Roncagliolo Santiago «Avril rouge» (2008)

Roncagliolo Santiago «Avril rouge» (2008)

Auteur : Né à Lima (Pérou) en 1975, Santiago Roncagliolo a passé une partie de son enfance au Mexique. Scénariste pour la télévision et le cinéma, traducteur et critique littéraire, il est l’auteur de plusieurs romans et recueils de nouvelles. En Espagne, la FNAC l’a désigné comme le meilleur talent littéraire de l’année 2003. Avril rouge, son premier livre traduit en français et déjà publié dans une dizaine de pays, a gagné en 2006 le prestigieux prix Alfaguara.

Résumé : Félix Chacaltana Saldívar exerce depuis peu la fonction de substitut du procureur dans la ville péruvienne d’Ayacucho. Fonctionnaire tranquille et solitaire, il se voit confier l’enquête sur la mort d’un homme sauvagement assassiné dont le cadavre a été retrouvé calciné et dépecé. Il pense immédiatement à une réactivation de l’organisation terroriste Sentier lumineux. Malgré les réticences de la police et des autorités militaires, Chacaltana poursuit ses investigations, ne faisant que semer derrière lui toujours plus de cadavres atrocement mutilés, apparemment selon des rituels religieux. Et plus l’horreur le poursuit, plus il refuse de la voir et semble perdre l’esprit. Jusqu’au moment où l’évidence se fait si brutale qu’il est impossible de la nier. Qui a tué tuera, et peu importe alors que l’on soit un ancien terroriste, un commandant des forces armées, un chef de la police ou un simple citoyen.

En s’appuyant sur l’histoire du Sentier lumineux, Santiago Roncagliolo a écrit un roman magistral en forme de thriller sur les traumatismes individuels et collectifs de la guerre contre le terrorisme.

Mon avis : Pas à dire. Les polars/romans/thrillers sud-américains sont toujours hors du commun. Et un meurtre n’est pas un simple meurtre ; il charrie avec lui politique, religions, croyances, mysticisme… « Avril rouge» n’échappe pas à la règle. Dans un contexte politique bien chilien, on plonge dans la guérilla, dans le monde du sentier lumineux, dans l’histoire récente du Pérou. Personne n’est épargné ; ni l’armée, ni la police… Le portrait que l’auteur fait du Pérou est fascinant. Entre les croyances ancestrales, les rituels religieux, le mal omniprésent. Il nous parle des dégâts occasionnés dans le pays par le mouvement terroriste « le sentier lumineux », qui fit basculer le Pérou dans la violence et nous révèle ce que durent endurer les victimes. Le roman noir au service du contexte politique. C’est la peinture de la violence qui a frappé le monde paysan ; c’est le monde du silence.. C’est aussi un roman sur l’origine de la violence.

La violence engendre la violence, la mort appelle la mort, la terreur règne qu’elle soit le fait de l’armée ou des terroristes. On y ajoute un peu de mythologie, la descente aux enfers ou au royaume des morts… Ayacucho signifie en quechua « ville du sang »

Dans ce contexte le brave Félix Chacaltana Saldívar… attaché à la procédure, aux principes et aux règlements, qui aime la poésie est totalement à contre-courant… Inutile de préciser qu’il va être très légèrement déphasé et dépassé par les évènements, totalement déboussolé, horrifié et que ce qu’il va voir va le transformer… Déjà qu’il est pas totalement net, lui qui passe sa vie à vivre et parler avec sa mère morte, il va entrer de plein pied dans le monde des morts…Lorsqu’il décide de mener son enquête en marge de la police, de rouvrir le cas car il veut faire éclater la vérité, il ne se doute pas de ce qu’il va devoir affronter ; et il est loin d’être taillé pour voir ce qu’il va voir ; rien de l’a préparé à affronter l’horreur dans toute sa splendeur.. Du suspense, un thriller bien mené, le contexte de la semaine sainte et des célébrations religieuses, l’ambiance de terreur dans laquelle vivent les paysans du lieu, la mort qui se confond avec la vie. Nous sommes parachutés dans la culture andine, dans le monde ou le politique tout puissant au-dessus des règles, confrontés au règne de la terreur et du silence… La violence est partout.. Dans le pays, en nous… Et il n’y a pas que la violence. La peur est là aussi, tapie en chaque personnage. La peur du Sentier Lumineux plane sur le roman ; tout le monde a quelque chose à cacher, à se reprocher, à oublier.

Un petit mot encore sur la construction du roman et sur le style. J’ai beaucoup apprécié la montée en puissance de l’action, les différentes façons de parler (d’écrire) selon les personnages. Un roman noir et politique, puissant et très abouti. Et le suspense est présent jusqu’au bout…

Extraits :

Il évitait les mots incluant un accent circonflexe – que son Olivetti de 1975 avait perdu –, mais son vocabulaire était assez étendu pour qu’il pût s’en passer. Il pouvait écrire « pareil » à la place de « même » et « se trouver » à la place d’« être ». Satisfait, il se dit une nouvelle fois que, dans son cœur d’homme de loi, il y avait un poète qui ne demandait qu’à voir le jour.

Puis il s’avisa qu’il n’avait pas adressé la parole à un inconnu depuis très longtemps. À Ayacucho, les voisins ne se parlaient pas, ne faisaient de cadeau à personne. Ils se méfiaient de tout le monde.

Tous se frappaient au visage, parce que c’est la partie du corps qui saigne le plus. Ils croyaient que leur sang fertilisait la terre.

