Bobin, Christian «La part manquante» (1989)

Bobin, Christian «La part manquante» (1989)

Auteur : né le 24 avril 1951 au Creusot en Saône-et-Loire où il demeure, est un écrivain et poète français. À la fois poète, moraliste et diariste, il est l’auteur d’une œuvre fragmentaire où la foi chrétienne tient une grande place, mais avec une approche distanciée de la liturgie et du clergé.

Gallimard – 01.06.1989 – 112 pages /  Folio – 09.04.2001 – 99 pages

Résumé : C’est par incapacité de vivre que l’on écrit. C’est par nostalgie d’un Dieu que l’on aime. Un livre, c’est un échec. Un amour, c’est une fuite. Nous ne pouvons entreprendre que de biais, nous ne pouvons vivre que de profil. Nous ne sommes jamais où nous croyons être. Notre désir est voué à l’errance. Notre volonté est sans poids. Parfois quand même, on approche quelque chose. Parfois quand même on reçoit des nouvelles de l’éternel.
Le battement des lumières sur un visage. La tombée de la foudre dans une encre.
 » Ce n’est pas pour devenir écrivain qu’on écrit. C’est pour rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour.  » C.B.

Mon avis : Cela faisait des années que ce petit livre était dans la bibliothèque. Sans doute un des livres qui appartenait à ma Maman ; et je l’ai découvert… Jamais je n’avais lu de livre de cet auteur, bien que j’aie souvent pensé à le lire, surtout après l’avoir écouté lors de ses passages à « La Grande Librairie » L’émotion à fleur de plume … Il nous parle de solitude, d’absence, de l’enfance, de la femme, de l’amour, de la jalousie, de sentiments, de lecture et d’écriture, de la croyance…  C’est entre le poète et le philosophe… les mots coulent comme l’eau de la rivière, les pensées caressent comme le souffle du vent… C’est doux et profond, empreint de mélancolie… la beauté des mots… hommage à la nature.
On pourrait le rapprocher de Philippe Delerme :   des réflexions, des pensées, des textes sur le quotidien :  des sensations, des instantanés, des souvenirs, des mots … Est-ce narratif ? sans doute ; mais c’est plutôt de la poésie à l’état brut, la sensibilité affleure. Mais j’avoue que Delerme a en plus l’enchantement des étincelles de joie et de bonheur, la légèreté, ce qui manque singulièrement chez Bobin .
J’ai découvert un artisan des mots. J’ai beaucoup apprécié mais à petite dose. C’était son premier livre et je pense que je vais prochainement faire un saut dans le temps pour voir si la beauté de son écriture me ravit toujours, passant au-dessus des thèmes évoqués.

Extraits :

Avec l’enfant commence la solitude des jeunes femmes. Elles seules connaissent ses besoins. Elles seules savent le prendre au secret de leurs bras.

Il y a les enfants et puis il y a le mari, l’enfant vieilli, l’enfant supplémentaire. Il y a toutes ces vies à mener en même temps, et aucune n’est la vôtre.

Choisir Dieu ou le vide, le travail ou le chômage, le désespoir ou l’ennui, choisir. Seulement voilà, on a trouvé autre chose, on a trouvé les livres, avec les livres on ne choisit plus, on reçoit tout. La lecture c’est la vie sans contraire, c’est la vie épargnée. On lit sous les draps, on lit sous le jour, c’est comme une résistance, une lecture clandestine, une lecture de plein vent.

On lit sans ordre, sans raison. La lecture ne peut se commander. Personne ne peut en décider à votre place. Il en va de la lecture comme d’un amour ou du beau temps : personne ni vous n’y pouvez rien. On lit avec ce qu’on est. On lit ce qu’on est. Lire c’est s’apprendre soi-même à la maternelle du sang, c’est apprendre qui l’on est d’une connaissance inoubliable, par soi seul inventée.

L’enfance fait comme un courant profond dans la rivière du jour. Vous y revenez souvent, comme on revient chez soi après beaucoup d’absence.

C’est long de recopier un livre. Il y faut une patience enfantine, un grand oubli de soi. Les copistes attiraient sur eux la même puissante colère. Ils écrivaient quand même : il y a des choses plus durables que la mort, il y a des amours bien plus clairs que de vivre. Le livre, on le découvre peu à peu. On le traîne avec soi depuis trois ans, on ne l’a pas terminé. On l’emmène en vacances, on l’ouvre au ciel d’été, de préférence. Comme si, pour le lire, il fallait retrouver une grandeur qui ne se montre dans aucun emploi contraint du temps

On pourrait recenser les livres suivant l’embarras d’en parler. Il y a ceux engorgés de pensée, de savoir. Tous ces livres ensablés dans l’eau morte des idées. Les gens qui vous en parlent vous sont très vite insupportables. Même quand ils lisent beaucoup ils ne lisent pas : ils confortent leur intelligence.

Ce sont les hommes du sérieux, les hommes sans ombre. L’éclat de l’argent égalise leurs traits. On dirait le même homme à chaque fois, la même absence hautaine, la même ruine de toute aventure personnelle, singulière. On les trouve par milliers dans les bureaux, les aéroports et les restaurants chics.

Ils mettent de l’ordre. Ils mettent le vide, croyant mettre de l’ordre. Ils jettent. C’est une manière de funérailles, une façon d’apprivoiser l’absence – comme de ratisser le gravier d’un chemin par où mourir viendra. Et il y a ceux qui gardent. Ils entassent dans un tiroir, dans une parole, dans un amour. Ils ne perdent rien. Ils disent : on ne sait jamais. Même s’ils savent, ils ne savent jamais. Même s’ils savent que jamais ils ne reviendront aux lettres anciennes, aux boîtes rouillées, aux vieux médicaments et aux vieilles amours. Tant pis, ils gardent.

Il y a toujours une chose qu’on ne jette dans aucun cas. Ce n’est pas nécessairement une chose. Ce peut être une lumière, une attente, un seul nom. Ce peut être une tache sur un mur, un arbre à la fenêtre ou même une heure particulière du jour. C’est une chose dont on s’éprend sans raison, sans besoin. C’est une fidélité silencieuse à ce qui passe et demeure. C’est un amour taciturne, immobile : il se dépose au fond de l’âme comme au fond d’un creuset.

La jalousie est un sentiment d’enfance. C’est une violence simple comme enlever quelques herbes d’un seul geste, et ce sont les racines qui viennent avec, et toute la part de terre, et un grand bloc de ciel.

Dans la jalousie vous accédez à la plus grande connaissance de vous-même, à la connaissance déchirée de la déchirure, au savoir de l’amour comme illusion merveilleuse, comme échec nécessaire.

Le temps passe désormais sans vous, c’est-à-dire qu’il ne passe plus. Il s’entasse.

4 Replies to “Bobin, Christian «La part manquante» (1989)”

    1. c’est le tout premier… essaie peut-être un plus abouti , comme celui que mon amie Isa conseille dans son commentaire.
      J’ai été lire le résumé de « Présence pure » et c’est vrai qu’il me parle

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