Dempf, Peter «Le mystère Jérôme Bosch» (2017)

Dempf, Peter «Le mystère Jérôme Bosch» (2017)

Auteur : Né en 1959 à Augsbourg, Peter Dempf est professeur d’histoire et de littérature allemande. Il a publié depuis 1983 une quinzaine de romans, des recueils de poèmes et des nouvelles. Le Mystère Jérôme Bosch est son premier roman publié en France.

Editeur : Le Cherche-midi – 28.09.2017 – 448 pages / Pocket – 06.09.2018 – 541 pages

Résumé : Dans la lignée de Iain Pears et d’Arturo Pérez-Reverte, ce thriller érudit, qui connaît un triomphe international, entraîne le lecteur dans un jeu de piste passionnant à travers les secrets de l’oeuvre de Jérôme Bosch. 2013 : Madrid. Le Prado. Le Jardin des délices, célèbre triptyque du peintre flamand Jérôme Bosch, a été vandalisé par un prêtre dominicain. Le religieux, convaincu que l’oeuvre dissimule un dangereux secret susceptible de nuire à l’Eglise, a lancé du vitriol sur le tableau avant d’être maîtrisé par les gardiens du musée.
Restaurateur de tableaux, Michael Keie se voit confier la tâche délicate de remettre le triptyque en état. Très vite, il fait une découverte stupéfiante : à plusieurs endroits, les couches de peinture altérées laissent transparaître des symboles cachés. Avec l’aide de son collègue madrilène Antonio de Nebrija, un vieil érudit fantasque, Keie va tenter de déchiffrer ces signes étranges. 1510 : Petronius Oris arrive à Bois-le-Duc dans les Flandres pour travailler aux côtés de Jerôme Bosch.
Alors que la cité est envahie par les sbires de l’Inquisition, Petronius découvre que Bosch, initié à un secret hérétique, travaille en secret à un mystérieux triptyque. Avec ses deux enquêtes parallèles, l’une dans le présent, l’autre dans le passé, qui se font écho pour percer le secret du célèbre Jardin des délices, Peter Dempf fait preuve d’une incroyable érudition et nous offre un suspense magistral qui tient en haleine jusqu’à la dernière page.

Le peintre : Jheronimus van Aken dit Jérôme Bosch, ou Jheronimus Bosch est né vers 1450 à Bois-le-Duc (‘s-Hertogenbosch, en néerlandais, d’où son pseudonyme) et mort en août 15161 dans la même ville, est un peintre néerlandais, du mouvement des primitifs flamands.Membre de l’Illustre Confrérie de Notre-Dame, il fait partie en tant qu’artiste du fleuron de l’art gothique finissant fantastique même s’il peut être culturellement rapproché des milieux humanistes, de la pensée d’Érasme et de Thomas More. « Le Jardin des délices » serait, comme l’Utopia de More, une vision de ce que le monde pourrait être, s’il n’avait été corrompu par le mal.

Mon avis : Une fois de plus, un thriller mettant en scène le peintre Jérôme Bosch. Souvenez-vous, j’avais déjà lu et commenté le livre de Claude Merle « L’ange sanglant » (voir article). Il faut dire que ce peintre s’associe parfaitement au suspense et à l’angoisse. Ce roman m’en a appris plus sur la vie du peintre Jérôme Bosch : sa vie, son environnement, ses fréquentations, le fait qu’il était membre de l’Illustre Confrérie de Notre-Dame ( tout comme Jacob Van Almaengien) et qu’il vivait à Bois-le-Duc en même temps que L’inquisiteur général , Jean de Baerle et pendant que le courant religieux des Adamites était également présent dans la cité.
J’ai beaucoup aimé cette enquête qui, à partir d’un acte pour détruire le tableau nous permet de remonter à l’époque de sa création, suivre la composition de l’œuvre, la façon dont il aurait été construit. Le roman nous plonge aussi dans le contexte historique de l’Inquisition, nous dépeint les conditions de vie à l’époque (les femmes, les peintres, les religieux) .Oris Petronius, apprenti du grand peintre est notre guide dans le passé. Il nous entraîne dans un monde inquiétant et nous fait vivre une aventure picturale, amoureuse et religieuse… Bien sûr il y a un mélange de réalité et de fiction mais j’ai trouvé le mélange bien dosé.
Et se pose la question essentielle qui est la trame du livre : quelle est la signification de ce triptyque de Jérôme Bosch ? Que révèle un manuscrit découvert à Salamanque ? Quelle est l’importance des nombres à l’époque de Bosch (le 3, le 4, le 7, le 12, le 2, le 33, le 100 …) ?  Ces nombres féminins, masculins, magiques, ésotériques, puissants ? En quoi le fait de plonger dans les archives de l’Inquisition peut il aider à la compréhension du tableau ? Quels symboles se cachent dans le triptyque ? Et quel est la signification du bestiaire qui habite le tableau (chouette, cigognes, sanglier, poisson)? Le triptyque détient-il un message mettant en péril l’Église catholique ? Quel rapport avec l’immortalité, le cycle éternel ? Quel rapport avec l’alchimie, l’astrologie ?
Sans oublier les crimes, les aventures des personnages à l’époque de Bosch et à l’époque actuelle… Passionnant, documenté, sans temps mort. Je sais que les avis sont partagés sur le roman mais moi j’ai beaucoup aimé.  

