Viggers, Karen «La Maison des hautes falaises» (2016)

Auteur : Née à Melbourne, Karen Viggers est vétérinaire, spécialiste de la faune sauvage. Elle exerce dans divers milieux naturels, y compris l’Antarctique. Elle vit aujourd’hui à Canberra, où elle partage son temps entre son cabinet et l’écriture. «La Mémoire des embruns», son premier roman, a été numéro un des ventes du Livre de Poche durant l’été 2016. En 2016 elle publie «La Maison des hautes falaises» suivi en 2017 par « Le Murmure du vent»

Parution : 31 mars 2016 Les escales 304 pages / mars 2017 Le Livre de poche 512 pages

Résumé

Hanté par un passé douloureux, Lex Henderson part s’installer dans un petit village isolé, sur la côte australienne. Il tombe très vite sous le charme de cet endroit sauvage, où les journées sont rythmées par le sac et le ressac de l’océan. Au loin, il aperçoit parfois des baleines. Majestueuses, elles le fascinent.

Peu de temps après son arrivée, il rencontre Callista, artiste passionnée, mais dont le cœur est brisé. Attirés l’un par l’autre, ils ont pourtant du mal à laisser libre cours à leurs sentiments. Parviendront-ils à oublier leurs passés respectifs et à faire de nouveau confiance à la vie ?

Dans la lignée de La Mémoire des embruns, un roman tout en finesse, véritable ode à la nature et à son admirable pouvoir de guérison.

Un long et merveilleux roman d’amour. Nathalie Six, Avantages.

Une pure merveille. Gérard Collard, librairie La Griffe noire.

Mon avis : Tout comme j’avais beaucoup aimé « La Mémoire des embruns » j’ai « re-fondu » en lisant celui-ci. Paysages et des personnages qui se font écho ; un livre sur le deuil, sur la peur de l’autre. La perte de confiance en soi, le renoncement ; sur la décision de tout quitter pour se lancer dans une nouvelle vie. Un livre aussi sur le poids du passé et des racines, sur la transparence et le secret. Sur l’intégration d’un nouvel arrivant – de la ville en plus – dans un petit monde fermé. Des personnages écorchés, traumatisés, à fleur de peau, à vif, déchirés … qui ont peur de faire un pas vers l’autre… Des passions : la peinture, les baleines… L’évasion dans la lecture, la peinture..

Très humain, avec des descriptions de la nature et des animaux qui sont magnifiques, une grande sensibilité et beaucoup d’humanité. Tous les personnages sont touchants, et les personnages secondaires sont aussi bien présents… Un très bon livre de vacances ( je dirais plus pour un public romantique et féminin, bien que la partie « baleine » – chasse et sauvetage- bien documentée – l’auteur est vétérinaire, spécialiste de la faune sauvage- est intéressante pour tout le monde.

Belle analyse aussi des méfaits de la médiatisation des événements…

Extraits :

Il y avait un recoin sombre, trop sombre, en elle et, si elle s’y plongeait, elle savait qu’elle n’était pas certaine d’en ressortir.

Les marchés servaient autant à observer les gens et à entretenir un minimum de relations sociales qu’à vendre quoi que ce soit.

Il était habitué à vivre dans un monde où tous se battaient pour devenir autre chose, gagner plus d’argent, accumuler plus de possessions. Son attitude était différente. Plus simple.

La musique, c’était toujours mieux que les mots. Une façon confortable d’être simplement ensemble, sans avoir besoin de se dire quoi que ce soit.

l’histoire était une chose importante dans la famille. Grâce à elle, on apprenait à éviter de reproduire des erreurs passées et à mieux s’orienter dans la vie. Ses parents avaient beaucoup insisté là-dessus : il fallait s’arranger pour effacer les erreurs des générations précédentes. À croire parfois qu’ils portaient tous les problèmes du monde sur leurs épaules.

Je pense qu’il vaut mieux qu’on garde notre dignité. Qu’on évite de disséquer notre passé. Nous ne ferions que gâcher ce que nous avons vécu.

Elle était différente. À côté d’elle, les autres femmes ressemblaient à des feuilles d’automne.

il sentait qu’il était dans un de ces jours où son côté sombre prenait le dessus – des souvenirs noirs qui s’étiraient jusqu’à l’enfance, sans un seul rayon de soleil. Le vide béait en lui, montait comme des sables mouvants ténébreux qui tentaient de l’aspirer. Seul, tout était trop difficile.

Toi aussi, tu as du goût. Mais il faut toujours une touche féminine, n’est-ce pas, pour qu’une maison soit chaleureuse,

— Je n’ai pas du tout la bosse de l’art.
— La bosse de l’art ? reprit-elle dans un éclat de rire. L’art vient plutôt du cœur. Et de l’esprit. Ça se ressent.
— Je suis perdu pour la cause, dans ce cas. Je n’ai pas de cœur non plus.

Et elle se disait qu’une pointe de folie ne pourrait lui faire de mal. Tant qu’elle la gardait sous contrôle et qu’elle n’oubliait pas que la réalité n’accorde que rarement ce que promettent les rêves.

Ah, la chambre forte de la mémoire… elle avait la fâcheuse habitude de s’entrouvrir.

Un instant, il y avait un enfant, un avenir pour eux, l’autre il n’y avait plus qu’une place vide où résonnaient des espoirs trahis.

Je sais que c’est difficile mais, parfois, il faut juste ramasser son fardeau et continuer à avancer.

On pouvait faire ça, avec l’art : changer les règles, modifier l’horizon, embellir les couleurs. Dommage qu’il ne soit pas si facile de faire pareil dans la vraie vie.

On s’accroche tous à nos passions. Surtout si elles appartiennent à notre passé. Quand on perd quelque chose, les souvenirs, c’est tout ce qu’il nous reste.

