Angot, Christine : « Un Amour impossible » (2015)

Angot, Christine : « Un Amour impossible » (2015)

Résumé : Pierre et Rachel vivent une liaison courte mais intense à Châteauroux à la fin des années 1950. Pierre, érudit, issu d’une famille bourgeoise, fascine Rachel, employée à la Sécurité sociale. Il refuse de l’épouser, mais ils font un enfant. L’amour maternel devient pour Rachel et Christine le socle d’une vie heureuse. Pierre voit sa fille épisodiquement. Des années plus tard, Rachel apprend qu’il la viole. Le choc est immense. Un sentiment de culpabilité s’immisce progressivement entre la mère et la fille. Christine Angot entreprend ici de mettre à nu une relation des plus complexes, entre amour inconditionnel pour la mère et ressentiment, dépeignant sans concession une guerre sociale amoureuse et le parcours d’une femme, détruite par son péché originel : la passion vouée à l’homme qui aura finalement anéanti tous les repères qu’elle s’était construits.

Née en 1959, Christine Angot est l’auteur de romans, dont Sujet Angot (1998), L’inceste (1999), Pourquoi le Brésil (2002), Les désaxés (2004), Le marché des amants (2008) et de pièces de théâtre, dont La place du singe (Théâtre de la Colline, 2005). Elle a préfacé une monographie sur Jean-Michel Othoniel (Flammarion, mai 2006).

Analyse du livre étayée par des interviews de la romancière (« Entre les lignes » 2/9/2015) :

Un nouveau opus « auto-fiction », qui relate une part de son enfance. Elle travaille en lisière du roman/autobiographie, sur l’inceste dont elle a été victime. Dans ce livre, elle revient sur cet événement et elle parle au « je ». Elle parle de ce qui s’est passé avant l’inceste dans ce livre. La différence de classe sociale est au cœur même du livre. Au moment où le père apparait dans la vie de la fillette, la relation incestueuse commence. La mère le découvrira par la suite, car la jeune fille s’est confiée à son premier amant. Dans ce livre on sort de l’intimité pour faire une lecture sociologique de l’événement. L’Inceste était inscrit dans la logique de la relation. La liberté dans la France des années 50. Et aussi le fait que l’apparition du père vienne démolir son enfance. Elle met en scène la rencontre de ses parents, elle reconstruit les faits. Ce n’est pas un roman, pas un témoignage ; elle ne raconte pas ; elle essaye de faire vivre les scènes, il faut faire abstraction de l’écrivain. Elle est celle qui est au service des personnages, celle qui est à leur place, et celle qui écrit et écoute les phrases. Elle éprouve émotionnellement puis relit de l’extérieur. C’est une pièce qui s’imbrique dans la suite logique des autres livres ; ils ne doivent pas se lire dans l’ordre mais elle construit une histoire avec le lecteur. Si le lecteur veut approfondir, il peut (il en sait plus que la mère si il a lu « une semaine de vacances ») ; Elle essaie de supprimer tous ses commentaires « de l’auteur » ; elle installe les personnages et laisse le lecteur en direct avec eux. Elle fait son possible pour se tenir en retrait. Dans « une semaine de vacances » elle écrivait à la 3ème personne ; la jeune fille ne parlait pas et était incapable de penser ce qu’elle vivait ; elle ne pouvait pas raconter. .Dans « Un amour impossible » c’est écrit à la 1ère personne.

Le livre commence par la description précise (très en détails) de la rencontre, du lieu de la rencontre, du contexte social. « Mon père et ma mère se sont rencontrés » est la première phrase du livre; ce fut difficile d’associer « père » et « mère », d’intégrer le « mon » et « ma », d’envisager le « je »; elle écrit pour les lecteurs, elle les voit et elle s’adresse à eux. Le lecteur doit être en relation avec les personnages ; l’auteur est là pour s’effacer. Elle ne raconte pas les scènes du livre et la réalité qui les a inspirées.

« C’est l’histoire d’un amour », comme le chante Dalida fort à propos… La dactylo et le grand bourgeois, le décor social est l’enjeu fondamental entre eux. Un portrait de jeune femme dans la France des années 50 ; La France de province : importance donnée aux lieux. Quand on vit les choses la description précise du décor est très importante, on y passe tous les jours et le statut social est déterminé par le lino ou le parquet en bois…

Rachel : elle était exilée à Châteauroux, elle se sentait pas à sa place, elle avait en elle le sentiment d’être faite pour un autre lieu, une autre vie. Elle n’avait pas l’impression d’être à l’endroit qui lui correspondait.

