Dupont-Monod, Clara «La Révolte» (08/2018)

Dupont-Monod, Clara «La Révolte» (08/2018)

Autrice : Clara Dupont-Monod, née le 7 octobre 1973 à Paris, est une femme de lettres et une journaliste française. Clara Dupont-Monod fait des études littéraires. Elle a une maîtrise d’ancien français à la Sorbonne.
Ses romans : Eova Luciole, 1998 – La Folie du roi Marc, 2000 – Histoire d’une prostituée, 2003 – La Passion selon Juette, 2007 – Bains de nuit, avec Catherine Guetta (auteur), 2008 – Nestor rend les armes, 2011- Le Roi disait que j’étais diable, 2014, – La Révolte, 2018, – S’adapter, 2021

Stock – 22.08.2018 – 243 pages / Livre de poche – 21.08.2019 – 224 pages (fait partie des quinze romans sélectionnés pour le prix Goncourt 2018 et de la première sélection pour le prix Femina.)

Résumé :

 » Sa robe caresse le sol. A cet instant, nous sommes comme les pierres des voûtes, immobiles et sans souffle. Mais ce qui raidit mes frères, ce n’est pas l’indifférence, car ils sont habitués à ne pas être regardés ; ni non plus la solennité de l’entretien — tout ce qui touche à Aliénor est solennel. Non, ce qui nous fige, à cet instant-là, c’est sa voix. Car c’est d’une voix douce, pleine de menaces, que ma mère ordonne d’aller renverser notre père.  »  
Aliénor d’Aquitaine racontée par son fils Richard Coeur de Lion.

Mon Avis : Aliénor revient, quatre ans après Le Roi disait que j’étais diable. Comme je suis fascinée par Aliénor, je suis ravie. Cette femme de pouvoir, qui ne supporte pas la trahison va enrôler ses trois fils et demander l’appui de son ex-mari pour renverser son mari, le roi d’Angleterre. Tout ne se passera pas comme elle l’espère…
Avec son deuxième mari, Henry Plantagenêt (Henri II d’Angleterre) elle a eu 8 enfants : 5 fils – Guillaume, Henry dit Henry le Jeune, Richard qui devient roi d’Angleterre sous le nom de Richard Ier, et est surnommé « Richard Cœur de Lion, Geoffroy, Jean dit Jean sans Terre et 3 filles – Mathilde, Aliénor, Jeanne. Dans le roman, la parole est donnée à son fils préféré, Richard Cœur-de-Lion.
Comme l’autrice l’a dit en interview (à la Grande Librairie) elle a un avantage sur les Historiens pur jus : en tant que romancière, elle se sert du cadre historique et elle a toute latitude pour remplir les « blancs » en imaginant et en brodant. Alors donc : les événements historiques et les dates sont respectés et le remplissage est à la hauteur.
L’écriture est somptueuse, les descriptions à couper le souffle, on vit et on ressent les aventures en même temps que les personnages. Au-delà du coté historique, j’ai aimé l’importance données aux descriptions de l’amour, de la loyauté, de la détermination, de la colère, de la haine, des silences qui ont donné à son fils les armes pour se protéger. C’est l’histoire d’un fils qui se retrouve aux ordres de son père… De sa naissance à St Jean d’Acre, la vie de Richard Cœur-de-Lion et de sa fratrie. Je ne peux que recommander le passage sur la religion et la foi, si actuel encore de nos jours… Ce livre m’a plu tant sur le fond que sur la forme ; l’analyse aussi du comportement des divers protagonistes, la lettre d’Henri II à son fils, j’ai été émue par la description des sentiments, le caractère d’Aliénor. Une femme forte, qui refuse de courber la tête, une avant-gardiste, une femme de culture, sans peur et déterminée. Et l’écriture flamboyante de Clara Dupont-Monod donne encore plus de corps et de puissance à son héroïne. Si vous aimez les femmes fortes de l’histoire, commencez par lire  Le Roi disait que j’étais diable si ce n’est pas encore fait, et enchainez sur celui-ci. Vous ne pourrez pas être déçus.

Extraits :

Inutile d’attendre des mots d’amour. Ma mère n’en a jamais prononcé. Cela ne m’attriste pas. Mon époque ménage les mots. Elle les respecte trop pour en abreuver les foules, les utiliser à tort et à travers. Viendra bien un jour où l’on parlera tellement qu’on ne dira plus rien. Mais ici, c’est encore un geste d’engagement.