L’eau était froide, furieuse, vivante, comme une bête. Elle s’enroulait autour de ses cuisses, le tirait vers le large, percutait son torse, le griffait pour le retenir.

Tout à coup, il entendit le rugissement terrible du vent au large, laid et sinistre, comme la mort. Il sentit le rouleau arriver, une masse d’eau gonflée par le vent.

Le monde se referma sur lui comme une couverture de silence.

le purgatoire, c’était ici, sur Terre, pour ceux qui restaient avec leur terreur et leur chagrin.

Elle avait découvert que la peine s’accumule. Qu’une peine toute fraîche peut rouvrir le caveau de celles passées et non guéries, et le tout s’entremêle pour former une nouvelle douleur complexe.

il se rendit compte que sa haine avait pour ainsi dire disparu. Dissoute. Il comprit que chaque individu devait accepter son histoire personnelle, que personne ne pouvait y échapper. Même ces hommes, avec leurs visages normaux, avaient dû porter comme un fardeau leur mode de vie passé.

Dans la vie, on n’est pas obligés de terminer tout ce qu’on entreprend. Parfois, il est acceptable de passer à autre chose. En fait, c’est une nécessité.

— Il faut bien se construire un visage public pour pouvoir se cacher derrière.

Tu ne peux pas laisser le passé se mettre en travers de ton chemin.

 

Benameur, Jeanne «Laver les ombres» (2008)

Auteur : Jeanne Benameur est née en Algérie en 1952 d’un père algérien et d’une mère italienne. Elle vit à La Rochelle et consacre l’essentiel de son temps à l’écriture. Elle a étudié la philosophie et l’histoire de l’art.

Elle a écrit entre autres : Laver les ombres (2008) – Les Insurrections singulières (2011) – Profanes, (2012) – Je vis sous l’œil du chien – suivi de L’Homme de longue peine, (2013), 48 p – Pas assez pour faire une femme – Actes Sud, coll. Babel, 2015 – Otages intimes (2015) 176 p. Prix du roman Version Fémina – L’Enfant qui (2017)

Résumé : Léa danse, jetée à corps perdu dans la perfection du mouvement ; la maîtrise du moindre muscle est sa nécessité absolue. Lea aime, mais elle est un champ de mines, incapable de s’abandonner à Bruno, peintre de l’immobile. En pleine tempête, elle part vers l’océan retrouver sa mère dans la maison de l’enfance.
Il faut bien en avoir le coeur net.
C’est à Naples, pendant la guerre, qu’un “bel ami” français promet le mariage à une jeune fille de seize ans et vend son corps dans une maison close. C’est en France qu’il faudra taire la douleur, aimer l’enfant inespérée, vivre un semblant d’apaisement au bord du précipice.
En tableaux qui alternent présent et passé, peu à peu se dénouent les entraves dont le corps maternel porte les stigmates.
Dans une langue retenue et vibrante, Jeanne Benameur chorégraphie les mystères de la transmission et la fervente assomption des mots qui délivrent.

« Laver les ombres, en photographie, signifie mettre en lumière un visage pour en faire le portrait. »

Mon avis : Je continue l’exploration de l’œuvre de cette romancière qui grimpe dans la liste de mes auteurs préférés. Les livres, les mots, la peau, la danse, la peinture… Une fois encore la sensibilité de Jeanne Benameur est magique. Le mal-être d’une mère semble s’être communiquée à sa fille ; au moment où une clarification du passé s’impose entre les deux femmes, dans une ambiance raz de marée et vent violent, tout va être bousculé, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur des personnages. Le passé de la mère suffira-t-il à expliquer les réactions épidermiques de la fille ? Sous le charme de cette écriture.

Incroyable comme ce livre fait écho à celui de Jean Hegland « Dans la forêt » (Conseil : si ce livre vous a plu, enchainez sur le Jean Hegland « Dans la forêt » (Gallmeister 2017) ; On y parle nature, danse, lecture, perception…. Extrêmement intéressant de les lire l’un après l’autre. Dans les deux on fait des provisions pour le futur. D’un côté des provisions tangibles, de l’autre de perception…) ; danse et liberté, individualisme ; livres et sorte d’attachement aux êtres, au passé, aux histoires des autres… Plus étonnant : l’atmosphère de fin du monde qui accompagne les deux livres… à cause de la tempête il n’y a plus d’’électricité.

Extraits :

Seule, dans le jour qui vient, par des exercices répétés, elle tisse ses liens avec l’air. Une grammaire sensible, improbable, à réexpérimenter chaque matin.

C’est la fin de l’automne. Le gris cendré des nuages lui fait regretter d’avoir manqué la splendeur des feuillages dorés, roux, qu’elle aime tant. D’ordinaire, elle se débrouille pour trouver le temps d’un week-end de balade au bord de la mer, dans la petite ville de son enfance. C’est l’époque des couleurs chaudes dans la forêt toute proche. Elle fait provision d’odeurs, d’images pour l’hiver.

Les bombes ne s’attaquent qu’à l’intérieur. Personne ne les voit. Elle est un champ de mines. Et elle danse. Pour les éviter. Voilà comment elle se sent.

Elle attrape un livre, toujours le même. Un vieux livre aux pages fatiguées, aux bords cornés. Un livre d’amour. Et elle lit. Désespérément.
Que les mots au moins l’emportent. Loin. Loin.

Plonger dans la langue de sa mère parce qu’elle a peur de la perdre.

La lecture pour foncer. Et la danse pour ne pas tout casser dans la maison.
La langue de sa mère l’apaise. En lisant elle entend à nouveau sa musique.

Danser, c’est attirer le vide.
Un péril intime.
Ce péril-là, c’est elle qui le choisit. On n’échappe pas à la seule forme de liberté qu’on s’est donnée soi-même.

Sa mère disait Celui qui a vu il terremoto e il maremoto ne craint plus rien du monde.