Extraits :

 La Parole faisait naître formes et couleurs, mais la peinture de Bosch suggérait que la Création avait mal compris le message divin.

Croyez-moi ou non, le tableau est comme une sorte de message écrit dans une langue inconnue. Une mosaïque fascinante. Il faut ordonner les pièces du puzzle les unes après les autres pour obtenir un tout cohérent. Et puis un beau jour, un illuminé vandalise cette magnifique œuvre d’art, et la recherche peut faire un bond en avant. Un bond exceptionnel, parce que le vandale a déniché des indices sur la genèse de l’œuvre. Peut-être que le message caché va enfin devenir lisible. Je rêve depuis longtemps d’une pierre de Rosette pour décrypter la parole de Bosch. 

« … et ces personnages ont bel et bien existé. Jean de Baerle est mort en 1515. Un chroniqueur dominicain le mentionne dans ses écrits. Devenu inquisiteur, Baerle prit sa fonction très au sérieux. Il avait la réputation d’être un homme sanguinaire et craint de tous. Jacob Van Almaengien, le Juif converti à la foi catholique, a vécu au même moment sous le nom de maître Philipp Van Sint Jan. Le conflit entre les dominicains et l’Illustre Confrérie de Notre-Dame correspond également à la vérité historique. »

« Le seizième siècle fut une période mouvementée en matière de religion. On connaît bien sûr Martin Luther, mais il n’était pas le seul à exiger la réforme de l’Église, d’autres voix s’élevaient partout en Europe pour appeler le changement. Cela faisait déjà plusieurs siècles que certains théologiens essayaient de faire bouger les choses.

Connaissez-vous la numérologie cabalistique ? La magie et la mystique des nombres. Cela fait sourire de nos jours mais, au temps de Bosch, les érudits évoluaient dans un monde rempli de symboles ésotériques.

Bosch possède cinq lettres. Saviez-vous que la plupart des fleurs possédaient cinq pétales ? Le chiffre cinq est le chiffre du vivant. L’homme est défini par le cinq : deux bras, deux jambes, un tronc, donc cinq parties. Nous possédons sur chaque main cinq doigts, sur chaque pied cinq orteils. Je ne veux pas vous ennuyer, mais un dernier détail devrait dissiper tout à fait vos doutes. Le chiffre cinq est celui du pentagramme. Paracelse écrivait déjà que le pentagramme possédait une grande influence dans le judaïsme et qu’il fallait garder secrète sa signification. Les alchimistes ne cherchaient-ils pas en plus des quatre éléments la quinta essentia, le cinquième élément, qui devait leur permettre de transformer le plomb en or ? »

« Novalis n’a-t-il pas dit que l’incompréhension était le fruit de la déraison ? Chacun cherche ce qu’il sait déjà sans jamais s’ouvrir à de nouveaux horizons.
— Respect, mon père. Je n’aurais pas songé au poète romantique Friedrich von Hardenberg, surnommé Novalis, dans ce contexte-là. Mais je crois que vous avez mis dans le mille. »

Pourtant, depuis que le Vatican a ouvert les archives de l’Inquisition, j’ai commencé à étudier les écrits anciens et j’ai alors compris que j’avais été élu pour lutter contre le démon des temps modernes : la femme. »

