Stefánsson, Jón Kalman «Entre ciel et terre» (2010)

Stefánsson, Jón Kalman «Entre ciel et terre» (2010)

Auteur : Jón Kalman Stefánsson, né à Reykjavík en 1963, est poète, romancier et traducteur. Son œuvre a reçu les plus hautes distinctions littéraires de son pays, où il figure parmi les auteurs islandais les plus importants. Entre ciel et terre est son premier roman traduit en français.
Ses romans : Trilogie romanesque :  « Entre ciel et terre »  – « La Tristesse des anges» – « Le Cœur de l’homme» – Chronique familiale : « D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds»  – « À la mesure de l’univers» –

Gallimard – 18.02. 2010 – 237 pages / Folio – 03.03.2011 – 260 pages – traduit par Éric Boury

Résumé : Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d’autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cou et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires et que nous ne sommes peut-être ni vivants ni morts.
Parfois les mots font que l’on meurt de froid. Cela arrive à Bárður, pêcheur à la morue parti en mer sans sa vareuse. Trop occupé à retenir les vers du Paradis perdu, du grand poète anglais Milton, il n’a pensé ni aux préparatifs de son équipage ni à se protéger du mauvais temps. Quand, de retour sur la terre ferme, ses camarades sortent du bateau le cadavre gelé de Bárður, son meilleur ami, qui n’est pas parvenu à le sauver, entame un périlleux voyage à travers l’île pour rendre à son propriétaire, un vieux capitaine devenu aveugle, ce livre dans lequel Bárður s’était fatalement plongé, et pour avoir s’il a encore la force et l’envie de continuer à vivre.
Par la grâce d’une narration où chaque mot est à sa place, nous accompagnons dans son voyage initiatique un jeune pêcheur islandais qui pleure son meilleur ami : sa douleur devient la nôtre, puis son espoir aussi. Entre ciel et terre, d’une force hypnotique, nous offre une de ces lectures trop rares dont on ne sort pas indemne. Une révélation.

La Presse (article publié dans le Temps le 24 aout 2018) trilogie où s’entremêlent éléments naturels, émotions et références littéraires. Le diptyque suivant confirmera le talent du romancier qui s’attache à effacer les distinctions entre le monde intérieur de ses personnages et le paysage dans lequel ceux-ci évoluent : cette mer omniprésente qui enserre le pays, les champs de lave, les nuits sans fin, «une nature beaucoup plus sauvage que sur le continent européen, où elle a été apprivoisée», explique-t-il.

Mon avis : Alors difficile de parler de ce livre pour moi… L’écriture est certes magnifique et poétique mais je me suis tellement ennuyée qu’au final la magie des mots n’a pas suffi… Combien de fois je me suis dit :  J’abandonne (mais je déteste abandonner un livre… surtout s’il est bien écrit… et puis il n’est pas si long… ; alors j’ai repris une fois encore… et reposé le livre. Je me suis même endormie en le lisant ce qui est extrêmement rare…
Déjà il faut très très longtemps pour avoir l’impression d’entrer dans l’histoire… ensuite malgré le décor, je ne me suis pas passionnée par la pèche à la morue … Impossible de m’attacher aux personnages, impossible de me concentrer sur l’histoire car l’auteur m’a perdue en partant un peu dans tous les sens… J’ai passé mon temps à décrocher… malgré la qualité de l’écriture (et de la traduction).  Peut-être un tort de m’y attaquer en cette période de confinement qui ne me donne pas envie de me prendre la tête … mais quelle difficulté à me forcer à suivre tous ces personnages et ces histoires dans lesquelles je ne me retrouvais plus…
Dans la première partie je me suis enlisée dans la neige … et comme les personnages j’ai ramé… mais je ne vous dis pas à quel point j’ai ramé… J’ai avancé dans cette ambiance triste et froide, glaciale et nostalgique, pourvoyeuse de tristesse et d’angoisse… confrontée à la perte de l’ami, au deuil, à l’incompréhension, aux éléments. Le pire c’est le manque d’entrain, le négativisme… Un pas après l’autre, en redoutant le présent, le futur et pleurant sur le passé… En se disant que le suicide est la panacée universelle, que le sommeil et le rêve permettent d’échapper à tout… On se demande pourquoi ils ne se suicident pas tous … déjà que je m’y perds entre les vivants et les morts…
Malheureusement, la deuxième partie m’a encore moins plu… en plus de m’ennuyer ferme, je n’ai même plus pu apprécier les belles descriptions des états d’âmes mortifères et qui vous donnent envie de vous suicider plutôt que de mettre un pas devant l’autre. Dans la vie en communauté ce n’est pas plus souriant, je me suis mélangée avec tous ces personnages qui boivent leurs bières et suintent l’ennui et le mal de vivre …
Si vous n’avez pas le moral, lisez autre chose… ou alors prévoyez la corde pour vous pendre… ou le trou dans la glace pour vous noyer…

Extraits :

Ses lèvres s’animent, il lit maintes fois le passage et, à chaque fois, l’univers qu’il abrite en son for intérieur s’élargit et gagne en ampleur. 

