Alcoba, Laura « le bleu des abeilles » (2013)

 

Collection Blanche, Gallimard – Parution : 29-08-2013 (Prix de soutien de la Fondation Del Duca 2013 – Prix littéraire des Rotary Clubs de langue française 2013) – 128 pages.

Résumé : La narratrice a une dizaine d’années lorsqu’elle parvient à quitter l’Argentine pour rejoindre sa mère, opposante à la dictature réfugiée en France. Son père est en prison à La Plata. Elle s’attend à découvrir Paris, la tour Eiffel et les quais de Seine qui égayaient ses cours de français. Mais Le Blanc-Mesnil, où elle atterrit, ressemble assez peu à l’image qu’elle s’était faite de son pays d’accueil.

Comme dans son premier livre, Manèges, Laura Alcoba décrit une réalité très dure avec le regard et la voix d’une enfant éblouie. La vie d’écolière, la découverte de la neige, la correspondance avec le père emprisonné, l’existence quotidienne dans la banlieue, l’apprentissage émerveillé de la langue française forment une chronique acidulée, joyeuse, profondément touchante.

Analyse en relation avec une interview de l’auteur :

Le déclencheur de ce livre fur la relecture de la correspondance entre père et fille entre 1979 et mi-1981, à raison d’une lettre par semaine), des lettres qui l’ont toujours suivie mais qu’elle n’avait pas relus jusqu’à maintenant.

Le livre dont il est question est une histoire familiale construite entre deux cultures et marquée par l’exil. C’est la nécessité pour une petite fille de se glisser dans une « nouvelle langue » comme un nouvel habit. Le livre est écrit à partir de souvenirs de la découverte de la France. La petite fille nous parle au présent sur la base de son enfance et nous fait réflechir sur le statut des enfants de réfugiés (politiques ou autres). L’auteur analyse le processus d’apprentissage de la langue et se l’approprie. Il s’agit de la relation épistolaire entre une fillette de 10 ans et son père, incarcéré en Argentine. C’est aussi l’histoire d’un déracinement, d’une éducation, de l’absence physique du père qui reste malgré tout présent et transmet son éducation au travers des livres et de la littérature. C’est aussi le partage d’une histoire collective, celle de la dictature argentine. On vit le désarroi et la lutte, l’expérience enfantine d’une petite déracinée qui n’a plus de lieu à elle et va peu à peu « construire son lieu à elle : la langue française ». D’ailleurs l’auteur, née en 1968 écrit ses romans en français: « l’espagnol est la langue dans laquelle j’ai d’abord appris à me taire. » dit-elle. Le voyage de la fillette débute en Argentine quand elle commence à apprendre la langue. Son père est en prison, sa mère est partie en France et elle commence le français en attendant d’aller la rejoindre en exil. C’est un livre de premières fois, de rencontres… Elle va lire et ne pas comprendre, mais en même temps le livre même incompris aura des répercussions sur elle. La petite va se construire son enfance avec les moyens du bord ; il y a l’angoisse de l’absence du père, la peur de l’exil et de l’inconnu mais toujours la légèreté et la fraicheur de l’enfance, l’étonnement, la curiosité, la découverte (la découverte du « ç » et du « e muet »…), la peur aussi de ne pas être comprise est très importante pour elle ; il en va presque de sa survie, de son image qui ne doit pas être diminuée car ses manquements ( son accents, ne pas comprendre et apparaitre pour plus bête qu’elle ne l’est). Il va être important pour elle se s’approprier les livres en les lisant mot à mot, jusqu’au bout, même si elle ne les comprend pas, pour les intégrer.

Il est aussi intéressant de noter que la prison ne fait pas partie de son quotidien et qu’elle n’en parle pas, mis à part l’anecdote de la 5ème photo. Le lien tissé entre père et fille passe par leur expérience commune, le livre qu’ils partagent à distance, chacun dans une langue. On voit aussi l’importance pour la fillette d’être à la hauteur, de ne pas décevoir le père, même si les livres choisis sont difficiles pour une fillette si jeune.

Le premier livre choisi est un livre sur la nature alors que le père est enfermé et la fillette dans une cité grise et morne. Ils vont tous les deux s’évader en parlant nature, fleurs, abeilles, couleurs. On passe par-dessus la réalité en étant dans les champs, par-dessus la censure aussi. Le non envoi de la photo, toujours différé, est aussi une réaction aux restrictions imposées. La fillette réagira aussi de la même manière dans l’épisode de la bibliothécaire en s’accrochant au livre qu’elle a choisi, malgré la tentative de la dame de lui imposer un autre choix. Tout le livre est basé aussi sur le refus de la facilité (livres difficiles, classe normale et non pour étrangers) ; le défi de l’immersion est partout ; elle surnage comme elle peut, mais refuse de se noyer ; elle affronte tout pour avancer et apprendre à nager en France, pour s’immerger dans les eaux françaises si on peut dire.

D’ailleurs le vocabulaire est là « immersion », « Plonger dans le bain sans en perdre une goutte » , « emportée par le flots des mots » tout le vocabulaire de la noyade, de s’agripper , du torrent, de la houle tandis qu’elle reste sur la rive, « perdre pied » ;

A l’assaut de l’obstacle, du défi pour la découverte de la neige et du reblochon : il faut se lancer à corps perdu pour passer l’obstacle !