Pierre : elle sera fascinée par un homme venu d’ailleurs, les signes de l’apparence, le maintien, la démarche, la façon de parler et de se tenir. Il lui fait découvrir un autre monde et elle ne veut pas le lâcher ; sa jeune adolescente sera subjuguée par le même personnage, son père, une génération plus tard. Elle, elle pensera que son sentiment de déracinement, d’exil s’explique par le fait qu’elle a été coupée de cette « partie du monde », il lui a manqué 50% de son milieu. C’est un livre sur les humiliations et la fascination sociale. Le père est un prédateur, libre… et il se sert de son privilège de classe pour humilier. Il est dans la conscience de sa supériorité, il fait bloc avec lui-même, pas de désir d’être quelqu’un d’autre contrairement à elle, qui a besoin de sa parole à lui pour être quelqu’un d’autre.

L’enfant est un enfant désiré par les deux ; pourtant la lecture de la carte postale dans laquelle il dit qu’il ne se déplace pas engendre de la colère, de la révolte, des sentiments très intenses. On voit, dans les quelques réflexions sur sa famille à elle, qu’elle n’est pas la première a été fascinée par un homme « venu d’ailleurs » ; le grand père est venu d’Europe de l’Est mais né à Alexandrie. L’enfant né hors mariage est aussi un « héritage », qui se répète depuis 3 générations. L’inconscient se répète ; à nous de décider si on veut casser le moule ou pas et ce n’est pas une histoire de classe sociale.

A 13 ans, le père lui propose une semaine de vacances (référence à son autre roman paru en 2012) ; au retour elle qualifie son père, son séjour avec lui de « difficile » ; elle est rejetée, traiter comme une moins que rien, accuser de tous les maux. On voit comment l’adolescente voudrait raconter l’inceste mais ne peut pas… mais à travers ses récits elle raconte la violence.

Elle raconte son l’enfance passée dans le paradis qu’est la maison de la grand-mère ; l’enfance sans père est le paradis perdu. Puis il y aura la mort de la grand-mère, le rapport fusionnel avec la mère… avant la rencontre avec le père, qui va attaquer méchamment la relation mère/fille. . Ce père a passé son temps à ne pas venir. Mais la petite fille ne l’a pas attendu toute sa vie car la relation grand-mère-mère,-fille remplissait sa vie.

Dans le livre, le personnage est « la mère » et pas la petite fille, la jeune fille ou la jeune femme qu’elle va devenir. Elle a des choses à dire mais en périphérique. Ce que la mère ne sait pas, on n’est pas censé le savoir avant elle ; c’est l’itinéraire de la mère (son amour, son travail) …

Quand elle sort un livre, elle ne peut pas en écrire un autre. Le désir de le faire revient vite, pas fatalement la capacité. Les idées sont mauvaises conseillères, elles manquent de vérité. L’accouchement du roman a demandé 25 manuscrits.

Mon avis : Alors je dois dire que j’y suis allée à reculons ; deux personnes dont j’apprécie les conseils de lecture me l’ont fortement recommandé. Pourtant mes tentatives précédentes de lire du « Angot » n’avaient pas été convaincantes.

Je me suis accrochée ! Je vous le dit ! Je me suis « farci «  l’ennui pendant les 5/6 du livre pour trouver de l’intérêt et de la sensibilité dans les dernières pages du livre.. L’analyse sociale de la dépendance, de l’humiliation et de la destruction programmée de Rachel et sa fille par Pierre.

Je veux bien appeler ce livre un témoignage et une analyse sur la supériorité des classes. Mais certainement pas de la littérature, et pas un roman. C’est un récit, un témoignage, une analyse sur les classes sociales.

Lors de son passage à La Grande Librairie elle a dit, concernant son style, qu’il fallait qu’il soit le plus simple possible, par respect pour le lecteur, pour qu’il n’ait pas à se poser de questions. Et bien.. c’est réussi ! Le style.. quel style ? C’est plat et mal écrit. En tout cas, c’est précis ! Une vraie reconstitution policière.. Tel jour, telle heure, tel endroit.. avec les descriptions.. Un GPS désincarné.. L’énoncé des faits, aucune chaleur, aucune émotion. Une phrase sur trois comporte un « on » ; je crois que la lecture d’un rapport de médecine légale, ce serait encore plus chaleureux. Et tellement mauvais que cela fait passer la vie de cette pauvre femme au second plan et que j’ai fini par m’ennuyer sérieusement et me demander quand elle finirait de se plaindre.. Aucune empathie … Que de platitudes … Elle en est à découvrir que les brins de muguets sont parfumés ! Le scoop !