« Si nous vivons de la parole, comment doivent être les mots ? demanda le prêtre. Je vais vous le dire : comme des étoiles. Les étoiles sont visibles de tous et ne mentent pas. Alors nous partons en ce monde à la recherche de mots étoilés. La nuit, ils éclairent notre chemin et, le jour, ils brillent plus intensément que le soleil pour nous guider sur la bonne voie. Les étoiles donnent au paysan des indications pour ses plantations, aident le marin à s’orienter et inspirent le mathématicien dans ses calculs. Ces signes du Seigneur sont tellement clairs que même le paysan et le marin, qui ne savent pas lire, peuvent les comprendre… »

Nous ne réfléchissons que lorsque nous remarquons quelque chose d’inhabituel. Mais ce quelque chose doit être familier sans être repoussant, il doit créer un sentiment de fascination pour attirer notre regard. Ceci fonctionne à merveille lorsque nous prenons des formes que nous connaissons, mais que nous ne contemplons jamais de manière consciente. Voilà ce qu’est l’art, Petronius, l’art véritable : faire naître l’horreur à partir du monde qui nous entoure. »

Mais votre portrait est la preuve que le maniement des pinceaux et des couleurs peut tout aussi bien devenir une véritable aventure. En fait, je crois que c’est même comparable aux découvertes de Colomb. Néanmoins, le marin ne peut découvrir que ce qui existe, tandis que le peintre, lors de son voyage dans le monde des couleurs, doit d’abord inventer ce qu’il souhaite découvrir.

 Découvrir par soi-même n’a pas le même impact qu’apprendre une chose par un tiers sans l’avoir vécue. C’est le point faible de nos universités. Les étudiants ne réfléchissent pas par eux-mêmes sur le monde et ses secrets, ils reçoivent des explications toutes prêtes. 

À force de broyer et mélanger un pigment, la teinte obtenue vous est peu à peu familière ; vous savez comment la modifier, comment lui donner plus de brillance et d’intensité. Si vous achetez cette couleur toute prête chez un marchand, vous ne connaîtrez jamais toutes ses propriétés car vous n’aurez pas accompli par vous-même le processus de fabrication.

Une œuvre picturale est plus difficile à comprendre qu’un livre.

Et les livres brûlent très bien, intervint Bosch. On les jette dans une cheminée et les connaissances qui se trouvent à l’intérieur sont réduites en cendres. En revanche, les retables, quand ils sont consacrés, sont rarement détruits. Si on les trouve trop dérangeants, on les met simplement de côté parce qu’on les considère tout de même comme des objets de culte. 

Les hommes du Moyen Âge avaient compris la nature cyclique du temps. Ils considéraient la vie comme un éternel retour. Et le présent était niché quelque part au milieu de ce cercle continuel. 

La tradition judéo-chrétienne possède une pensée cyclique en rapport avec le chiffre sept : sept jours, sept sacrements, sept âges de la vie, sept grandes fêtes religieuses. On a également utilisé le produit du chiffre sept : on célèbre la fête juive Chavouot sept semaines après l’offrande de l’omer, ce qui correspond à sept fois sept jours. On fête Pâques cinquante jours après la Pentecôte, soit sept fois sept jours plus un jour. Tout le calendrier hébraïque repose sur des cycles de sept. Sept jours de la semaine, sept périodes de cinquante jours. Il est même question d’un cycle de sept fois sept mille ans ; à la fin de chaque cycle commence une nouvelle ère. »

Les cigognes ! s’écria-t-il. Devant le cavalier au poisson, nous voyons deux cigognes perchées sur le dos d’un sanglier. Ces oiseaux ne sont-ils pas les annonciateurs du printemps ? Les cigognes sont aussi synonymes d’une vie nouvelle, puisque ce sont elles qui, dans la tradition populaire, apportent les bébés. L’une d’elles regarde en arrière, en direction de l’ère des Poissons, tandis que l’autre est tournée vers l’avant, vers l’avenir. »

« Le sanglier est en revanche l’emblème d’Arès, le dieu de la guerre, et d’autres divinités de la mort. Cet animal évoque les conflits armés et la désolation. Certains auteurs du Moyen Âge lui prêtaient même des pouvoirs diaboliques. »

« L’immortalité, le cycle éternel. Celui qui est immortel n’a besoin d’aucun dieu, Michael. Il devient lui-même un dieu. Si elle se propage, cette idée représente un danger pour l’Église catholique, qui s’est toujours arrangée pour préserver son pouvoir.