Fatiguer le corps. Chercher l’épuisement. Elle psalmodie en silence des mots comme jadis. Une marche d’Indienne.
Elle nomme ce qu’elle voit en italien. Ça lui occupe la tête. Elle a appris dans les livres. Rien que dans les livres.
Il lui a fallu le silence des mots écrits pour oser entrer dans la langue de sa mère.

Depuis quelques années, depuis que sa mère est devenue encore plus frêle, elle pense à elle comme à l’enfant qu’elle n’a pas. Quelque chose s’inverse.

C’est toujours vers le fleuve que ses pas la mènent. Il lui faut l’eau qui reflète les arbres, les façades, glisse, pour poser ses pensées.

Tenir la pose, c’est s’abandonner. Ce paradoxe, elle ne peut pas.

Prendre son mouvement. Le mouvement, c’est l’être. Pour s’oublier. Oublier le vertige, les questions.

C’est toujours par son espérance qu’on connaît quelqu’un. Un être ou un personnage, c’est pareil.
Quelle est son espérance ?
Si seulement elle pouvait atteindre ce point aveugle qu’elle regarde tout au fond d’elle.

Pour être libre, il faut apprendre. Elle n’a pas appris.

La voix est basse. Accordée au vent qui arrache les branches, soulève la terre du jardin autour de la maison, pourrait tout emporter. Un tourbillon par en dessous. On ne se rend pas compte.

Entre peintre et modèle, ce territoire sans paroles, ce temps suspendu, sans toucher, où quelque chose d’autre a lieu. Quelque chose de mystérieux, de sacré.

Elle donne tous ses soins avec acharnement au jardin. La maison, elle s’en soucie peu. C’est ce qui pousse ce qui vit qui l’intéresse, pas les murs.

On ne questionne pas le vide.
On avance. Avec la peur à chaque pas.

Elle imagine. De toute sa force, elle imagine. Dans le corps de sa mère, elle pénètre, elle se lève.
Elle insuffle la danse.
Parce que la danse, c’est ça. C’est toujours ça. Des corps qui se relèvent.

Aimer c’est juste accorder la lumière à la solitude.

Pieds nus devant la mer, on est toujours une petite fille.

Merle, Claude «L’ange sanglant» (2014)

239 pages

Résumé : Hollande, XVIe siècle. Dans la petite ville d’Hertogenbosch, une jeune fille est découverte morte, assassinée de la pire manière. Le bailli chargé de l’enquête ne tarde pas à découvrir qu’il s’agit de Katje, la servante de Jacob, chirurgien et alchimiste. D’autres meurtres sont commis par celui que l’on surnomme désormais l’Ange sanglant. Ses mises en scène macabres semblent tout droit sorties des tableaux de Jérôme Bosch, peintre réputé et célébrité locale, dont les œuvres énigmatiques fascinent et interrogent. Qui se cache derrière l’Ange sanglant, son imitateur démoniaque ? Jérôme Bosch lui-même ? L’un de ses ennemis envieux de son génie ? Ou bien encore Jacob qui, en approchant de la vérité, va subir le vertige du mal ?

Mon avis : Nous sommes à l’aube du XVIe siècle. Bienvenue dans un roman policier médiéval, à la poursuite d’un tueur en série (et oui déjà) dans le monde de l’art… Belle idée d’associer les visions démoniaques de Jérôme Bosch à la traque d’un monstre… Soulevons le voile de la création du Jardin des délices… une vision de ce que le monde pourrait être, s’il n’avait été corrompu par le mal. Nous sommes au Moyen Age, la religion joue un rôle prépondérant dans l’œuvre du peintre. Jacob, le « docteur » est un personnage qui est quelque peu en marge, suspect, qui inquiète la population car il est en avance sur son époque. Le bailli chargé de l’enquête est quant à lui tiraillé entre son amitié de base pour le docteur et sa suspicion. Il va falloir aller au-delà des apparences, décoder les symboles, pour mener l’enquête. Le roman est aussi violent que l’œuvre de Bosch, mais les personnages sont bien campés et attachants ou intéressants. J’ai beaucoup aimé cette plongée dans le monde torturé des artistes de l’époque.

Extraits :

Il imaginait déjà des tableaux représentant l’éventration de la servante, la sodomisation du chevalier. Des visions infernales.

Tu ne chercheras pas le plaisir comme le frelon qui se pose sur la fleur des orties ou sur celle du chardon… Saint Augustin. L’ortie, brûlante, évoque le plaisir charnel. La fleur du chardon, éphémère, symbolise la recherche des biens terrestres, illusoires et périssables.

Les lésions se refermeront sans laisser de traces. Vous verrez : la peau oublie plus vite que la mémoire.

Tout, dans ce personnage, évoquait un serpent : les paupières lourdes, les lèvres étroites et allongées, jusqu’au sifflement qui accompagnait ses paroles.

Je crois même qu’ils tourmentent leurs victimes pour les peindre au paroxysme de leurs souffrances.

un homme capable d’associer son art à ces scènes sanglantes. Un peintre.
— Oui, mais lequel ?
— Le génie qui peint si bien l’abomination des enfers : Jérôme Bosch.
— Tu veux dire Jérôme Van Aken ?

j’ai reconnu aussitôt les bêtes fantastiques de Van Aken : le poisson-scorpion de La Tentation, l’oiseau chauve, le rat féroce aux dents d’acier…

La huppe est un animal magnifique et répugnant.
— Pourquoi cet oiseau ?
— C’est un symbole, celui de l’impureté. La huppe passe pour être conçue et couvée dans la merde. […]
La huppe. Il l’a représentée dans le triptyque du Jardin des délices.
— Ce n’est pas une preuve !
— J’en conviens, mais cet oiseau personnifie ce que nous regardons. Il n’a pas été choisi au hasard. Il ne manque que sa puanteur.