Extraits : (en italique LES 3 phrases que j’ai trouvé bien écrites)

La lecture de Nietzsche avait bouleversé sa vie. Après avoir fait l’amour, il lui en lisait couché quelques pages, elle posait sa tête dans le creux de son épaule, la joue sur son torse elle écoutait.

Ils marchaient sur le muguet tellement il y en avait. Ils n’avaient pas fini de cueillir sous leurs pieds qu’ils apercevaient déjà plus loin d’autres clochettes. Quatre mains ne suffisaient pas. Les brins étaient parfumés

— Il est là mon plus beau collier. C’est les deux bras de ma petite fille

Voyons voyons… La femme Scorpion est sentimentale…. — Mmm… Hhououi. — La femme Scorpion est souvent frigide… — Non… — Ou nymphomane. — Non plus

— Ç’a été difficile. — Ah ! Qu’est-ce qui a été difficile ? — Lui. Il est difficile. — Mais quoi ? Quoi en particulier ? — Son caractère. — Je sais

J’en ai marre moi, on fait rien, on s’ennuie. C’est pas intéressant ! Quel ennui. On est là, comme ça. Qu’est-ce que c’est ennuyeux ! Qu’est-ce qu’elle est pas intéressante cette vie ! Je m’ennuie moi ici. Quel ennui !! Mais quel ennui ! On parle jamais de rien. De rien d’intéressant. J’en ai marre de cette vie moi

C’est sûr que je ne peux pas lui apporter ce que son père lui apporte. Ce que je lui apporte ne lui suffit plus, je le comprends. Alors il y a un phénomène de rejet. C’est normal. Mais, c’est dur à vivre

Je ne vous dis pas que j’en souffre pas hein… Je pense pas être quelqu’un de bête, vous savez docteur. Mais j’ai pas la culture de son père. C’est sûr. Les discussions qu’on a toutes les deux sont plus simples. Sans doute. On a été très proches, vous savez, ma fille et moi. Ça fait un gros changement. Elle s’ennuie pas avec lui et c’est bien. Avec moi maintenant elle s’ennuie. Bon, je comprends. Ça me fait de la peine, je vais pas vous dire le contraire

Je ne suis pas d’accord pour que tu dises qu’on n’est pas une famille. On est une famille de deux personnes, mais on est une famille

Le timbre de sa voix n’était pas le même qu’avant. Les mots avaient l’air de sortir d’une boîte ancienne, d’y avoir été conservés plusieurs années, d’en sortir un par un, détachés les uns des autres, sans fluidité, comme de vieux papiers qui s’effritaient entre ses doigts à la lumière

Donc che te dissais, ch’ai hu l’impression que je refaissais cette fiolence à ta mère, qui était chuiffe. Cette humiliation. Que les Allemands ont fait aux chuifs. Ch’étais très mal à l’aisse

Une chape de plomb était en suspension au-dessus de nos têtes, en permanence. La hauteur variait. Sa présence nous empêchait de respirer. Parfois elle s’abattait sur nous. On ne pouvait plus faire semblant

J’avais cessé de l’appeler maman. Ça s’était fait comme ça, tout seul, sans intention, sans décision. Peu à peu. Ça n’avait pas été prémédité. Au début, la fréquence du mot avait baissé. Comme s’il n’était plus nécessaire. Ensuite, il avait pris une tonalité gênante. Il était devenu bizarre, décalé. Puis il avait disparu. Totalement. Il m’était devenu impossible de le prononcer

Il m’est apparu que, même quand on ressent la solitude, c’est souvent faux. Quelqu’un qu’on aime et qui vous aime, qui est là par sa présence ou sa parole, ça représente la vie

Je me disais c’est normal elle en a marre de sa mère. J’avais une perte de confiance totale. En nous. En notre relation. En toi. Je me disais elle découvre quelque chose de plus gratifiant. J’imaginais pas qu’il puisse y avoir une autre raison à ton état. Je pensais que tu étais mal parce que tu n’avais pas envie de me voir, de me retrouver moi. Parce que tu ne m’aimais plus