Dans l’étang s’ébattent par exemple trente-trois femmes à la peau blanche ou noire. Le chiffre trente-trois représente la perfection. Jésus a vécu trente-trois ans sur terre. Le roi David a régné trente-trois ans. Dans le paradis islamique, l’âge idéal des bienheureux est également de trente-trois ans. J’ai remarqué un autre détail intéressant dans le bassin : il y a trois groupes, trois couples et trois femmes seules. Trente-trois multiplié par trois donne quatre-vingt-dix-neuf. Le quatre-vingt-dix-neuf est un chiffre au-dessous de cent, le nombre de la perfection absolue. Les cavaliers autour de l’étang sont au nombre de cent. Le chiffre symbolisant l’idéal dans le monde hellénistique. C’est aussi un chiffre important dans la chrétienté. 

L’ère des Poissons est une période agitée, truffée de paradoxes. Ce bestiaire en est l’illustration. Le pouvoir est représenté par des animaux royaux tels que le griffon et la panthère ; le calme et la paix sont figurés par les chevaux ; la fécondité est incarnée par la chèvre ; et la famine, d’origine diabolique, est symbolisée par l’ours. La licorne, elle, est l’emblème de la foi et du Christ. Le cerf évoque l’amour et la vitalité. Un fatras d’allégories et de symboles issu de la peinture à fresque du Moyen Âge, dont Bosch se devait de reprendre les codes. 

Vous avez également découvert le visage d’une chouette sur l’un des agrandissements. Cet animal correspond parfaitement à la doctrine des Adamites : symbole d’Athéna, la déesse qui défend l’égalité des sexes, mais aussi symbole de la nuit, du mystère

Quiconque consacre sa vie entière à la vérité et ses diverses manifestations perd le sens de l’imagination.

Bosch veut nous dire que nous vivons sans rien voir ni entendre. Et il a raison. Ne sommes-nous pas aveuglés par le divertissement ? Nous évoluons dans une société où la culture du plaisir et la superficialité jouent un rôle primordial. Bosch décrit ici le déclin de l’humanité. Les hommes sont enchaînés à la musique, ils se dévoient dans des tripots et le diable bleu à tête de rapace dévore finalement tout ce qui leur reste : leur âme. Les sens de l’ouïe, de la vue et du toucher se sont transformés en vices.

 Le Jardin des délices dénonce le système patriarcal défendu depuis des siècles par l’Église catholique.

Il y avait trente-trois femmes qui s’ébattaient dans l’étang du panneau central. Ce chiffre trois redoublé faisait sans doute référence à la Déesse Mère, la Matrice universelle, et à son retour en force imminent. Divinité ancestrale, elle possédait un triple visage : vierge, mère et vieillarde. Cette trinité apparaissait dans toutes les mythologies, qui abondaient de triades divines, comme les trois Moires et les trois Gorgones chez les Grecs, les trois Grâces chez les Romains ou les trois Nornes des Vikings. Le chiffre trois annonçait la fin de l’ère des Poissons, dont le porte-drapeau, Jésus, avait vécu trente-trois ans, et prédisait dans le même temps l’avènement de l’ère du Verseau, qui serait dominée par les femmes.

Jörg Breu l’Ancien (vers 1475 – 1537), d’Augsbourg, était un peintre allemand de l’école du Danube. C’est aussi un graveur, un concepteur de vitraux et un enlumineur.

Adamite : Les adamites (ou adamiens) étaient un mouvement religieux intermittent inspiré par la nostalgie de l’Éden et peut-être par la pensée de Carpocrate. Rattachés au christianisme, les adamites tentaient d’imiter Adam avant la chute. Suivant l’amour libre, ils rejetaient le mariage de même que le travail et vivaient nus le plus souvent possible, dans une sorte d’état d’innocence originelle.

Image : « le jardin des délices » partie supérieur du panneau central du triptyque (source Wikipédia)

One Reply to “Dempf, Peter «Le mystère Jérôme Bosch» (2017)”

  1. Bonjour Catherine, ce roman m’avait bien plu même si en effet, j’avais lu des critiques négatives. Je l’avais lu car Jérôme Bosch est un de mes peintres préférés. Bonne journée.

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