Besson, Philippe «Arrête avec tes mensonges» (2017)

Auteur : Philippe Besson a publié : En l’absence des hommes, Son frère (adapté par le réalisateur Patrice Chéreau), L’Arrière-saison, Un garçon d’Italie, les jours fragiles, Un instant d’abandon, L’enfant d’octobre, Se résoudre aux adieux, Un homme accidentel, La Trahison de Thomas Spencer, Retour parmi les hommes , Une bonne raison de se tuer, De là, on voit la mer , La Maison atlantique, Un tango en bord de mer , Vivre vite, Les Passants de Lisbonne et « Arrête avec tes mensonges » et est devenu un des auteurs incontournables de sa génération.
S’affirmant aussi comme un scénariste original et très personnel, il a signé le scénario de Mourir d’aimer (2009), interprété par Muriel Robin, de La Mauvaise Rencontre (2010) avec Jeanne Moreau, du Raspoutine de Josée Dayan interprété par Gérard Depardieu, et de Nos retrouvailles (2012) avec Fanny Ardant et Charles Berling. Un homme accidentel sera prochainement adapté au cinéma. Un tango en bord de mer, sa première pièce en tant que dramaturge, a été jouée à Paris à l’automne 2014 et publiée parallèlement chez Julliard puis reprise à l’automne 2015 au Théâtre du Petit Montparnasse.

Paru chez Julliard – janvier 2017 – 198 pages / Prix Psychologies Magazine –  le prix du roman inspirant 2017

Résumé : Quand j’étais enfant, ma mère ne cessait de me répéter : « Arrête avec tes mensonges. » J’inventais si bien les histoires, paraît-il, qu’elle ne savait plus démêler le vrai du faux. J’ai fini par en faire un métier, je suis devenu romancier.
Aujourd’hui, voilà que j’obéis enfin à ma mère : je dis la vérité. Pour la première fois. Dans ce livre.
Autant prévenir d’emblée : pas de règlement de comptes, pas de violence, pas de névrose familiale.
Mais un amour, quand même.
Un amour immense et tenu secret.
Qui a fini par me rattraper.

Mon avis : Roman… si vous le dites. De fait c’est une autofiction qui se lit comme un roman. Magnifique, puissant, sensible, émouvant, édifiant… et malheureusement toujours d’actualité à notre époque. Et une fois encore cet écrit de Philippe Besson me bouleverse. Quelle justesse dans ses mots, quelle sensibilité, quelle pudeur aussi.
C’est l’histoire d’un refoulement dû à l’époque, à l’urgence, à l’endroit (un petit village de la France profonde) qui engendre tristesse, colère, émotion… Un livre plein de tendresse dans lequel l’auteur rend hommage à son premier amour. Rattrapé par le réel, toutes les images de son adolescence remontent à la surface et Philippe Besson va les extérioriser. Dans ce livre c’est davantage (et même exclusivement) la mémoire qui parle et non l’imaginaire ancré dans ses souvenirs comme c’est le cas dans ces précédents récits. Il avoue par ailleurs qu’il aime à noyer la vérité pour se protéger des autres et sa cacher derrière un masque.
Dans la vie, le choix n’est pas toujours possible… La direction que va prendre notre existence est fonction du regard des autres, de l’histoire familiale, du contexte familial, social, économique, religieux. La singularité non assumée, quelle qu’elle soit, est source de désespoir, de mal-être, de solitude, de repli sur soi, voire de suicide… Comme le dit l’auteur en citant les paroles de la chanson « Veiller tard » de Goldman de l’époque « Ces paroles enfermées que l’on n’a pas su dire »
Ce livre explique l’auteur et son œuvre. C’est une expérience qui se révèle être l’expérience fondatrice de sa personnalité. Il explique l’homme qu’il est devenu, depuis sa jeunesse. Il nous présente le personnage qui l’a fait tel qu’il est, qui a sa place dans ses romans précédents ; c’est son premier amour, c’est l’interdit, le caché. C’est l’interdit dont on ne peut pas parler, le secret ; c’est aussi le vivre dans l’urgence en sachant (mais en ne voulant pas le voir) que le temps est compté. En effet Thomas sait parfaitement (il le dit) que lui, paysan dans un petit village au début des années 80 restera dans sa ferme et que l’auteur, Philippe, quittera ce bled paumé et rétrograde. Un amour à jours comptés, vécu dans l’urgence, qui lui donne d’autant plus d’importance.
Ce livre explique les thèmes récurrents de la prose de l’auteur : la brulure amoureuse, l’incandescence, le deuil, la solitude, le manque, l’importance de l’enfance et de la jeunesse, la difficulté d’être soi-même, le rapport au père (dans ce livre il explique en une phrase que la dureté et l’intransigeance du père va vraisemblablement expliquer sa sensibilité). Le titre du livre est quant à lui expliqué dans les premières phrases, c’est une réflexion de sa Maman quand il était petit… Comme il le dit dans le livre, « Et pour ne pas oublier les disparus » ce livre il l’a écrit pour lutter contre l’oubli, faire revivre les absents.
En fin de livre, quelques questions restent ouvertes : Le non-dit existe-t-il ? Est-ce-que chacun à sa place, ou qu’elle soit ? Une seconde chance ? est-ce possible ? la peur de la désillusion est-elle trop forte pour la tenter ?