Vos représentations me fascinent, cette splendeur, cette laideur. Le bien et le mal qui se mêlent l’un à l’autre insidieusement comme nos propres pensées.

Il y a de la démesure dans ses tableaux, une démesure qui me met quelquefois mal à l’aise, je le confesse. Je l’admire et j’ai peur de ce qu’il révèle en moi…

— Sais-tu ce qui distingue Bosch de tous les peintres des Flandres ? Non ? Les autres peignent les êtres tels qu’on les voit. Bosch, lui, les peint tels qu’ils sont en profondeur.

Il est plus facile d’imiter que de créer.

Une fois que le patient sera débarrassé de ce qui l’obsède, cette folie pesante comme un caillou, ses pensées seront innocentes, ou bien il mourra, ce qui revient au même. Dans son cas, la mort représente la guérison suprême.

Il avait besoin d’elle comme d’une drogue qui apaise la souffrance, sa fleur de pavot. Il mourait du manque.

Il voulait me brimer. Quelle erreur ! Quand on a un cheval trop fougueux, on le laisse galoper en liberté, on ne l’enferme pas à l’écurie !

Bernard, Michel «Deux remords de Claude Monet» (RL2016)

Gallimard – Collection Vermillon, La Table Ronde, 224 pages – Parution : 18-08-2016

Résumé : «Lorsque Claude Monet, quelques mois avant sa disparition, confirma à l’État le don des Nymphéas, pour qu’ils soient installés à l’Orangerie selon ses indications, il y mit une ultime condition : l’achat un tableau peint soixante ans auparavant, Femmes au jardin, pour qu’il soit exposé au Louvre. À cette exigence et au choix de ce tableau, il ne donna aucun motif. Deux remords de Claude Monet raconte l’histoire d’amour et de mort qui, du flanc méditerranéen des Cévennes au bord de la Manche, de Londres aux Pays-Bas, de l’Île-de-France à la Normandie, entre le siège de Paris en 1870 et la tragédie de la Grande Guerre, hanta le peintre jusqu’au bout.»

Mon avis : Quel beau moment de lecture. J’aime Monet. Ceux(celles) qui me connaissent le savent. J’ai lu des bio, vu des expos, bien aimé aussi le polar de Michel Bussi, « Nymphéas noirs » ; je suis la cible rêvée … Et j’ai adoré ce livre … L’auteur, par touches et nuances, en traits et couleurs, trace le portrait de cet homme hors normes et de ses amis illustres, en des temps difficiles, entre les deux guerres. On y parle amour, amitié, pauvreté et richesse, douleur, mort et renaissance. Il nous peint sa vie, ses doutes, ses – ou plutôt – son amour. C’est l’histoire de Monet, mais plus encore l’histoire de sa muse, Camille, des toiles où elle est représentée, des lieux qu’elle a habités, de son aura une fois qu’elle l’aura quitté pour d’autres cieux… Monet, c’est la création, la nature, les couleurs. C’est peut-être une biographie mais cela se lit comme un roman… Je vous laisse vous immerger dans les tons et la nature… plonger dans les teintes chères à Monet. Et découvrez un Monet bourru certes, mais humain et attachant…

Et comme j’aime Ravel et la manière d’écrire de cet auteur, j’ai lu également son précédent livre , « Les Forêts de Ravel »

Extraits :

Les cyprès, lanternes des morts au soleil de la Méditerranée, fusaient au-dessus des murs du cimetière.

Comme les arbres du paysage familier, l’amour des siens avait grandi avec lui et s’épanouissait dans l’harmonie simple et naturelle de la composition.

Quand Courbet lui avait présenté Alexandre Dumas lors d’un séjour au Havre, deux ans avant la guerre, il y avait repensé. Il s’était alors demandé comment une si délicate figure avait pu sortir de l’énorme, rigolard et tonitruant bonhomme avec lequel il déjeunait. Son admiration pour le père de D’Artagnan, en s’épaississant d’un nouveau mystère, s’en était accrue.

L’air de la Manche lui clarifiait les idées et décrassait sa peinture que l’atmosphère de Paris, contre son gré, embourbait.

Même les conseils des peintres qu’il respectait lui étaient pénibles. Il avait le sentiment qu’on essayait de verser en lui quelque chose que non seulement il n’assimilerait pas, mais qui pouvait corrompre sa vision.

Il avait fini par concevoir contre la société, les bourgeois, les académies, les artistes patentés, Paris, ses façades prétentieuses, ses rues charbonneuses, son brouillard de fumée, ses cochers, ses voyous, ses filles faciles, leur parler gras, tout ce qui faisait son époque, un ressentiment infini, à la mesure de sa passion.

Dans le souffle léger de sa femme, il lui semblait que s’évaporaient, par quelque mystère inconnu des lois de la physiologie, sa peur de l’échec, sa colère et sa tristesse.

Le passé était fait de ces promesses perdues.

Les jambes étendues sur le canapé, le livre à la main, ses doigts marquant la page dont elle venait d’interrompre la lecture, elle regardait vers la fenêtre. Que regardait-elle ? Rien, sans doute, que les paysages intérieurs ranimés par les phrases imprimées […]

Ils saisissaient la silhouette des ponts flottant entre deux grisailles que mordorait par endroits une faible lumière, les sombres bateaux dont le gréement griffait on ne savait quoi.

Ils rêvaient leur vie au moment de la vivre.

Descendu avec la nuit, le froid avait arrêté le temps. La plaine bleuie éclairait le ciel, cuivrait le ventre des nuages

Au jardin, comme devant la toile à peindre, il perdait la sensation de l’écoulement du temps et la notion de la durée. Le service de la vie végétale, la sélection et l’entretien de ses infinies propositions, et la jouissance de son regard sur le résultat de son travail, ou de ce qu’il en imaginait, l’absorbaient tout entier.

