, semblable à une pluie de plumes de colombe, et estompait les limites du désert.

Los Ñires était un peu plus que rien, une intention de village née d’un fantasme.

Par les pans de sa chemise entrebâillée, son nombril velu épiait le monde, tel un kangourou dans sa poche.

on est en Argentine, El Maitén c’est l’Argentine. Ici tout a un avenir. Ce qui n’existe pas, c’est le présent.

Le monde est, de plus en plus, un monde unique, une boucherie généralisée où l’on vend la chair des travailleurs. Amis, dans ce village mondial, dans ce navire spécial appelé Terre, les vautours du sommet ne se lassent pas de nous dévorer le foie.

— Vous savez que c’est un endroit bizarre, la Patagonie ? répondit-il, en retournant la question. C’est plein de morts vivants.
— Eh ! Ce n’est pas comme Buenos Aires ! Qui est plein de parvenus vivants.

Depuis l’entrée dans la précordillère, l’environnement se faisait sans cesse plus montagneux et plus vert. De hauts arbres s’appuyaient sur le sous-bois pour escalader les versants.

— Un microclimat ?
— Ecoutez, dit l’autre, narquois, nous ne comprenons pas grand-chose aux micros ici, mais pour ce qui est des climats, nous en avons plus qu’il n’en faut.

Et quelque part une fenêtre s’ouvrit pour s’entrebâiller sur l’enfer.

Un vent qui hurlait comme cent âmes en peine s’abattit sur l’esplanade, entraîna la neige, arracha des branches, coucha les roseaux presque jusqu’au sol.

Le vent s’abattit sur le wagon comme une énorme bête affamée, et les premières minutes de son assaut effrayèrent tout le monde. Son hurlement résonnait avec tant de malveillance que certains se mirent à crier à tue-tête pour le contrecarrer, tandis que d’autres se turent complètement.

Sur un des côtés, la paroi se dressait sur plusieurs mètres, en une montrée presque verticale. De l’autre, à quelques pas à peine du convoi, le précipice s’adoucissait pour s’achever dans le lit d’un torrent à sec. Un peu au-delà, s’élevait l’autre paroi. Une superposition d’argile aux strates multicolores s’étageait jusqu’à la corniche finale. Des arbustes de terrain aride, des buissons de ronces et quelques petits arbres chétifs s’accrochaient à la pente du mieux qu’ils pouvaient.

Tout en haut, un soleil fatigué, accompagné de quelques nuages effilochés en cavale vers le nord, commençait à décliner. En Patagonie, l’hiver raccourcit les journées, et les nuits peuvent être interminables.

Quand un homme est absent longtemps, son pays meurt et il ne peut plus y retourner.

Jaquet, Corinne « Aussi noire que d’encre » (2013)

Résumé : De retour à Genève après treize ans d’absence, un ancienne championne de la Course de l’Escalade voit plonger dans le drame une vie jusqu’ici limpide. Il y a d’abord son père, un fondateur de la Course, qui décède dans des circonstances étranges. Le malheur frappe ensuite tous ceux à qui elle essaye de se raccrocher. Et l’étau se resserre… Qui peut bien lui en vouloir à ce point ? Un mari délaissé, un amant éconduit, une ancienne rivale dans la compétition ? Habituée à être adulée, la belle Américaine ne sait pas où chercher les raisons de ce qui lui arrive. Et si la réponse était cachée dans son passé ? Au rythme des semelles qui claquent dans les ruelles sombres de la Cité de Calvin, Corinne Jaquet met une fois de plus en scène sa ville natale. Elle le fait ici au cœur d’une des dix plus grandes courses pédestres européennes, un événement incontournable qui réunit chaque année à Genève des dizaines de milliers de personnes.

Mon avis : C’est toujours avec plaisir que je lis les intrigues policières qui se passent dans ma ville.. Et en plus l’escalade et la course qui va avec… c’est un incontournable ! Visualiser les lieux, prendre les raccourcis… quelle joie. Et les personnages sont attachants, les relations humaines au centre de l’aventure.. que demander de plus pour passer un bon moment…

Extraits :

Etait-ce le lieu un peu froid, le monde autour de nous ou ces  années de silence ? Nous restâmes figées ainsi un temps insignifiant vu de l’extérieur, mais affreusement long, vécu de l’intérieur.

Je n’avais pas entretenu de contact avec mon passé. Pendant longtemps, cela ne m’avait pas manqué. Il y avait même une certaine ivresse à n’avoir plus aucune attache.

Le silence possède une présence que l’on n’évalue pas toujours à sa juste mesure.

elle se dit que les programmes de français du collège devaient être calculés pour dégoûter les élèves à tout jamais de la littérature…

Je me suis rejoué la scène jusqu’à me demander si je ne finissais pas par inventer. J’ai souvent entendu dire que la mémoire déforme les choses.

L’émotion de l’interdit avait rendu cette découverte plus magique encore.

J’avais vécu sur des clichés, à côté de la réalité. Aujourd’hui, la photo de ma vie d’avant prenait une teinte jaunie et les traits s’effaçaient.

Mais un fait connu par plus de deux personnes n’est déjà plus un secret

Essayez d’être heureux, vous verrez les ennemis que l’on se fait !

le principe de « justice sociale » avait été inventé par des bras pendants qui s’en servaient pour acquérir sans effort ce que d’autres s’étaient battus pour obtenir…

Comme le prénom de chacun figurait sur son dossard, le public pouvait interpeller les coureurs et cela conférait une familiarité sympathique qui ajoutait encore à l’ambiance.

« Les coïncidences sont des signes du destin » disait ma grand-mère qui ajoutait : « Rien n’arrive par hasard ».

