Rambaud, Patrick « Comme des rats » (1980)

Rambaud, Patrick « Comme des rats » (1980)

L’auteur : Patrick Rambaud est journaliste, scénariste, essayiste, pasticheur, romancier. Il a écrit plus d’une trentaine de livre, parmi lesquels La Bataille, Grand prix du roman de l’Académie française et Prix Goncourt en 1997, et Il neigeait (Grasset, 2000).

Résumé : Ce deuxième roman de Patrick Rambaud, initialement publié en 1980, prend pour cadre le quartier des Halles au moment de leur destruction et de l’ouverture de Rungis. Ses personnages sont les rats du quartier, jusque-là épanouis dans ce domaine qui étaient le leur, et à présent chassés par le cataclysme. Nous partageons les aventures du terrible Gasparino, le guerrier costaud et sanguinaire, de son compagnon le rusé Eugène, de Hubert, le solitaire, soumis pendant un temps aux expériences d’un laboratoire de cosmétiques, et qui finira dévoré par son propre fils. Nous les suivons dans les caves, les égouts, les galeries du métro, à travers les mille dangers de la surface, service de dératisation ou camions frigorifiques. Très documenté, et à déconseiller aux personnes phobiques, ce roman en arrive à conclure qu’au fond la vie des humains n’est pas essentiellement différente. (Le Livre de Poche n°30021 187 pages)

« Ce livre est un roman de mœurs et d’aventures. Il raconte l’histoire vraie d’une lignée de rats d’égouts parisiens. Pour l’écrire, j’ai interrogé des experts, j’ai recueilli des témoignages, j’ai lu des livres, des articles et des dépêches d’agence. J’ai même rencontré quelques rats près de l’église Sainte-Eustache, à l’époque du chantier géant des Halles. Passée la répulsion ordinaire aux Occidentaux, j’ai d’abord cru que l’existence courte et rude de ces animaux ressemblait à celle de nos grands ancêtres, des costauds un peu cannibales qui vivaient dans la peur et risquaient la mort pour un steak de mammouth. Regardant mieux, je me suis demandé combien d’entre nous vivaient autrement que des rats. L’homme et le rat sont les seuls animaux qui dévorent leurs semblables. » Patrick Rambaud

Mon avis : J’avais lu il y a longtemps les deux volumes de Bernard Lenteric sur les rats (« L’Empereur des rats » et « Le Prince Héritier »)- Cette lecture m’avait captivée à l’époque… ; plus récemment, Pierre Raufast parle des rats-taupes dans son «La fractale des raviolis» (2014) que je viens de terminer… alors j’ai eu envie de relire un livre sur le sujet de ses bestioles… (tout comme dans la fractale, une histoire en appelle une autre… )

Alors heureusement que le livre est court car il est terrifiant. Il est malsain… Alors d’accord, les hommes et les rats dévorent leurs semblables pour Rambaud… Mais cela va plus loin… J’y ai vu le parallèle entre les bandes de jeunes désœuvrés de banlieue, la jouissance de la bagarre, la justification du vol et du viol, l’explication du manque de respect dans la société. J’ai vu la haine de l’étranger qu’il faut chasser et faire disparaître, la loi du plus fort… et aussi la facilité induite par la prise en charge qui permet de vivre (mal certes) mais sans se fouler… Quelques petits désagréments, une perte de liberté, quelques petites concessions, mais finalement être rat de labo, cela permet de ne rien faire et de manger – ce qu’on vous donne – et de dormir au sec… Le conditionnement des plus faibles par la société, la perte d’autonomie, la facilité… On transpose en politique et à moi la peur… la soumission est là… Le manque d’espoir, de lumière, le pessimisme et la noirceur de ces portraits, ou tout n’est que peur, roublardise, suspicion, méfiance, agressivité est effrayant… peut-être pas totalement faux.. mais si c’est ainsi qu’il voit la jeunesse et la vie.. c’est triste et glauque…

Extraits :

Ici on ne connaît pas d’affection véritable, aucune complicité, les cris d’amour ressemblent à des réflexes : on s’aime vite et à la saison, tant mieux si la saison revient souvent, ou tant pis. Ces bêtes sont indifférentes à autre chose qu’à l’envie brutale. Avec ça, les rats ne prennent jamais le temps, la peur les tiraille, ils s’épuisent en mouvements inutiles. Seule une loi de survie les pousse à s’entraider.

les rats demeurent avec les Gros les seuls animaux qui se battent sauvagement entre clans.

Un immeuble, du point de vue d’un rat, se compose essentiellement de trous, de tunnels, de doubles plafonds, de planques sous les meubles.

car les rats comme les Gros ne vivent que plus ou moins en couples.

Le rat étranger est dépecé vif.

chez les rats la confiance est une erreur tragique

Finalement, les Gros vivent davantage la nuit que ne le croient les rats, beaucoup d’entre eux sont insomniaques. Dans leurs maisons, le vrai silence n’existe pas

Avec l’âge les alphas perdent la curiosité, ils s’effarouchent, ils s’enfuient volontiers, ou ils deviennent apathiques. Dans cette société surpeuplée, les jeunes rats forment des bandes brutales.

Un rat coléreux rassure davantage une rate qu’un rat taciturne ou faible.

Quelques rats ont pris l’habitude de boire leur dose de bière avant la chasse, alors ils se croient invulnérables, ils foncent sur les pigeons mais les manquent.

Il connaissait la plupart des pièges, la glu, les nasses, les anticoagulants, les gaz, le phosphore, le 1080, la strychnine au goût amer, les tessons de bouteilles cassés dans le ciment, mais cette passerelle qui expédie les rats dans la bière, c’est nouveau.

Lorsque l’insécurité s’accroît, les plus libres des rats eux-mêmes se donnent de nouveaux chefs. Ils sentent que les événements les dépassent, ils recomposent aussitôt une loi pour limiter leurs responsabilités.

La vie de laboratoire en fin de compte est une bonne vie.  […] …n’est plus très jeune mais il se porte bien. Soigné, surveillé, nourri en abondance et sans effort à des heures régulières, à l’abri des dangers, au lieu de neuf mois un rat doit pouvoir vivre trois ans, voire cinq ans. Il n’a plus à risquer sa peau pour ramener des ordures au terrier, on le sert. Il n’a plus d’anxiété fondamentale, il mangera à sa faim, s’usera les canines sur les bâtons réservés à cet usage. […] Les Gros sont très joueurs. Hier ils ont accroché le rumsteck à un clou en haut des caisses, et les rats ont dû réaliser des prodiges d’acrobatie pour décrocher leur viande.

La supériorité des rats sur les Gros, c’est leur petit format.

Les rats ne se choquent pas de la disparition d’un des leurs. Chaque élément tient son rôle et s’efface. À force de vivre dans le présent immédiat les rats ne conçoivent plus d’attachement mutuel.  Ils ne sont ancrés qu’à leur territoire, là où ils mangent en groupe, là où ils dorment, là où les rates accouchent et élèvent la nouvelle génération.

Les Gros observent bientôt les effets malencontreux de la surpopulation dans une cage. Les rongeurs se piétinent, ils finissent par se chercher noise, rendus nerveux par le manque d’espace.

 

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