Dusapin, Elisa Shua «Hiver à Sokcho» (2016)

L’auteur : Née en 1992 d’un père français et d’une mère sud-coréenne, Elisa Shua Dusapin grandit entre Paris, Séoul et Porrentruy. Diplômée en 2014 de l’Institut littéraire suisse de Bienne (Haute Ecole des Arts de Berne), elle se consacre à l’écriture et aux arts de la scène, entre deux voyages en Asie de l’Est.Hiver à Sokcho est son premier roman.

Editeur : Zoé (Genève) – Prix Robert Walser 2016 – prix Régine Deforges 2017 – Prix Alpha – Sélectionnée pour le René Fallet 2017, pour le prix Françoise Sagan 2017, pour le Prix du public de la RTS 2017 –

Résumé : A , petite ville portuaire proche de la Corée du Nord, une jeune Franco-coréenne qui n’est jamais allée en Europe rencontre un auteur de bande dessinée venu chercher l’inspiration depuis sa Normandie natale. C’est l’hiver, le froid ralentit tout, les poissons peuvent être venimeux, les corps douloureux, les malentendus suspendus, et l’encre coule sur le papier, implacable : un lien fragile se noue entre ces deux êtres aux cultures si différentes. Ce roman délicat comme la neige sur l’écume transporte le lecteur dans un univers d’une richesse et d’une originalité rares, à l’atmosphère puissante.

Mon avis : Et bien le moins que je puisse dire c’est que cela ne me donne pas envie de s’approcher de la Corée. Bien que le livre ne soit pas en cause. Beaucoup aimé la manière dont elle nous dépeint les ambiances. Alors la Corée du Sud (à 60 km de la Corée du Nord) en hiver… ce n’est pas très engageant… Mi- coréenne – mi- Normande l’auteur nous emmène sur des plages (du débarquement?) désertées par les touristes en hiver. Un parallèle ambiance atmosphérique entre ces deux lieux de villégiature en saison estivale (solitude, désertification l’hiver, le vent, les non-couleurs des paysages) Mais contrairement à la Normandie, l’hiver c’est froid froid (du style -30°).

Une jeune fille qui travaille dans une auberge, sa mère (poissonnière), son petit-ami (qui va partir pour Séoul) : la jeune fille est coréenne par sa mère et française par son père (qui s’est évaporé il y a bien longtemps), une jeune femme sortant d’une opération de chirurgie esthétique, qui traine par-là, glauque et momifiée par ses bandages…

Ce livre traite du problème d’identité d’une personne métissée qui se sent partout étrangère, pas tant par le physique que par son intériorité. La jeune fille est rongée par la solitude, par le mal-être, par son problème d’acceptation de son corps, par l’importance du regard de l’autre, de l’errance …

C’est un livre sur l’importance de l’image, du dessin, du trait ; en effet un dessinateur est tout puissant et il peut faire ce qu’il désire des corps en les dessinant et les modifiant, et en se débarrassant de ce qui ne va pas… Moi facile dans la vraie vie.

D’ailleurs l’étranger qui va débarquer à la pension existe plus dans l’univers de la jeune fille par sa capacité créatrice que par lui-même. Il est le dessinateur des corps, le miroir des formes. Ce roman est un hommage à la création, à la BD, au trait fait à l’encre qui ne peut s’effacer. Tout est image, y compris l’écriture … on voit les dessins, les traces, les couleurs. Et même l’écriture est trai… dépouillé et précis, comme la littérature asiatique qui évoque en quelques mots et ne s’éternise pas en discours fleuves.

Par petites touches l’auteur va évoquer plusieurs aspects de la mentalité et de la vie coréenne :

– l’importance de la nourriture et de la cuisine. En Corée offrir à manger est considéré comme une sorte d’offrande, le lien entre les individus, et refuser est une grave offense. D’ailleurs on verra dans le livre le fossé et le malentendu culturel qui se crée entre le jeune homme et la jeune fille du fait du refus de manger la cuisine qu’elle lui propose. La nourriture est aussi le lien entre la mère (dont la vie entière tourne autour de l’alimentaire : son métier, le fait de cuisiner, de toujours vouloir gaver sa fille, de lui reprocher sa maigreur)

– l’opposition entre la vie à la ville (Séoul) et dans les provinces reculées (Sokcho)

– la chirurgie esthétique (plus de la moitié des jeunes filles subissent la chirurgie esthétique pour s’occidentaliser dans les grandes villes).

Au final un joli moment de lecture mais qui une fois encore ne me correspond pas totalement, du fait justement de ce dénuement… J’aime les romans fleuve, qui foisonnent, explosent : c’est un peu trop elliptique pour moi… Mais je suis toujours attirée par les racines qui conditionnent la vie, et par les adéquations entre les couleurs, les paysages et les caractères.

Extraits :

Nous sommes passés par une plaine de béton. S’élevait au centre une tour panoramique d’où giclaient les gémissements d’un chanteur de K-Pop. En ville, les tenanciers des restaurants, bottes jaunes, casquettes vertes, gesticulaient devant leurs aquariums pour nous attirer.

— Vous lisez beaucoup? a-t-il demandé.
— Oui avant mes études. Avant je lisais avec le cœur. Maintenant, avec le cerveau.

Il avait fermé les yeux. Le nez se détachait comme une équerre. Des lèvres étroites naissait un delta de lignes qui deviendraient des rides. Il s’était rasé.

Derrière un comptoir, un mannequin de femme regardait devant lui dans un uniforme gris. Je m’en suis approchée. Battement de paupières. C’était vivant. Une vendeuse. J’ai tenté de saisir son regard. Ni mouvement de lèvre, ni haussement de sourcil.

Vos plages, la guerre leur est passée dessus, elles en portent les traces mais la vie continue. Les plages ici attendent la fin d’une guerre qui dure depuis tellement longtemps qu’on finit par croire qu’elle n’est plus là, alors on construit des hôtels, on met des guirlandes mais tout est faux, c’est comme une corde qui s’effile entre deux falaises, on y marche en funambules sans jamais savoir quand elle se brisera, on vit dans un entre-deux, et cet hiver qui n’en finit pas !

Sous le martèlement de la pluie, la mer se redressait en épines d’oursin.

Il soufflait un vent plus doux sur la plage. Les vagues n’étaient pas régulières, elles avaient le hoquet.

Dehors c’était la nuit. À travers la fenêtre, on apercevait le marché. Les étals sous les bâches, comme des sarcophages.

Il avait remarqué ma présence comme un serpent se glisse en vous pendant vos rêves, comme un animal de guet. Son regard, physique, dur, m’avait pénétrée. Il m’avait fait découvrir quelque chose que j’ignorais, cette part de moi là-bas, à l’autre bout du monde, c’était tout ce que je voulais.

Exister sous sa plume, dans son encre, y baigner, qu’il oublie toutes les autres.

2 thoughts on “Dusapin, Elisa Shua «Hiver à Sokcho» (2016)

  1. Ce livre doit être intéressant à lire et je le lirai ,mais je n’ai pas senti le petit déclic habituel .
    Merci Catherine pour ce résumé . Sûrement que cela va t’amuser de penser au déclic !!

    • pas eu le petit déclic… car c’est trop froid et réservé.. comme souvent la littérature asiatique pour coller avec mon exubérance… trop carré…

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