Il continuait pourtant de dépenser sans compter, ou plutôt en comptant mal

Il aimait la manière dont les arbres y semblaient ralentir les nuages, leurs frondaisons retenir la lumière, et branches et feuilles diviser le jour.

Comme un vieux cognac, le nom des choses aimées lui coulait dans les veines.

Sur le visage et le corps de la femme qu’il aimait, ce qui était rond était devenu anguleux, ce qui était doux était devenu dur, ce qui était lisse était devenu rêche, ce qui était souple était devenu tendineux, ce qui était pâle était devenu livide. Il voyait la mort entrer dans la peau de la vivante, et s’en travestir.

Pour la première fois, les nénuphars, qu’il  préférait appeler nymphéas, peut-être parce que le nom plus élégant et mystérieux lui rappelait le Japon d’où il les avait fait venir, avaient fleuri en grand nombre.

La vie semblait monter d’une profondeur invisible, de dessous la toile. Les choses présentes devant lui, par une mystérieuse vibration de la vie, de leur souffle humide avaient fait lever une buée de couleurs.

Elle absorbait son angoisse, le rassurait. Il sentait le silence de sa femme éponger l’inquiétude de son âme.

Il attachait peu d’intérêt à ces traces mortes de l’existence. Elles n’étaient que papier flétri, vains reflets du passé, caricatures inexactes de la splendide et vivante mélancolie des souvenirs.

L’absence du passé, le vide du présent et l’avenir à peupler étaient le programme de travail formé dans le cœur d’un homme seul, un vieil homme

Les photographies ne l’aidaient pas à peindre, mais à remuer la vision qui infusait en lui, à nourrir le désir de voir ou revoir. Elles étaient des souvenirs de voyage glissés dans les livres.

Il disait alors que la peinture, ce n’est ni le temps passé, ni l’éternité, c’est l’espace et l’instant, le paysage et le temps, ce que durent des traces de pâtes vertes, bleues, jaunes et rouges répandues sur de la toile tissée serrée.

L’hiver était une saison pour l’esprit, l’écho du monde à la mélancolie des hommes. C’était le temps suspendu, la fête de la mémoire, avant que la lumière du soleil revenu allonge le jour et fasse remonter la vie dans les plantes, dans les bêtes et dans les cœurs humains.

Dans une débauche de peinture fraîche, il oubliait la tristesse de vieillir parmi les souvenirs de ses morts.

Actu ! Frédéric Bazille (1841-1870) – La jeunesse de l’Impressionnisme – Expo du 15 novembre 2016 au 5 mars 2017 – Musée d’Orsay – Paris (75007)

Cette exposition invite ainsi à la redécouverte d’un acteur majeur, malgré sa disparition précoce, de la genèse de l’impressionnisme, permise notamment par les recherches les plus récentes qui éclairent les méthodes de travail de Bazille, ses liens avec Monet ou Renoir et ont permis de retrouver la trace de créations considérées comme disparues, chaînons manquant d’une œuvre rare.

Image : la capeline rouge

Goetz, Adrien «À bas la nuit !» (2006)

Résumé : Qui est Maher ? L’homme dont tout le monde parle, sur qui chacun a un avis, dont tous prétendent connaître les secrets ? Comment un jeune homme d’origine tunisienne, né dans un quartier de La Plaine-Saint-Denis, se retrouve-t-il au premier plan du monde de l’art, des grands collectionneurs et des marchands parisiens ? Les ragots vont bon train. Une bien curieuse réussite ! Un beur ! Comment a-t-il pu hériter la collection de Laura Bagenfeld, la riche excentrique amie de Peggy Guggenheim et Clara Haskil ? Et prendre son nom ? Un couple de conservateurs de musée le rencontre lors d’une fête à Florence. Sous leurs yeux, la petite amie de Maher, Jeanne, est enlevée. La rançon : sept tableaux de la collection Bagenfeld, que rien ne lie en apparence les uns aux autres. Le couple se retrouve entraîné de la Suisse à l’Italie, en passant par une île mystérieuse au cœur du Pacifique et les caves d’une cité de la Seine-Saint-Denis, dans une traque où la personnalité de Maher est au centre de l’intrigue. Rejeté par le monde des collectionneurs, paria dans sa cité, seul au monde, il émerveille et fascine, magnifique et pitoyable Gatsby des temps modernes. Dans ce roman dont le narrateur est le couple de conservateurs, écrit à la première personne du pluriel, les œuvres d’art sont ainsi des personnages : Ucello, Watteau ou Caravage accompagnent comme des ombres le destin mystérieux de Maher

Mon avis : Si il y avait un petit bémol : parfois un peu trop érudit au risque de perdre l’action au profit de l’art ; sinon je ne boude pas mon plaisir. J’ai beaucoup aimé les personnages, l’analyse de l’ascenseur social et du malaise qu’il peut engendrer. La perte des repères, la peur de l’autre, la solitude de la différence et de l’argent. Alors oui, il y a une intrigue policière, mais elle est annexe. Et je trouve aussi qu’il y a de l’humour dans les descriptions, des réflexions justes sur la vie.. J’ai beaucoup aimé – comme toujours –  la promenade artistique offerte par Adrien Goetz , auteur que j’ai découvert grâce à Pénélope ( voir article)

Extraits :

Elle hochait la tête comme un grand dinosaure érudit et myope.

Le brouhaha, autour de nous, formait des vagues au centre desquelles ce piano laqué semblait une île.

« Le berceau de la famille », disait-il, avec le sourire de celui qui n’y avait pas été bercé.

Ceux qui connaissent l’art sont des espèces de clochards à côté de ceux qui possèdent les œuvres.

Il n’oublie rien de ce qu’il a vu ; à trop haute dose, c’est une maladie vous savez, les psychiatres appellent cela l’hypermnésie.