De nombreux Indiens ont été ravis d’assister à la messe… Ils ont prié, appris des cantiques, et même communié. Mais ils n’ont jamais cessé d’adorer le soleil, le fleuve et les montagnes. Leurs prières en latin, apprises par cœur, n’étaient que des répétitions. Dans leur for intérieur, ils adoraient leurs dieux, leurs ancêtres. Ils ont trompé les pères. »

Le mercredi des Cendres. Pourquoi des Cendres ? »
Le père eut un sourire pieux.
« Ah ! l’éducation publique laïque ! Personne ne vous a enseigné le catéchisme dans votre école de Lima, monsieur le substitut ? À cette date, on marque d’une croix de cendre le front des catholiques, pour leur rappeler que nous sommes poussière et que nous redeviendrons poussière. »

« Quelqu’un qui meurt sans personne qui se souvienne de lui, c’est comme s’il mourait deux fois. Où peut être la famille de cet homme ? Qui pourra avoir un beau souvenir de lui, qui lui fera son lit pour la nuit et lui donnera un pyjama ? Personne, mamacita. Personne pour regarder sa photo ni pour dire son nom, la nuit. Tu vois ce que c’est ? Quand quelqu’un comme ça meurt, c’est comme s’il n’avait jamais existé, comme s’il avait été un rayon de soleil qui ne laisse aucune trace, une fois la nuit tombée. »

Pour construire un pays meilleur, il fallait y croire, songea-t-il. Celui qui se pose des questions ne croit pas. Il doute. Les doutes ne mènent pas loin. Douter est facile. Aussi facile que tuer.

La solitude est dangereuse. Elle s’accumule jusqu’à devenir incontrôlable et elle explose.

Jamais l’idée ne lui serait venue que l’on pouvait être responsable d’un assassinat sans avoir rien fait, tout simplement comme ça. Peut-être n’était-il pas le seul coupable. Peut-être y avait-il autre chose, et sans doute vivait-il dans un monde où tout un chacun était coupable de ceci ou de cela.

On ne peut décider de voir ou de ne pas voir, d’entendre ou de ne pas entendre, on voit, on entend et on pense, et les pensées ne peuvent vous sortir de la tête, elles tournent et virent, s’amplifient et s’emballent.

Son esprit était emporté çà et là avec les mouvements de la masse. Chaque personne qui le bousculait semblait frapper à sa mémoire.

Les lumières de la ville et les feux d’artifice lui donnaient l’impression de se trouver dans un ciel surpeuplé, plein d’âmes se dirigeant ensemble quelque part.

C’était agréable de se sentir pareil aux autres, d’avoir l’impression de se dissoudre, de disparaître parmi eux.

À l’église de la Pampa San Agustín, on préparait la procession du Christ de la Treille, que l’on sortait de l’église pendant la nuit, une grappe de raisin à la main, pour assurer la fertilité de la région au cours de l’année à venir. La ville entière se livrait alors à la fête.

La crémation… les vautours. On dirait qu’il veut détruire le corps de façon à ce qu’il ne puisse ressusciter… si je puis me permettre une interprétation mystique.

Nous, les hommes, dit le prêtre, prêt à disserter, sommes les seuls animaux qui ont conscience de la mort. Les autres créatures de Dieu n’ont pas d’expérience collective de la mort, ou en ont une très fugitive. Peut-être chaque chat, chaque chien se croit-il immortel parce qu’il n’est pas mort. Vous me suivez ? Mais nous, nous savons que nous allons mourir et nous vivons dans l’obsession de nous opposer à la mort, ce qui donne à celle-ci dans notre vie une importance démesurée, souvent écrasante. L’être humain est doté d’une âme parce qu’il est conscient de sa propre mort. »

Nous voulons vivre à jamais. Voilà pourquoi nous conservons nos corps en vue de la résurrection. Les enterrer, c’est les conserver. Étymologiquement, le mot “cimetière” ne se réfère pas à la mort, mais au repos, en attendant que le corps soit réuni avec l’âme. C’est beau, n’est-ce pas ? »

« Certaines cultures précolombiennes enterraient leurs morts avec tous leurs ustensiles, pour qu’ils pussent s’en servir dans leur vie future. Ici même, à trente kilomètres de ce qui est aujourd’hui Ayacucho, les Wari enterraient les grands personnages avec leurs esclaves, et ces esclaves étaient ensevelis vivants. C’était une culture guerrière. »

il se souvint de la signification du mot ayacucho, « recoin des morts ». Un instant, il vit sa ville comme un vaste tombeau d’esclaves ensevelis vivants.

Dans de nombreuses religions, les sacrifices d’animaux ont pour fonction d’offrir aux morts le sang nécessaire à la conservation de la vie qu’on leur attribue. Vider quelqu’un de son sang, c’est vider son corps de la vie pour l’offrir tout entière à une autre âme. »

— Quel sens les paysans attribuent-ils à la semaine sainte ?
— Elle fait tout simplement partie de leur cycle, je suppose. C’est le mythe de l’éternel retour. Les choses se passent une fois puis elles se reproduisent. Le temps est cyclique. La terre meurt après la récolte et renaît pour les semailles. Ils mettent seulement le masque du Christ sur leur Pachamama, nom qu’ils donnent à la Terre-Mère. »

Les curés ne valent pas mieux que les cancanières. C’est pour ça qu’ils portent la robe.

Si tout n’est que mensonge, alors rien ne l’est, songeait-il. Si l’on vit dans un monde qui n’est que leurres, ces leurres sont la réalité.

Un véritable rapport, pensa-t-il, ne pouvait être écrit que par Dieu, ou du moins par quelqu’un qui aurait mille yeux et mille oreilles, qui pourrait tout savoir.

Je ne sais que ce que je vous ai dit, et je ne vous ai rien dit, souvenez-vous-en. »

Il n’y avait qu’un grand vide, une obscurité avide, les crocs du néant se refermant sur sa tête. Il devait parler. Il devait dire tout ce par quoi il était passé ces derniers temps, et pleurer, pleurer comme un enfant.

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