Loubry, Jérôme «Les refuges» (RL2019)

Loubry, Jérôme «Les refuges» (RL2019)

Auteur : Jérôme Loubry est né en 1976 à Saint-Amand-Montrond. Il a d’abord travaillé à l’étranger et voyagé tout en écrivant des nouvelles. Désormais installé en Provence, il a publié en 2017 chez Calmann-Lévy son premier roman, « Les Chiens de Détroit », lauréat du Prix Plume libre d’Argent 2018. En 2018, il publie « Le douzième chapitre » suivi de « Les refuges » en 2019.

Calmann-Lévy noir – 04.09.2019 – 390 pages – Prix polar Cognac 2019 – Meilleur roman francophone

Résumé

Installée en Normandie depuis peu, Sandrine est priée d’aller vider la maison de sa grand-mère, une originale qui vivait seule sur une île minuscule, pas très loin de la côte. Lorsqu’elle débarque sur cette île grise et froide, Sandrine découvre une poignée d’habitants âgés organisés en quasi autarcie.
Tous décrivent sa grand-mère comme une personne charmante, loin de l’image que Sandrine en a. Pourtant, l’atmosphère est étrange ici. En quelques heures, Sandrine se rend compte que les habitants cachent un secret. Quelque chose ou quelqu’un les terrifie. Mais alors pourquoi aucun d’entre eux ne quitte-t-il jamais l’île ? Qu’est-il arrivé aux enfants du camp de vacances précipitamment fermé en 1949 ? Qui était vraiment sa grand-mère ? Sandrine sera retrouvée quelques jours plus tard, errant sur une plage du continent, ses vêtements couverts d’un sang qui n’est pas le sien…

Mon avis :

Un magnifique roman /thriller psycho-psychiatrique. La découverte d’un auteur (je vais m’empresser de lire les deux premiers) . Il est difficile de vous en parler par crainte de dévoiler des indices. Sachez simplement que c’est mené de main de maître, que l’auteur distille des indices (qui m’ont totalement échappé) que c’est un livre bouleversant par moments. Un livre qui dose l’angoisse et l’empathie, qui devrait plaire à celles et ceux qui aiment le psychologique. Un livre qui alterne passé et présent, couleurs vives et teintes grises… Le moins qu’on puisse dire c’est que les méandres du cerveau sont aussi tortueux que les petits chemins de traverse que l’auteur emploie pour nous mener jusqu’au bout du suspense. Alors je vous engage vivement à mener l’enquête avec la journaliste qui débarque à contre-cœur sur l’île pour vider la maison de sa grand-mère, avec le policier désabusé, avec la psy… Suivez la trace des enfants, écoutez la voix de Goethe, et l’esprit de l’eau…  Un soupçon d’histoire, de littérature, de mythologie, sur une musique des années 30, et c’est parti pour un voyage inquiétant aux confins de la folie… laissez-vous porter, manipuler… Si vous devinez… vous êtes très très forts ! Sans conteste un de mes coups de cœurs polar de cette année 2019.
C’est deuxième fois cette année que j’entends parler du « Lebensborn » … (la 1ère fois voir chronique : Musso, Valentin « Les cendres froides ». Je replonge aussi dans l’univers des troubles post-traumatiques aussi (voir chronique : Nicci French «Jeux de dupes»), la capacité du cerveau à se protéger en cas de stress insurmontable …

Extraits :

Elle dort avec moi chaque nuit. Il n’y a pas plus fidèle compagne que la guerre. Quand vous la rencontrez, c’est pour la vie…

Mais soudain, une autre sensation de déjà-vu éclata dans sa conscience, tel un grain de maïs à pop-corn sous la chaleur d’une huile frémissante.

Certaines civilisations affirmaient que lorsqu’un ancêtre mourait, ses descendants perdaient une partie d’eux-mêmes. Pas seulement d’un point de vue généalogique ou mémoriel, mais également physique. Que les atomes provenant de nos parents et présents dans notre constitution cessaient de vivre à leur tour et que cela entraînait une tristesse organique. Elles prétendaient que c’était là la raison de la fatigue ressentie lors d’un deuil.