Pour ce qui est des couleurs, il n’y a pas que la recherche du bleu dans les livres ; il y a le blanc de la neige, le vert des collines. Une des rares allusions à l’Argentine est la différence entre la campagne française et la campagne »pampa » argentine.

Il faut aussi remarquer la relation avec les autres ; l’importance donnée à la souffrance des autres « différents » qu’elle assimile à ses difficultés de se fondre dans la société ( le rapport avec les petits handicapés) . Aucune image n’est là par hasard ; même le fait de tricoter une écharpe en perdant des mailles, en défaisant des rangs, en comblant ensuite les trous, alors qu’elle tricote alors que les adultes évoquent des amis du combat en argentine, exilés ou disparus. La petite est là, mais elle ne participe pas aux discussions ; elle est en marge ; Comme pour la lecture, elle assimile, elle pompe, alors même qu’elle ne comprend pas. Elle perçoit la réalité qui l’entoure, l’intègre, la fait sienne.

Elle vit entre deux mondes qui existent en parallèle. Elle est là où elle vit et ailleurs (une lettre par jour, cinq par semaine dont celle du lundi à son père) ; les autres lettres, on n’en parle pas. Les deux pans de sa réalité ne se rejoignent pas.

Mon avis: livre intéressant, très court. Mais je n’ai pas été emballée par le style. Normal car c’est une fillette de 10 ans qui raconte, et pour cela c’est très bien rendu. Mais analyse passionnante du statut de fillette de déracinés et de la façon de s’intégrer.

 Extraits :

c cédille. Ce nouveau signe, plus que les autres, je l’ai tout de suite aimé : à La Plata, je m’entraînais sur des petits bouts de papier, dans les marges blanches des journaux ou au dos d’enveloppes vides, à écrire ce simple mot : français, et parfois des c cédille seuls, collés les uns aux autres, ççç, et qui formaient une sorte de chaîne ou de sillon

C’est dans ce premier livre français que j’ai appris qu’ici, en France, tous les chiens s’appellent Médor, et les chats Minet. Et plein d’autres choses qui, à ce moment-là, me semblaient très utiles.

Parfois, on a l’impression qu’il y a par terre des bouts de cristal ou de diamant, mais c’est juste la surface des flaques qui a gelé

Dès que je suis seule, pourtant, devant le miroir de la salle de bains, je m’entraîne à prononcer des mots compliqués, avec plein de r, des voyelles sous le nez, des g et des s entre deux voyelles, ceux qui grésillent et qui font comme des chatouilles au niveau du palais — arrosoir, paresseuse, gélatine, raison, raisin, raisonne

Une voyelle muette ! Quand on ne connaît que l’espagnol, on ne peut pas imaginer que de telles choses existent — une voyelle qui est là mais qui se tait, ça alors !

Parfois, il me semble même que les e muets m’émeuvent, au fond. Être à la fois indispensables et silencieuses

J’aime ces lettres muettes qui ne se laissent pas attraper par la voix, ou alors à peine. C’est un peu comme si elles ne montraient d’elles qu’une mèche de cheveux ou l’extrémité d’un orteil pour se dérober aussitôt. À peine aperçues, elles se tapissent dans l’ombre

quelquefois on retient mieux quand on ne comprend pas tout

Comme pour les langues, il arrive que les choses nous restent mieux ainsi, précisément parce qu’on s’est laissé porter, parce qu’on a lâché prise

Ce que je me demandais aussi, c’était quelle distance me séparait encore d’un français qui serait pleinement à moi

Là-bas, tout était blanc, partout, pas seulement sur les sommets mais aussi sur le bord des routes et autour de la maison, un chalet tout en bois, comme j’en avais déjà vu dans les livres. Sauf que là, c’était pour de vrai, et j’y étais — c’est la première impression que j’ai eue, d’être entrée dans l’image d’un livre, de m’y être glissée, l’air de rien. Ça alors ! Tout n’était que blanc et les gens étaient dedans

Même les mots les plus courants, prononcés dans un décor de neige, remplissent un grand espace autour d’eux. Ils ont l’air de durer plus longtemps, aussi : portées par la fumée qui sortait de toutes les bouches, les syllabes s’incrustaient dans l’air froid comme des cailloux scintillants

L’essentiel, avec le reblochon, c’est de ne pas se laisser impressionner. Il y a clairement une difficulté de départ, cette barrière que l’odeur du fromage dresse contre le monde extérieur. Mais il ne faut surtout pas se méprendre à son sujet. Ce n’est pas de l’agressivité de sa part, c’est juste la manière qu’a le fromage de dire : as-tu vraiment envie ? es-tu prêt

Pourtant, je continuais à m’accrocher, je voulais absolument aller jusqu’au bout — même si je perdais pied, souvent

Les phrases et les scènes s’emmêlaient dans ma tête, comme une pelote de laine tombée entre les pattes d’un chaton joueur

Et puis, de toute façon, je le sais bien : on vient toujours à bout d’un chaos de laine, même quand il a été provoqué par le plus fourbe des chatons

 

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