Extraits :

j’invente des vies à ces gens qui s’en vont, qui s’en viennent, je tâche d’imaginer d’où ils arrivent, où ils repartent, j’ai toujours aimé faire ça, inventer des vies à des inconnus à peine croisés, m’intéresser à des silhouettes, c’est presque une manie, il me semble que ça a commencé dès l’enfance, oui c’était là dans le plus jeune âge, maintenant je me souviens, cela inquiétait ma mère, elle disait : arrête avec tes mensonges, elle disait mensonges à la place d’histoires, ça m’est resté,

Je ne sais pas que je n’aurai plus jamais dix-sept ans, je ne sais pas que la jeunesse, ça ne dure pas, que ça n’est qu’un instant, que ça disparaît et quand on s’en rend compte il est trop tard, c’est fini, elle s’est volatilisée, on l’a perdue, certains autour de moi le pressentent et le disent pourtant, les adultes le répètent, mais je ne les écoute pas, leurs paroles roulent sur moi, ne s’accrochent pas, de l’eau sur les plumes d’un canard, je suis un idiot, un idiot insouciant

Donc je suis d’une époque révolue, d’une ville qui meurt, d’un passé sans gloire.

Il allumait la radio, il écoutait « Radioscopie » de Jacques Chancel. Je n’ai pas oublié. Je viens de cette enfance.

Il n’imaginait pas que je puisse venir de cela, ce monde si rural, si minéral, ce monde lent, presque immobile, fossilisé. Il m’a dit : il a dû t’en falloir, de la volonté, pour t’élever.

Laisser dire, c’est confirmer.

D’instinct, je déteste les meutes. Cela ne m’a pas quitté.

Bref, je peux tout imaginer. Et je ne m’en prive pas

La difficulté, on peut s’en accommoder ; on déploie des efforts, des ruses, on tente de séduire, on se fait beau, dans l’espoir de la vaincre. Mais l’impossibilité, par essence, porte en soi notre défaite.

Je tâche de mesurer la part de hasard, la part de chance, d’évaluer la nature de l’aléa qui conduit à la rencontre et je n’y réussis pas. On est dans l’impondérable.

J’écrirai souvent, des années après, sur l’impondérable, sur l’imprévisible qui détermine les événements.

J’écrirai également sur les rencontres qui changent la donne, sur les conjonctions inattendues qui modifient le cours d’une existence, les croisements involontaires qui font dévier les trajectoires.

en réalité rien ne me touche davantage que le craquèlement des armures et la personne qui s’y révèle.

Il ajoute cette phrase, pour moi inoubliable : parce que tu partiras et que nous resterons.

je n’aurai plus rien à voir avec ce monde de mon enfance, que ce sera comme un bloc de glace détaché d’un continent.

Plus tard, j’écrirai sur le manque. Sur la privation insupportable de l’autre. Sur le dénuement provoqué par cette privation ; une pauvreté qui s’abat. J’écrirai sur la tristesse qui ronge, la folie qui menace. Cela deviendra la matrice de mes livres, presque malgré moi. Je me demande quelquefois si j’ai même jamais écrit sur autre chose.

Mais l’absence, c’est d’abord, évidemment, le silence, ce silence enveloppant, qui appuie sur les épaules, dans lequel on sursaute dès que se fait entendre un bruit imprévu, non identifiable, ou la rumeur du dehors.

Je sais, d’un savoir intuitif, que je ne devrai jamais lui poser la moindre question, jamais lui demander de s’expliquer. Je suis écrasé par ce savoir.

En fin de compte, l’amour n’a été possible que parce qu’il m’a vu non pas tel que j’étais, mais tel que j’allais devenir.

Ce qui lui plaît chez moi est ce qui m’éloigne de lui.

Et ce sentiment, qui sait, de ne pas être tout à fait à sa place, ici, d’être une sorte de déraciné, comme si on pouvait avoir le déracinement en héritage.

Je me demande si la froideur des pères fait l’extrême sensibilité des fils.

Il y a cette brûlure de ne rien être autorisé à dire, de devoir tout taire, et cette question terrible, cet abîme sous les pieds : si on n’en parle pas, comment prouver que ça existe ?

On ne se défait jamais de son enfance. Surtout quand elle a été heureuse.

Je perçois l’appétit et la désinvolture de ceux qui ont grandi sur une planète rétrécie, pour qui le voyage n’est pas une expédition mais une aventure ordinaire, pour qui la sédentarité est une mort déguisée.

cette abnégation est probablement une façon de s’oublier, de se diluer, une façon aussi de se mettre à l’épreuve, de se faire du mal ?

Je sais aussi tout ce qu’on doit quitter de soi pour ressembler à tout le monde.

Et puis le désir ne s’éteint pas comme une allumette sur laquelle on souffle, il se consume.

Il me rend à la solitude. La plus profonde, celle qu’on ressent au cœur d’une foule.

Nous ne sommes plus ceux que nous avons été. Le temps a passé, la vie nous a roulé dessus, elle nous a modifiés, transformés.

Il dit : je pourrais regretter si j’avais eu le choix. Mais je n’ai pas eu le choix.

Ceux qui n’ont pas franchi le pas, qui ne se sont pas mis en accord avec leur nature profonde, ne sont pas forcément des effrayés, ils sont peut-être des désemparés, des désorientés ; perdus comme on l’est au milieu d’une forêt trop vaste ou trop dense ou trop sombre.

 

 

 

2 thoughts on “Besson, Philippe «Arrête avec tes mensonges» (2017)

  1. Je viens de lire ton avis avec grande attention et c’est le genre de livre qui m’attire incontestablement.
    J’aime beaucoup quand tu évoques : « C’est l’interdit dont on ne peut pas parler, le secret  »
    C’est un thème qui me parle, me touche de façon très profonde depuis de nombreuses années.
    Tu dis qu’il est un roman « puissant » et « Quelle justesse dans ses mots, quelle sensibilité, quelle pudeur aussi ». C’est tout ce qui me plait, puissance et pudeur, un cocktail si attirant, irrésistible aussi par tes mots et ta façon d’exprimer le livre qui sera la résultante de ma prochaine lecture. Alors à bientôt Cathy pour mon ressenti…

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