Lopez, David «Fief» (RL2017)

Auteur : David Lopez a trente ans. Il a fait des études de sociologie.

Fief est son premier roman.

Paru au Seuil – 17.08.2017 – 256 pages

Résumé : Quelque part entre la banlieue et la campagne, là où leurs parents ont eux-mêmes grandi, Jonas et ses amis tuent le temps. Ils fument, ils jouent aux cartes, ils font pousser de l’herbe dans le jardin, et quand ils sortent, c’est pour constater ce qui les éloigne des autres. Dans cet univers à cheval entre deux mondes, où tout semble voué à la répétition du même, leur fief, c’est le langage, son usage et son accès, qu’il soit porté par Lahuiss quand il interprète le Candide de Voltaire et explique aux autres comment parler aux filles pour les séduire, par Poto quand il rappe ou invective ses amis, par Ixe et ses sublimes fautes d’orthographe. Ce qui est en jeu, c’est la montée progressive d’une poésie de l’existence dans un monde sans horizon. Au fil de ce roman écrit au cordeau, une gravité se dégage, une beauté qu’on extirpe du tragique ordinaire, à travers une voix neuve, celle de l’auteur de Fief.

Mon avis : (et une analyse après écoute d’une interview de l’auteur) Un premier roman qui m’a beaucoup plu et se démarque fortement des autres livres. L’auteur avoue lui-même que c’est Céline qui lui a donné l’idée qu’il avait le droit d’écrire ce roman. Il a bien fait d’écouter la voix de cet écrivain immense (je précise : je parle de la voix de son œuvre littéraire). Un livre plein d’humour et de poésie, qui fait vibrer le langage d’aujourd’hui dans la bouche de la jeunesse de la banlieue..

« Fief » c’est le territoire ; dans ce roman l’auteur nous raconte l’immobilité d’un groupe d’amis. Dès la première page, le ton est donné : on est dans la langue parlée mais écrite… L’auteur nous fait pénétrer dans l’endroit où il a grandi, par le péri-urbain. Univers et langue se rejoignent, se correspondent, s’amalgament. Fief c’est entre la ville et la campagne : trop proche de la ville pour être la vraie campagne, mais trop loin pour être la ville… On est dans l’entre deux, on tourne en rond dans le même décor. On s’ennuie mais on s’amuse… L’histoire d’une bande de copains qui glandouillent au sortir de l’adolescence… pour aller où ? pour faire quoi ? Pour passer le temps… Un but ? un désir ? une ambition ? ben non… On commence par la leçon de roulage de joint, suivie de la leçon de boxe… Une bande de potes qui a grandi ensemble… ils ont commencé par jouer à plein de jeux d’extérieur, puis se sont initié à la fumette, puis ont fumé grave en cherchant à quoi s’occuper… Des soirées défonce, dans les bars, dans des soirées, à vouloir se faire des nanas… ou à parler de s’en faire… A quel moment partir c’est trahir son milieu ? Jonas n’a pas d’ambition pour partir, il observe ce qui se passe pour ne pas devoir se pencher sur lui-même. Il ne veut pas exploiter son talent de boxeur pour ne pas quitter son petit décor familier… Bien sûr il y a son père, sa copine, mais ce n’est pas ce qui semble le retenir… Jonas, il a vraiment le cul entre deux chaises… ni d’une classe sociale ni de l’autre. Entre deux…

« Fief » ce n’est pas l’histoire d’un boxeur qui a une revanche à prendre. Non c’est la vie intérieure d’un jeune homme en lutte avec lui-même ; c’est sa vie, ses problèmes, ses interrogations ; Pour ne pas sauter dans le « grand bain, il cherche à se contenter de sa petite vie et il se rattache aux petits plaisirs du quotidien pour se persuader que son existence au quotidien est celle dans laquelle il se sent bien, pour laquelle il est fait. Alors oui. Effectivement, ce n’est pas très folichon et c’est répétitif mais c’est une existence remplie de rien mais dans laquelle cette petite bande de jeune se retrouve et ne s’ennuie pas, tout en faisant pas grand-chose mais en ne se remettant pas en question…

Le ciment de cette bande est le fait d’être nés là, d’avoir joué. Grandi ensemble. Et si d’un côté ils y a la possibilité de s’en sortir (par le sport, par la musique).. Il y a aussi la peur… et le confort de rester entre potes, dans un univers bien familier, à reproduire le modèle des parents… Bien sûr on sait au fond de soi que ce n’est pas un bon modèle, mais on se convainc que si on fait comme Papa, on ne peut pas nous en vouloir…

« Fief » c’est une tranche de vie ; une étude de société aussi car il nous décrit un univers qui existe, un mode de vie actuel. Ce n’est pas un livre « sur la banlieue et le péri-urbain » mais un livre qui se situe « dans la banlieue » ; on est immergés dans cette vie et non pas spectateurs. Ni jugement ni revendication. Un livre ou les milieux sociaux se frôlent, se croisent mais ne se fréquentent pas…

La relation père-fils repose sur des silences et des non-dits, mais on ressent le lien, une compréhension mutuelle car ils suivent la même trajectoire : la gloire locale dans le sport local, dans un micro-monde qui les rassure. Jonas reproduit la vie de son père et se persuade que s’il fait comme son père, il ne rate pas sa vie.