Plus savant qu’eux, largement plus riche, brillant et beau, il ressemblait à ce qu’ils auraient voulu être, lui, un inconnu, un paria, un métis. Le savoir mêlé à une affaire de truands ne pouvait que les réjouir, les inciter à achever la bête : la dernière estocade. Le salir. Le dénoncer dans les dîners. L’insulter en face. Le dézinguer. Ne pas se priver. Le petit beur sur un plat d’argent. Bon appétit, messieurs.

enfant de nulle part, dont la peinture était la seule terre natale, cherchait sans cesse à se réfugier dans ses paysages.

Je collectionne les instants, les lieux. C’est une collection imaginaire qu’on ne me volera pas.

…notre peur de la nuit : une hantise que je ressens, même ce soir, devant l’effacement du jour. Nous n’avons peur ni de l’avenir, ni du lendemain, ni de l’aurore, ni de faire la sieste ou la grasse matinée : nous avons peur de la nuit noire. Pour nous, il ne devrait y avoir ni lune, ni saisons, ni années. L’âge venant ne nous surprendra pas. Nous vivons au jour le jour et laissons la nuit à la nuit. »

Paris connaissait une de ces journées d’inondation qui font sortir les photographes de leurs coquilles.

Nous y logions depuis deux mois, peut-être ne l’habitions-nous pas encore.

« Le hasard » – il n’insistait pas – avait fait que, très tôt, il avait cherché dans la peinture la part de merveilleux dont il avait besoin. Des représentations de forêts, d’océans, de montagnes, de villes semblaient faites, pour ses yeux d’enfant qui n’avait rien vu d’autre, avec les morceaux d’un monde irréel.

J’aurais gardé des souvenirs, que j’aurais partagés avec elle. Nous aurions pu vivre n’importe où, de n’importe quoi, loin. J’ai voulu continuer mes savantes comparaisons hors du temps. Poursuivre mon travail au lieu de poursuivre le bonheur.

au moment où je me sentais devenir adulte, tu m’as aidé à ne pas trop grandir

Les pires souvenirs se bonifient à l’usage

je vivais dans l’illusion que toutes les formes de bonheur iraient s’additionnant. Je ne soupçonnais pas qu’elles allaient se détruire.

Je rêve parfois en tableaux, comme certains rêvent dans d’autres langues. Je vois d’abord des couleurs, puis des détails ; mon œil bouge, grossit, rapetisse ; mon œil chemine, déforme les visages. Parfois, au lever, je ne me souviens pas. Je ne retrouve plus les peintures rêvées.

Que va-t-il devenir ? Maintenant ? Seul notre ennemi héréditaire, l’avenir, nous l’apprendra ! »

Je préférais ne rien lui dire, pour ne pas donner vie, par des paroles, à tout ce qui en moi désirait être mort.

Malgré l’obscurité de ses origines, pour eux qui avaient l’air d’émerger de la nuit des temps, le « futur » de leur fille allait être « un jeune homme qui aime le passé », ce qui, à tout prendre, leur allait mieux qu’un garçon « plein d’avenir ».

Ces constructions n’ont pas pris la patine d’un immeuble d’il y a cinquante ans, elles ont pris la crasse, se sont cassées et on les démolira.

Aucun des parents ici ne parlait français, mais tous les enfants voulaient s’en sortir : la drogue, le sport, les trafics, les braquages, c’est aussi le moyen de parvenir, les études ne sont qu’un cas particulier.

En classe, quand j’ai été, par hasard, le meilleur, ce fut pire. Les « Français » de l’école ne me le pardonnaient pas, les « Tunisiens », les « Algériens », les « Marocains », me voyaient comme un traître.

C’était l’époque, vers dix ans, où j’ai lu mille choses, bien au-dessus de mon âge, pour fuir. Ce qui me consolait le plus, c’étaient les livres qui parlaient de peinture. Je les dévorais à la bibliothèque du collège, je les relisais, j’observais la même page pendant des heures. J’étais si seul. Un autre univers, d’autres formes, des images d’un pays où je me sentais bien.

Ils vivaient dans le même monde intérieur, le royaume des images peintes. Ils s’étaient rencontrés.

Une sculpture de Maillol décidée à régler son compte à un Giacometti.

 

Gürsel, Nedim «Les turbans de Venise» (2001)

L’Auteur : Né en Turquie en 1951, Nedim Gürsel est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, romans, nouvelles, récits de voyage, essais littéraires. Lauréat de plusieurs grands prix littéraires, dont le Prix France-Turquie, il occupe une place primordiale dans la littérature de son pays et son œuvre est traduite dans de nombreuses langues. Il vit à Paris, où il est directeur de recherche au CNRS et enseigne à l’École des langues orientales.

Résumé : Dans Venise la rouge, l’historien de l’art Kâmil Uzman recherche les traces de la présence ottomane qu’ont léguées des siècles de peinture. Il ignore que son séjour d’études se transforma en voyage initiatique : revivant les étapes de son existence à travers les tableaux qu’il contemple et analyse, il va peu à peu se laisser emporter par une passion dévorante pour une jeune bibliothécaire.

Venise occupe ici une place centrale. Mais Istanbul et les souvenirs d’enfance qui hantent Kâmil reviennent sans cesse en contrepoint. Les portraits des peintres de la famille Bellini renvoient le professeur d’université turc aux errances et aux coïncidences de sa vie solidaire : ainsi l’étrange présence qui l’accompagne sur les façades des palais, les enturbannés de Venise.

Ce roman à l’architecture ample, qui mêle l’histoire des Bellini à celle d’un personnage contemporain, révèle un nouvel aspect de Nedim Güsel : la synthèse effectuée entre les arts permet une autre vision du rapport entre l’Orient et l’Occident. L’auteur propose avec ce livre un récit érudit et ambitieux qui passionnera tous les amoureux de Venise, de la Turquie et de la peinture.