 

Informations : pour l’historique de la Course de l’escalade

 

 

 

Barde-Cabuçon, Olivier «Entretien avec le diable» (2016)

«Entretien avec le diable» (2016) 5ème enquête du Commissaire aux morts étranges

Résumé : Une jeune fille possédée par le diable, des villageois qui meurent chaque jour, une abbaye hantée depuis la mort de son abbé, une mystérieuse Dame blanche errant dans la forêt… Le mal aurait-il envahi cette vallée perdue de Savoie ? Et qui est cette jeune fille à la capuche rouge qui semble ne pas avoir peur du loup ?

Sur le chemin qui les ramène de Venise à Paris, le commissaire aux morts étranges et son père vont profiter de leur étape dans ce lieu insolite et reculé pour opposer les préceptes de la raison aux manifestations de l’inexplicable. Temporairement aveugle, le chevalier de Volnay doit s’en remettre à l’ingénue Violetta et à ses sens exacerbés par la tension ambiante. Son père, quant à lui, cache tant bien que mal son excitation sous sa robe de bure : car quoi de plus tentant, pour un moine hérétique, que de s’entretenir avec le diable lui-même ?

Quelque part entre L’Exorciste, Le Nom de la rose et Le Petit Chaperon rouge, Entretien avec le diable est sans conteste le volet le plus détonnant dans la série du commissaire aux morts étranges.

Mon avis : A quel bonheur de retrouver le Chevalier de Volnay et le Moine. Je me demande d’ailleurs si je ne tombe pas nettement sous le charme du père… Ni Venise, ni Paris.. mais un peu des deux quand même alors que nos deux compères se retrouvent bloqués dans un village au milieu de nulle part . Quand en plus on me rajoute un peu de sorcellerie, une nature sauvage, des sorcières, des guérisseurs, des mystères.. . je suis totalement envoutée aussi.. Après la « Dame verte » de Carole Martinez, j’ai eu le plaisir de faire la connaissance de la Dame blanche.. et comme c’est le cas dans mes lectures récentes.. le loup était au rendez-vous… Alors un seul conseil, lisez… j’ai adoré.. et si vous ne connaissez pas encore le Commissaire aux morts étranges.. ne tardez pas à faire sa connaissance.. En ville, en campagne, à paris, à Venise, en Savoie.. je le suis partout !

Extraits :

pour résister à la tentation il faut d’abord y être soumis !

Pour moi, il est nécessaire de naviguer. Je préfère mes naufrages à la fuite. Au moins, j’ai le sentiment de vivre et d’avoir vécu.

— L’herboristerie est avant tout la science de l’équilibre et de la mesure. Toutes choses dont nous sommes abondamment pourvus !

Bonne chrétienne mais un peu superstitieuse. Elle croit aux varous, aux goubelins, aux ensorceleuses et aux plantes enchantées !

Un vent glacé souffle sur notre solitude et notre pays est bien rude. Ici tout le monde se couche dans les bras de la fatigue.

Elle se retrouvait prisonnière d’elle-même autant que de ses liens et cela lui rappelait une autre servitude lorsque, un mois plus tôt, lui-même s’était découvert prisonnier de son humeur noire, muré dans son propre corps et dans son esprit.

l’esprit de son fils n’avait jamais été aussi acéré que depuis que sa vue se trouvait occultée.

Dans la lumière diffuse filtrée par les branches, il lui semblait que l’écorce des arbres révélait d’immondes visages ratatinés aux yeux vitreux et à la barbe mousseuse.

Privé de la vue, il éprouvait désormais une envie irrésistible de toucher, sentir et entendre

Comme vous l’avez remarqué, il ne s’agit que d’un loup. Les hommes sont plus nombreux et beaucoup plus dangereux, me semble-t-il !

Une fois privés d’un de nos sens, nous développons tous les autres pour atteindre une perception différente du monde qui nous entoure !

— Il existe dans ces régions reculées une vieille magie qui sommeille dans les herbes, les arbres, les bois ou l’eau des rivières…

Paris est une ville très masculine, débordante d’énergie et de brutalité mêlées. Je trouve Venise plus raffinée et délicate, toute en séduction, en un mot elle est féminine…

— Vous attirez les ennuis comme un aimant. La question est de savoir pourquoi vous êtes un aimant !

Il vous suffit de dire la vérité. Ne l’encombrez pas de serments à tort et à travers. Lorsque l’on dit la vérité, il n’est nul besoin d’en rajouter.

— À la guerre, nous avions coutume de dire : Si tu avances, tu meurs, si tu recules, tu meurs. Alors, à quoi sert de reculer ?

À toile ourdie, Dieu envoie le fil

Que savez-vous du mal, vous qui demeurez calfeutré dans votre abbaye comme une pomme de terre dans sa cave ?

— Le courage n’est pas d’ignorer la peur mais de savoir la combattre.

Quelque chose lui échappait encore mais, telle l’hirondelle au printemps, la pensée finirait bien par regagner son nid pour y pondre.

J’ai appris dans la victoire comme dans la défaite,

— Je préfère les gens qui savent rester eux-mêmes en société. Vous, vous êtes vous-même en toutes circonstances.
— C’est un compliment ?
— Prenez-le comme tel !

En prison, le moine avait pris l’habitude de se parler à lui-même, se jugeant seul digne de sa conversation ou, tout simplement, se trouvant sans personne avec qui la partager.

Il fut un temps où la vie d’une abbaye tournait autour des livres. Et lorsqu’un incendie se déclarait, les moines criaient : “Mes frères, ad libros, ad libros ! Sauvez les livres !”

Introduction globale sur la série:     Olivier Barde-Cabuçon et la série du « commissaire aux morts étranges »