Coté filles… ce n’est pas trop leur place… C’est un livre qui nous montre un groupe de copains, assez frustrés, qui vivent entre eux ; ils trainent et fantasment bien sûr sur les vies mais ils donnent l’impression de ne pas être assez bien pour envisager une vraie relation avec elles.

La langue… celle des jeunes de maintenant…. Et elle fait magnifiquement partie du décor, de fait c’est un des très gros plus de ce livre ; la langue est au centre de tout. Un livre que j’ai trouvé poétique. Les références au Candide de Voltaire, la scène de la dictée faite par Lahuiss (celui-là en verlan) des extraits de « Voyage au bout de la nuit » de Céline est juste magique…L’auteur réussit à mettre la langue au centre de l’histoire et nous renvoie aussi à la maitrise des mots du rap, le sens de la formule. La langue parlée devient écrite, et c’est extrêmement travaillé. La langue des images aussi. Le parler du livre est actuel et vivant, vibrant, percutant. Il joue avec les mots, les codes…

Extraits :

Un joint roulé à l’arrache je trouve ça vulgaire. Comme du bon vin dans un gobelet.

Je porte alors le joint à ma bouche, l’allume, tire la première taffe, puis me redresse sur mon tabouret. J’ai roulé un fumigène. Grosse fumée blanche, Habemus papam.

On a grandi ensemble. Il me tranquillise parce qu’il est simple. Il ne trouve pas ça honteux de se contenter de peu.

Quand il attaque on dirait un bernard-l’ermite qui sort de sa coquille.

Ça ne te sert à rien des oreilles, car tu n’entends pas. Moi tu ne m’entends pas. Tu es lisse au fond, alors je vais faire en sorte que tu sois à ton image.

Il dit entre entre, fais pas gaffe au bordel. Facile à dire. Le seul moyen de ne pas faire gaffe au bordel ici c’est de faire une partie de colin-maillard. Et encore, c’est un coup à se prendre les pieds dans un truc qui traîne.

Quoi tu connais pas Voltaire, demande Lahuiss faussement outré. Wesh les gars y en a parmi vous qui sont allés au lycée ? Cultiver son jardin, c’est dans Candide. Tu vois ou pas, Candide

 « Candide c’est l’histoire d’un p’tit bourge … » (je vous laisse le bonheur de lire la suite…)

En fait, il poursuit, c’est une réflexion sur l’expérience, l’idée c’est que cultiver ton jardin ça revient à cultiver ton esprit, et dans le livre ça passe par le fait de connaître et voir des choses nouvelles. Si tu restes dans ton aquarium à tourner en rond tu vas te persuader que le monde c’est ça, l’aquarium.

En se bagarrant on s’est reconnus. On était le même genre de galériens à n’avoir que ça pour exister.

il dit t’sais quoi Jonas, dans la vie t’es comme dans le ring, tu fais que d’esquiver

On lui demande souvent pourquoi il n’essaie pas de percer dans la musique, et lui il répond qu’il ne veut pas être connu. Ce genre de maquisard. Sa façon à lui d’être un gars de chez nous. Réussir c’est trahir.

C’était parti d’une discussion où elle s’était moquée de moi parce que je croyais que langoureux ça voulait dire avec la langue. Elle m’a expliqué et j’ai trouvé que ça revenait au même. C’est là qu’elle m’a dit que je devais la faire languir.

Cultiver son jardin, il est gentil Voltaire, mais il faut d’abord savoir ce qu’on veut y faire pousser.

il a toujours voulu m’éloigner de ses problèmes. Mais en m’éloignant de ses problèmes il m’éloigne de sa vie, parce que sa vie, c’est les problèmes.

Il y a un petit vent qui souffle, ça fait parler les feuilles.

c’est bien la peine de s’acharner à esquiver tous les coups si c’est pour s’entendre dire qu’on a une gueule cassée, et là elle baisse l’appareil, m’examine quelques secondes, puis se corrige en disant que non, finalement ce n’est pas ma gueule qui est cassée, mais mon expression.

Je me suis dit qu’elle était chanceuse d’avoir trouvé sa voie, alors que moi je refuse de faire ce pour quoi je suis fait.

Je crois bien que c’est lui qui m’a appris que le seul chemin vers le bonheur c’était la résignation, pas honteuse, mais clairvoyante.

 

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