 

Mon avis : Je continue ma promenade artistique et vénitienne. Cette fois en compagnie de la famille Bellini, et surtout de Gentile, qui est le trait d’union entre Venise et les ottomans. Toujours un parallèle entre la Venise actuelle et celle du XVIème. Personnages du roman : Venise, les peintres (italiens ou autres), les femmes, et les couleurs. Et la comparaison entre Venise et Istanbul, La lagune et le Bosphore. Un roman certes, mais surtout une ode aux peintres, aux couleurs, une plongée dans l’art des Bellini, et un hommage aux artistes italiens mais pas seulement… à tous ceux qui ont rendu hommage à Venise, aux ciels et aux couchers de soleil, à la femme, … Muallâ Fikret, Van Gogh, Cézanne, Turner, Modigliani, Edgar Allan Poe, Baudelaire, Albrecht Dürer, Antonello da Messina, Giorgione, le Titien, Léonard de Vinci. Un roman guide de peinture, pas si facile à lire car très documenté.. on s’y noie un peu mais si on aime Venise et ses peintres, et si, comme moi, les couleurs sont importantes dans la vie… c’est un régal ; la Venise d’hiver, avec toutes les nuances de gris, la nature, les ciels, les marchés.. l’Italie et la Turquie.. Visite des monuments de Venise mais aussi d’Istanbul.. Pour ma part l’histoire de Kâmil Uzman est totalement annexe… un prétexte pour parler des arts.

 

Extraits :

Les impressions d’une Venise rêvée dansaient dans son imagination, et dans la lumière qui filtrait du couloir les ombres effectuaient d’incessantes allées et venues.

Il resta un moment ainsi, sans broncher. Il attendit que se dissipent les visions qui plongeaient son esprit dans la plus grande confusion. Puis il continua sa marche imaginaire à l’intérieur du tableau, …

Il s’arrêta un moment sur le quai et aspira l’air chargé d’humidité en ayant l’impression d’absorber aussi la corne de brume des bateaux.

Le passé était resté derrière, dans une époque lointaine mais si palpable qu’elle paraissait surgir de la froideur des pierres du quai. Alors que devant lui il y avait un vide insondable, aussi flou et attirant que l’eau du canal.

Eh oui, les rues de Venise étaient étroites au point qu’on ne puisse y ouvrir un parapluie.

Il avait beaucoup voyagé dans sa vie, visitant le jour les musées et la nuit les bordels de l’Europe. Il avait vu tant d’œuvres d’art, tant de femmes. Et chacune d’entre elles était un paysage différent.

L’univers tout entier se réduisait à un rêve vert et jaune au crépuscule. La douleur était échue à l’homme et non pas à la Nature.

C’était une pluie froide qui ne semblait pas vouloir se calmer tout de suite, monotone, déprimante. Elle avait déjà effacé les couleurs du jour. La pluie était un rideau gris tiré entre la ville et les eaux. Elle redoublait maintenant, comme si la ville manquait d’humidité !

Un voile couleur de cendre s’était abattu sur la ville. Venise était un spectre gris surgi des eaux.

Mais Allah n’avait jamais été enfant ! Il ne pouvait pas être représenté, ni être comparé à quoi que ce soit, il ne pouvait même pas être imaginé. Il écrivait seulement sur les nuages. Mais aussi inscrivait le destin au front des êtres humains.

C’est vrai qu’ils étaient enturbannés, ces Ottomans. Ils portaient des turbans jaunes, blancs ou couleur de melon, semblables à des potirons bien mûrs.

Il resta là jusqu’à ce que le soleil eût disparu derrière les palais. L’eau changea lentement de couleur. Du vert foncé elle passa au bleu sombre, puis au violet, et se fit presque noire.

Turner avait aussi peint des aubes et recréé une Venise à partir de mauves qui étaient sa marque, de bleu et de jaune pâle, de marron et de gris, de verts et de turquoise, de bleu indigo et de rouille, de noirs, de rouges, de rouge orangé et de vert olive, une symphonie de couleurs qui appartenait non pas à la nature mais à sa palette.

Peindre n’était peut-être pas une vénération mais un refuge où il oubliait sa vie orageuse et ses déboires amoureux, une recherche de sérénité.

Selon les historiens, la Venise du XVIe siècle peuplée de cent mille âmes recelait très précisément onze mille six cent cinquante-quatre femmes de mauvaise vie.

Celui qui est perdant dans la vie se rattrape dans l’art

D’ailleurs, ce qu’il cherchait dans la nature, c’étaient les couleurs de son monde intérieur, le gâchis de sa vie et ses propres souffrances.

percevait la nature comme une émanation de cet univers lumineux que dégageaient ses tableaux. Le rouge des cerises se mêlait à celui de la terre, le vert des collines rejoignait le bleu du fleuve sous le soleil de juillet, toutes les couleurs se dissolvaient.

Pour un peintre, la mort, si ce n’est pas peindre selon son bon plaisir, qu’est-ce donc ?

La neige n’avait pas fondu. Un temps brumeux s’était installé. Une couleur unique dominait la ville : gris foncé. Tout, y compris la neige accumulée sur les quais, avait adopté ce ton – les coupoles, les murs, les ponts et les canaux.

Comme dans toutes les églises de Venise, les murs de celle-ci étaient couverts de tableaux. Mais on distinguait difficilement les couleurs et les personnages dans la pénombre, comme s’ils s’étaient recroquevillés dans le froid.

Prenez mes yeux et contemplez le monde ? Que le bleu de la mer ne vous surprenne pas ! Elle est comme ça, la mer, bleu marine ou couleur turquoise, elle rayonne parfois d’un bleu parfait. Aimez aussi le vert des arbres, l’ensemble des couleurs sur les ailes des papillons et puis l’arc-en-ciel dont les sept couleurs scintillent après la pluie

C’était le gris le gardien des lieux. Il avait désormais autorité sur la nature, c’est lui qui déterminait la couleur de la lagune, des îlots, des canaux et du ciel. Le gris, il ne faut pas le sous-estimer. En hiver à Venise, l’eau comme les bâtiments sont gris. Mais les nuances en sont différentes, de même que le blanc nacré est différent du blanc de la pleine lune, le vert-de-gris du vert prairie. Un gris tirant sur le noir vient envahir les canaux, la neige recouvre le noir des gondoles comme un manteau blanc.

Mais demain… Heureusement il existe quelque chose que l’on nomme « demain », dans cette durée soumise à des rythmes différents.

Il avait compris en quittant la lagune que Venise lui offrait un incomparable festival de couleurs.

La nuit ne s’abattra pas comme un cauchemar sur Venise mais la couvrira comme un voile délicat.

Cette image de voile rappela à Kâmil l’aspect des femmes d’Istanbul autrefois. Certaines sont vraiment voilées, on ne peut voir leur visage, à l’exception de deux yeux. Mais ces yeux suffisent à provoquer le fantasme.

Si la musique était la nourriture de son esprit, la poésie en était la respiration. Quant à la peinture, même s’il le dissimulait aux autres, s’il répugnait même à se l’avouer, elle était tout pour lui.

Il y avait toujours cette belle lueur dans ses yeux, le reflet des feuilles d’automne, cette fête de couleurs qui vire du jaune au rouge. Dans ses yeux il y a la brume de fleuves coulant lentement, de tous les fleuves du monde.

Car les tableaux ne parlent pas, la peinture est un éternel silence, peut-être aussi un dialogue du peintre avec lui-même, un long dialogue de toute une vie. Ou la révolte du Verbe dans les couleurs. Lui aussi s’était tu pendant des années en peignant, tandis qu’il luttait avec le tracé et la couleur, il avait toujours dialogué avec lui-même et écouté sa propre voix.

On lisait sur leurs visages la quiétude d’une vie consacrée à l’art.

Une musique venue du fond de lui-même semblait se transmettre à ses mains et rythmer les coups de pinceau.

Ah, si tu pouvais seulement entrer dans le tableau et te promener parmi les couleurs comme dans les rues ! Alors tout se révélerait.

Selon Léonard, l’obscurité était dans la nature de l’univers. Par conséquent il fallait, pour trouver la lumière, partir de l’obscurité. L’obscurité était le premier stade de l’ombre et la lumière son dernier stade : elle pouvait ainsi être déclinée à l’infini. Le peintre devait pouvoir répandre l’ombre et la lumière sur la surface du tableau indépendamment du trait, comme une brume indistincte, une fumée qui se dissipe au vent.

Même les montagnes pouvaient se rejoindre, mais les minutes, elles, ne pouvaient jamais atteindre les heures, ni le jour la nuit.

Infos

Les Bellini : Sous le nom de Bellini, on range trois peintres vénitiens : le père et les deux fils. À ces trois peintres, on doit rattacher Andrea Mantegna qui travailla avec eux et épousa la jeune Bellini. Véritable affaire de famille, puisque sous ces liens se cachent des influences réciproques, des emprunts ou des imitations. Sur ce sol commun, trois personnalités se sont imposées : le père, Jacopo, dessinateur, héritier de la première Renaissance ; Gentile, grand décorateur, très influencé par la géométrie de l’œuvre de son père et de son beau-frère, et surtout Giovanni Bellini, qui sut profiter d’un aussi lourd héritage et poser les prémisses d’une peinture véritablement vénitienne.

Gentile Bellini : Gentile Bellini (1426-1507) était le fils de Jacopo. Il est très connu pour ses grandes peintures qui décorent des bâtiments publiques comme l’école de San Rocco. L’école de San Giovanni Evangelista lui apporta beaucoup de soutien; elle chargea Bellini et d’autres peintres influents pour réaliser de nombreuses œuvres.

La peinture la plus célèbre et majestueuse de Gentile est, à l’évidence, Procession sur la place Saint-Marc. Cette peinture met en scène le thème du miracle. Elle représente un père qui implore de l’aide auprès du reliquaire orné de la place Saint-Marc car son fils est très malade. Après sa supplication, le fils est sauvé.

Au-delà du thème religieux, l’œuvre a une valeur historique importante: elle représente en effet la place Saint-Marc avant l’enlèvement des mosaïques byzantines au XVIe siècle.

Gentile Bellini est surtout célèbre pour ses combinaisons entre effet émotionnel évoqué par les thèmes religieux et attention pour les détails. Contrairement à son frère Giovanni, ce n’est pas dans l’invention que Gentile Bellini donne suite à son œuvre mais dans le réalisme descriptif. Il peint à Venise les portraits de doges. Le portrait de Mehmed II signé par Bellini rappelle qu’il se rendit à Constantinople en 1479, lorsque la paix est signée entre la République de Venise et l’Empire ottoman. Une fois revenu dans sa ville natale, il met à l’épreuve son talent de portraitiste dans de grandes toiles à nombreux personnages qui lui valent plus tard la célébrité. Après l’incendie de 1577, qui détruit toutes les compositions historiques qu’il avait peintes avec son frère Giovanni au palais des Doges, on a gardé le cycle qui décorait la Scuola di San Giovanni Evangelista. De ces peintures, représentant les miracles opérés par une relique de la Croix, trois sont de Gentile, les autres de Giovanni Mansueti, Lazzaro Bastiani et Vittore Carpaccio. Beaucoup de détails de la vie vénitienne y sont illustrés avec une exactitude qui n’exclut pas la poésie. Dans le Miracle de la Croix au pont de San Lorenzo, il représente cet événement comme un spectacle fabuleux et divertissant. Dans les premières années du XVIe siècle, Gentile reçoit la commande d’un ensemble de ce genre destiné à la Scuola Grande di San Marco. Pour évoquer l’Orient dans la Prédication de Saint Marc à Alexandrie, il utilise ses carnets de dessins rapportés de son voyage à Constantinople.