J’ai prononcé le serment à genoux, d’une voix forte : « Relève ce qui est détruit, conserve ce qui est debout. »

C’est un conseil de ma mère : « Tue ou laisse la vie. Mais ne blesse pas. Un homme blessé devient un animal dangereux. »

Autour, dans la vapeur grise, on ne voit rien, mais tout est bruit. On jurerait que le vent ricane, le ciel rugit de joie.

La colère de ma mère est d’une autre nature. Les trahisons l’ont grandie. D’élan, elle est devenue force. Elle a planté ses crocs si profond dans sa mémoire qu’elle est devenue caillou. La colère n’irrigue plus le corps, elle se concentre sur le cœur et sa fonction première : cogner pour respirer.

la haine est une colère qui vieillit bien.

Elle m’a élevé en disant : « N’aime jamais. Admire, dévore, enchante, mais n’aime jamais, ou tu seras dépouillé. » Là aussi, j’obéis.

Les cris résonnent, que je connais si bien : « À l’arme ! »

La cavalcade, le grincement des gonds, le cliquetis des lames, le fracas des murs enfoncés… La guerre est d’abord une affaire de bruit. Demandez aux rescapés qui, des années plus tard, sursautent au son du tonnerre.

Je me bats comme se battent ceux qui ont cru. J’appelle toutes les forces d’ici, celles des sorcières et des vents qui s’enroulent. Ici, les grottes ont les parois lisses à force d’être frottées par les écailles des dragons.

C’est un vieux conseil de sorcière : pour ébranler un homme, misez sur la crainte et non sur la culbute.

Une dentelle d’ombre ondoie au sol. Le soleil voudrait percer les feuilles. J’entre dans la demeure du chêne, de l’orme et du hêtre – ils aiment pousser serrés, unis contre la lumière.

La mémoire est un soldat aux jambes maigres et infatigables. Elle attaque de nuit. Inutile de la fuir. Elle grimpe vos murs et rampe sous vos portes. Elle agit sans haine, avec la lenteur sereine de celle qui connaît ses droits. Qu’importe que son scintillement ressemble aux robes des fées. Le dormeur, lui, ne peut plus bouger, et se sent gagné par le froid.

Mes silences auront été tes meilleures armes. Contre eux, tu as eu envie de te battre ; grâce à eux, tu sais donc te protéger.

Mon armée, ma vraie, celle qui passe les siècles et ne plie devant personne, c’est la littérature.

J’ai fabriqué du rêve et le rêve, au contraire de la terre, n’appartient à personne.

Elle portait ce que le désespoir peut parfois produire de plus redoutable, l’indifférence à la mort. Elle était devenue fleuve, forêt, campagne, forces passives et lentes, insensibles aux chagrins.

Mais détester quelqu’un, n’est-ce pas la meilleure façon d’oublier combien on l’aime ?

[…]j’estime la foi et déteste la religion. La première grandit l’homme, la seconde l’affole. La foi est une affaire intime. Et l’intime, par définition, n’est pas une question collective. Il n’y a que la religion pour décider qu’une croyance personnelle, profonde et secrète, doit sortir du cœur et se muer en système de régence. L’hérésie, elle est là. Lorsqu’on décide qu’un sentiment deviendra texte de loi. Alors, seule la religion peut faire passer des atrocités pour des bienfaits. Nos descendants le vérifieront à leurs dépens. Car, pour l’instant, je te le concède, cette notion de jihad, malgré sa violence, est utilisée par des hommes d’honneur.

Les grandes choses se font dans le creux du cœur, à l’abri des regards. Viendra un temps où il faudra tout dire et tout montrer. Alors l’humanité sera perdue, car, sans secret, l’homme perd sa force.

Je ne suis pas femme à me raconter ; mais j’entrevois parfois, en transparence de l’instant présent, le miroitement de mon passé. Il est posé comme une pierre dans l’eau, au fond de ma vie, et donne à la surface une couleur particulière. Les tristesses ne sont pas un fardeau. Elles veloutent mon existence d’une ombre paisible.

Info : féérie celtique : Guenièvre ou Gwenhwyfar, l’ombre blanche ( https://mythologica.fr/medieval/guenievre.htm )

Image : Photo – “Gisants d’Henri II et d’Aliénor d’Aquitaine” (L’Abbaye Royale de Fontevraud)

2 Replies to “Dupont-Monod, Clara «La Révolte» (08/2018)”

  1. Remonté de la pile alors ? 🙂
    Tout à fait d’accord avec toi, Soeurette…
    Tu as écrit “L’écriture est somptueuse, les descriptions à couper le souffle, on vit et on ressent les aventures en même temps que les personnages. “
    Je plussoie ! ! !
    Et j’attends la suite 😉

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