Une fine grève, que les marins surnomment « cimetière des vagues  », s’étirait devant elle. Son sable était gris, très loin de la couleur claire et accueillante d’une plage du Pacifique. Des guirlandes d’algues hachuraient sa surface, tels les oripeaux marins d’un monstre lovecraftien.

Mais les ruptures se nourrissent du temps et du silence.
Elles dévorent nos remords et les digèrent jusqu’à les rendre inaudibles.

Les gens se réfugient derrière le mot folie quand ils ne peuvent ou ne veulent envisager une étrange réalité.

les peurs ne disparaissent pas en grandissant. Elles deviennent plus subtiles. Elles se font oublier. Elles ferment juste les yeux.

Ses mots semblèrent hésiter à recouvrer la liberté, comme lestés par le malheur que pourtant personne ne pouvait deviner à cet instant.

[…] la folie se pare bien souvent d’un voile de normalité.
Il se souvint que les sorcières du Berry n’étaient pas forcément de vieilles femmes au nez crochu, mais aussi de belles inconnues au charme trompeur.

D’ailleurs, de quels troubles psychotiques proviennent les sarcasmes ? Vous avez suivi une thérapie pour le découvrir ?

— Oui, cela est dû à une allergie aiguë aux personnes persuadées de détenir toute la vérité… Cela vous semble familier ? s’amusa-t-elle en abandonnant sa lecture.

La véritable folie est insensée, déstructurée…

C’est ce que j’appelle un refuge : une mémoire parallèle qui se substitue à la réalité afin que la victime cesse de souffrir, une illusion projetée par le cerveau pour que son propriétaire survive, tout comme le bouclier neurologique dont je vous ai parlé. En gros, un endroit où se cacher, comme la couverture sous laquelle nous nous sommes tous réfugiés enfants pour fuir des monstres réels ou imaginaires.

Ses yeux et son attention s’égaraient dans la pièce, et ses lèvres murmuraient des phrases destinées à des êtres imaginaires.
Ou à des fantômes.
À des lambeaux d’elle-même.

Chaque victime réagit différemment, et le plus difficile dans ce genre de cas, ce n’est pas d’avouer, mais d’accepter

Déjà, petite, elle adorait courir sous les déluges d’un hiver naissant. Une météo pluvieuse la rendait plus vivante que les caresses hypnotiques d’un soleil d’été, dont les bras chaleureux vous endormaient et vous abandonnaient, apathique et inutile, au bord d’un point d’eau.

Il y avait toujours une part d’étrangeté dans les récits de victimes. Un ami imaginaire, une transformation du bourreau en un monstre mythique, comme le Roi des Aulnes, des fantômes, des bruits ou des apparitions inexpliquées, des lieux inexistants… Cette part de fantastique était le symbole même d’un désir de fuir la réalité, des paroles insensées pour n’importe quel observateur mais cependant révélatrices et fondées d’un point de vue psychiatrique.

— C’est un très beau souvenir, remarquai-je en sentant les larmes frapper à la porte de mon regard.

L’enfant se cache dans le mensonge pour ne pas avoir à affronter la justice de ses parents. La colère, la joie… Lire un livre en est un autre. S’évader de son quotidien pour vivre des aventures par procuration… Mais écrire ce livre en est un également. Derrière ce déluge de mots, l’auteur projette bien souvent ses craintes les plus profondes et les enferme en espérant s’en débarrasser à jamais. Il se réfugie dans la narration de ses pires démons pour ne plus les croiser dans le reflet de son miroir. La vénération d’un groupe de rock, d’un club de foot… l’agressivité et la violence pour se réfugier loin de notre propre faiblesse… se recouvrir d’une couverture pour ne pas avoir à affronter les monstres nocturnes… jouer avec des figurines ou des amis imaginaires… la drogue, l’alcool, la religion… Tous sont des refuges que nous utilisons à un moment de notre vie. De manière consciente ou inconsciente, nous sommes les bâtisseurs de ce qui nous aide à traverser les épreuves de notre existence.

En savoir plus :  Le Roi des aulnes (Erlkönig en allemand) est un poème de Johann Wolfgang von Goethe écrit en 1782.  (lire article Wikipédia

Image : « le roi des aulnes » (statue à Iéna)

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