Je me suis remise à l’appeler maman au cours de cette semaine-là. Et même, à utiliser le mot sans nécessité. Pour l’avoir dans la bouche. Et le faire ressonner à son oreille comme une petite clochette enfin réparée

Tu as été rejetée en raison de ton identité maman. Pas en raison de l’être humain que tu étais. Pas de qui tu étais toi. Pas de la personne que tu étais

Et, comme son monde était supérieur au tien, sur plusieurs plans, selon leur classification, pas seulement sur le plan de l’argent, mais aussi comme ils disent de la « race », je te le rappelle, on n’en parle jamais mais pour eux ça compte, ça existe, il ne pouvait pas y avoir de conséquences sociales entre vous

 

8 Replies to “Angot, Christine : « Un Amour impossible » (2015)”

  1. Hé ben moi c’est tout le contraire, j’ai vraiment beaucoup aimé ce livre, beaucoup. J’ai trouvé de la pudeur dans ses descriptions, je n’ai pas trouvé que c’était mal écrit, je dirai un style épuré qui m’ont donné la sensation d’une réalité à l’état brut, sans artifices ni chichi. Les relations mère fille sont si bien décrites, elles sont difficiles, injustes et ce livre permet à l’auteur de lui exprimer son amour sans s’excuser sur comment elle a agi. Bref, j’ai été conquise par ce bouquin. Après les polémiques autour de l’auteur, bof…Je savais même pas que ce n’était pas un roman…

  2. J’ai effectivement parfois entendu parler de cette romancière que la sexualité taraude, de cette romancière sulfureuse, finalement.
    Je n’ai jamais éprouvé le besoin d’entrer dans son univers.
    Que j’ai bien fait ! Car quelle perte de temps cela eût été pour moi !!
    Lire tes propos sur son dernier bouquin me suffit amplement : ils corroborent l’opinion que je m’étais faite d’elle en lisant d’autres comptes-rendus.
    Je suis finalement bien triste pour toi que tu aies ainsi perdu un précieux temps de lecture et, surtout, qu’in fine, tu te sois ennuyée !
    Pourquoi alors poursuivre jusqu’à la fin ? C’est du masochisme intellectuel !

    Un passage de ton analyse m’a fait sourire, néanmoins « dramatique » : les trois phrases bien écrites ! Quel impitoyable désaveu de tout l’ensemble tu suggères là !
    Quand en plus, le première que tu épingles est totalement fautive – (« ce sont les deux bras de ma petite fille », aurait-elle dû écrire, et non pas « c’est les deux bras » ) -, je comprends que cela ne vaille absolument pas la peine que l’on s’attarde à cette dame.

    Merci pour toute la peine que tu te donnes à partager tes moments de lecture.
    A bientôt.
    Amicalement,
    Richard

    1. Effectivement… le bien écrites… c’est plutôt « moins banales » ou « qui sortent un peu de la banalité affligeante » …
      Enfin en bref! J’ai voulu comprendre pourquoi ce livre était encensé… j’ai été jusqu’au bout.. j’ai pas compris….

  3. Merci Catherine pour ton choix de rentrée .Je crois que je vais lire : Un amour impossible ,le cœur du pélican et la terre qui penche .J’ai beaucoup aimé Kashenka .Je suis peinée par la mort d’H.Mankel ,je suis en train de lire un livre écrit par lui ,et « les chaussures italiennes » restent un très fort souvenir de lecture .

    1. Merci d’avoir pris le temps et la peine de mettre un petit mot. « Le cœur du Pélican » est un rentrée de janvier 2015 mais c’est un cru 2015 quand même !
      Je suis très intéressée d’avoir ton « ressenti » sur le Angot qui divise tellement!
      Mankell était en plus d’un auteur un homme de convictions et je suis très triste aussi. Il y a sur son blog un article sur ses « chaussures italiennes »…

  4. Envers et contre tout ,je vais le lire ,et j’espère ,je le finirai .
    Oui je suis bien triste à cause du décès de Mankell,il va nous manquer .

    1. mais tu as bien raison. J’ai aussi fonctionné comme cela. J’ai voulu le lire, j’ai été au bout et je peux dire j’ai pas aimé en connaissance de cause. Je trouve que ce n’est pas un roman, c’est un récit nombriliste sur son passé – dramatique j’en conviens. Une approche intéressante de la relation mère-fille mais cela ne me suffit pas.. et surtout.. je n’ai pas du tout aimé son écriture.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *