Mey, Louise «Les Ravagé(e)s» (2016)

Auteur : Après Les Ravagé(e)s (2016), elle vient de publier son deuxième roman Embruns (voir article) . La suite de « Les Ravag(é)es est prévue pour 2018
Fleuvenoir 432 pages (2016) Pocket (2017) 448 pages

Résumé : Andréa est une silhouette chancelante après un énième samedi soir alcoolisé. Ses amies ont prolongé la fête, les taxis ont déserté la place, le vide a empli l’espace et on a qu’une envie, ici et maintenant : faire passer le temps plus vite. Mais pas le choix. Il s’agit d’être pragmatique : mettre un pied devant l’autre, entendre le bruit de ses pas en triple exemplaire et trouver ça normal, fixer la lumière, un point de civilisation. Ne pas tomber.
Pourtant, cette nuit-là ne ressemble pas aux autres. La tête collée au bitume, dans l’urine et la poussière, Andréa a mal.
Alex est flic et mère célibataire. Elle officie aux crimes et délits sexuels d’un commissariat du nord de Paris. Chaque jour, elle voit défiler les plaintes pour viol, harcèlement, atteinte à la pudeur. L’ambiance est à l’anesthésie générale et il faut parfois lutter pour continuer à compatir. Ses parades pour éviter de sombrer : la bière, sa fille et les statistiques.
Sauf quand deux affaires viennent perturber la donne.

Contexte social : le Conseil constitutionnel venait d’annuler la loi sur le harcèlement sexuel. Ce qui invalidait de facto les procédures en cours et laissait des dizaines de victimes désemparées.

Mon avis : Premier opus d’une future série de cette équipe de flics parisiens. Beaucoup aimé. J’avais lu juste avant le deuxième livre de cette jeune auteure, qui est un huis clos « Embruns » (voir article) et donc n’est pas dans la lignée de celui-ci. Bluffée par les deux romans. Ici on entre dans le quotidien d’une inspectrice de police Alex, confrontée au sordide et au machisme. Une enquête qui vous colle à la peau dans le monde du viol, de la violence urbaine. Au fil de l’enquête, on va évoquer plusieurs volets de la traque : les fausses pistes, le rôle des médias, le machisme, le refus de coopérer, le manque de moyens, l’envie – ou pas – de mener à bien certaines enquêtes, l’alcoolisme, la collaboration entre polices. Suspense jusqu’au bout. J’ai eu à plusieurs reprises des fausses intuitions… je me suis fait mener en bateau avec maestria. Dans une ambiance grise et noire comme l’hiver pluvieux et venteux en région parisienne. De plus, j’ai aimé les personnages, les dialogues, l’humour et le sens de la répartie. Vivement la suite de cette équipe.
Seule petite remarque : pour qui ne vit pas en France, il est parfois difficile de connaître la signification des sigles utilisés..

Extraits :

C’est quoi, un zeugma ? demanda Martin.
— Quand tu utilises le même verbe ou le même adjectif pour relier deux idées qui n’ont pas grand-chose à voir l’une avec l’autre,

Elle gardait son énergie pour les choses qui lui semblaient en valoir la peine – et il y en avait peu.

Des fois j’ai l’impression que tu t’en fous.
— Ne dis pas de conneries. C’est juste ça ; je mets de la distance
À petits coups de pinceau, elle étalait le mélange couleur cyan tout en diluant sa journée dans l’oubli.

L’avantage des zones résidentielles, personne ne t’entend hurler…

Alex se demanda si c’était la personnalité qui appelait la profession ou la profession qui modelait la personnalité.

Alex se demanda soudain comment, au fin fond du deuil, au fin fond de la détresse, au fin fond du malheur, les gens continuaient à offrir aux visiteurs l’apparence d’une bienséance cordiale. Distanciation ? Préservation ?

Tu sais bien qu’il va nous appeler en panique le 24 au matin en expliquant qu’il ne savait pas que Noël tombait à cette date-là cette année et qu’il lui faut absolument une idée de cadeau

Si je devais faire un foin à chaque fois qu’un Parisien me met une main aux fesses, il me resterait très peu de temps pour le reste.

Tu m’étonnes qu’il organise les trucs. Si quand c’est trop le bordel il tue des gens, moi aussi à sa place je mettrais tout sous classeur, en ordre alphabétique.

… avait la quarantaine, des lunettes, les cheveux blonds, un pull en grosse laine roulé aux manches qui devait coûter cher et un paquet de récriminations.

Le préfet actuel était connu pour avoir deux centres d’intérêt exclusifs. En premier : lui ; et immédiatement derrière : ce qui pouvait lui être utile.

Et puis ils étaient intervenus dans ce que l’on continuait d’appeler pudiquement des « différends familiaux », comme si la violence conjugale n’était qu’un léger malentendu.

Mais il est 11 h 30, tu déjeunes déjà ?
— Je reviens… tiens-toi à quelque chose : je reviens du sport.
— L’apocalypse est proche.

Elle était à la limite exacte entre la tête légère et l’ivresse profonde ; entre l’envie d’aimer la Terre entière, de faire confiance et de croire en tout, et celle de sombrer et de mâcher son dégoût de l’espèce humaine. Danseuse, équilibriste, elle aimait ce moment où elle pouvait savourer l’illusion du choix.

Ce moment d’attente, ce moment où ce que l’on désire est si proche. La tarte fumante posée sur la table ; le gratin que sa mère laissait dans le four en annonçant « Encore cinq petites minutes »

Elle referma doucement la porte d’entrée derrière lui, et alla se coucher. Sans prendre de douche. Gardant sur elle son odeur, comme un drap supplémentaire, une couche en plus entre elle et le monde. Protégée.

Le jour était déjà tombé, mais elle doutait maintenant qu’il se soit levé aujourd’hui.

Selon un de ces principes de réalité tordus qui président parfois aux sociétés humaines, les femmes, c’était une chose. Les mères, une autre. Il avait protégé la sienne et gagné le droit de s’appuyer sur un mur compact de témoins muets.

Je ne suis jamais sûre de ce que tu sous-entends quand tu dis qu’une femme a du caractère, mais j’ai rarement l’impression que c’est un compliment…

— Je vais chercher à manger ?
— Tu auras ma reconnaissance éternelle.
— Tu veux quoi ?
— Un sandwich au paracétamol.

Apparemment, l’amour aussi était pavé de bonnes intentions.

Ils se demandèrent pourquoi on leur fourrait dans les pattes un expert de gens morts depuis des siècles pour démêler des agressions de gens abîmés, mais bien vivants.

« Ah oui ? Tu veux me montrer la Musulmanie sur une carte […] ? »

J’ai cinq solutions face au conflit, […] : la fuite, la soumission, l’affrontement, le dialogue, et la métacommunication. Ou l’art de faire passer son message de manière détournée.

Elle passait assez de temps à décortiquer ce qui n’allait pas ; elle n’allait pas en plus se mettre à décortiquer ce qui allait bien.

[…] un mois de janvier en « -el » : bilans annuels, analyses prévisionnelles et perspectives trimestrielles.

C’est drôle comme certaines phrases veulent dire le contraire de ce qu’on dit. « T’inquiète. » « Pas de problème. » « Barre-toi, je m’en fous. »

Je me murge responsable, moi, madame, je vais finir avec une cirrhose certifiée Écolabel, je suis AB, Alcoolique et Bio.

Comme chaque année, le froid en hiver était une énorme surprise. RER, trains et bus déclaraient forfait. De l’autre côté de l’Atlantique, les Québécois et leurs moins quarante-cinq degrés se marraient.

Je déteste le mois de mars. Ça n’en finit pas, il fait toujours un temps pourri… On a l’impression que l’hiver va s’étirer pour toujours.

N’importe quel abruti connaissait la règle pour faire oublier une affaire bancale : profil bas et patience. La roue tournait, les catastrophes se succédaient ; une une dramatique chassant l’autre.

Internet, c’est comme dehors, mais avec la protection de l’anonymat. Il y en a que ça excite un peu.

Il a cette espèce de truc bizarre des vrais machos : quelque part, il est tellement persuadé que les femmes, et par extension, les victimes, sont des êtres diminués qui ont besoin de protection, qu’il se révèle extrêmement attentionné.

— … Entre.
— Non. Je ne veux pas entrer chez toi. J’en ai marre. J’en peux plus. J’en peux plus de rester sur le bord. De rien avoir. D’être personne. J’en peux plus de rentrer chez toi. Je veux entrer dedans, dans ta vie.

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