Le clair de lune peut nous rendre vulnérable.
Il réveille en nous des souvenirs, les blessures se rouvrent et nous saignons.

Les gens vivent, ils ont leurs heures, leurs baisers, leurs rires, leurs étreintes, leurs mots doux, leurs joies et leurs peines, chaque vie constitue un univers qui s’effondre ensuite sur lui-même et ne laisse rien à l’exception de quelques objets rendus précieux et attrayants par la disparition de leur propriétaire, ils deviennent importants, parfois même sacrés, comme si les fragments de cette existence disparue s’étaient reportés sur la tasse à café, la scie, la brosse à dents, le cache-col. Mais tout finit par s’estomper, les souvenirs par s’effacer et au bout du compte, toute chose trépasse. Là où il y avait autrefois vie et lumière ne subsistent qu’ombre et oubli.

Un mot qui en est à peine un et ne sert en général pas à grand-chose, nous n’irions pas dire voilà ! lorsque nous rêvons d’un but, que nous désirons des lèvres, des caresses, nous n’irions pas soupirer voilà ! quand nous connaissons la jouissance, nous ne disons pas voilà ! lorsque quelqu’un nous abandonne et que le cœur se mue en une pierre inerte. 

Celui qui meurt se transforme immédiatement en passé. Peu importe combien il était important, combien il était bon, combien sa volonté de vivre était forte et combien l’existence était impensable sans lui : touché ! dit la mort, alors, la vie s’évanouit en une fraction de seconde et la personne se transforme en passé. Tout ce qui lui était attaché devient un souvenir que vous luttez pour conserver et c’est une trahison que d’oublier. Oublier la manière dont elle buvait son café. La manière dont elle riait. Cette façon qu’elle avait de lever les yeux. Et pourtant, pourtant, vous oubliez. C’est la vie qui l’exige. Vous oubliez lentement, mais sûrement, et la douleur peut être telle qu’elle vous transperce le cœur.

La visibilité ne diminue certes que peu avec l’obscurité qui reste l’obscurité et le soir qui demeure le soir. Puis il se transforme en une nuit qui vient se poser sur les yeux, s’infiltre dans les pupilles, emplit les nerfs optiques : lentement, mais sûrement, ce gamin qui marche s’emplit de nuit. Il voudrait plus que tout s’allonger, à l’endroit où il se tient maintenant, se décharger de son fardeau, se coucher sur le dos les yeux ouverts, le monde est sombre à l’exception des flocons de neige à côté de lui, ils sont blancs, ils ont les ailes des anges pour modèle. La neige le recouvrirait, il mourrait en pénétrant dans cette couleur blanche.

Il suffit de se tuer et voilà toute incertitude balayée. 

Il rêve de vie, il rêve de mort.
Il en est qui, parmi les défunts, vivent en rêve, voilà pourquoi il peut être douloureux de se réveiller. Il se tourne dans l’obscurité et met un certain temps à prendre ses repères, à distinguer le réel du rêve, la vie de la mort, allongé dans le lit, il geint, comme un animal blessé, se rendort, s’enfonce comme une pierre dans l’océan des songes.
Parfois, c’est dans le sommeil qu’on est le plus heureux, tu y es à l’abri, le monde ne t’atteint pas. Tu rêves de sucre candi et de jours de soleil.

Ce n’est pourtant pas toujours facile de se remémorer le passé sans avoir un pincement au cœur, sans ressentir de la tristesse et le remords de ne pas en avoir assez profité, ne pas avoir assez écouté, pris qu’il était par le temps,

Papa, pourquoi le soleil ne tombe pas, pourquoi ne voyons-nous pas le vent, pourquoi les fleurs ne parlent pas, où s’en va la nuit pendant l’été, la lumière en hiver, pourquoi les gens meurent-ils, pourquoi sommes-nous obligés de manger les animaux, ça ne les rend pas tristes, quand est-ce que le monde va mourir ?

Les rêves nous libèrent parfois des amarres de la vie. Ils sont tel un soleil dans les coulisses du monde. 

Il est facile de se bercer d’illusions lorsqu’on est seul, on peut presque se fabriquer une personnalité, se montrer plein de sagesse, de mesure, avoir réponse à tout, mais il en va autrement parmi les gens, la chose nécessite un effort, là, tu n’es plus aussi mesuré, absolument pas aussi sage, parfois, tu n’es même qu’un fichu crétin qui débite toutes sortes d’âneries.

 Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d’autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires et que nous ne sommes peut-être ni vivants ni morts. Pourtant, à eux seuls, ils ne suffisent pas et nous nous égarons sur les landes désolées de la vie si nous n’avons rien d’autre que le bois d’un crayon auquel nous accrocher. S’en vient le soir qui pose sa capuche sur toute chose. 

Les sanglots apaisent et soulagent, mais ils ne suffisent pas. On ne peut les enfiler les uns derrière les autres et les laisser s’enfoncer comme une corde scintillante dans les profondeurs obscures afin d’en remonter ceux qui sont morts et qui auraient dû vivre.

Cette Mère Corbeau. Cela lui va comme un gant. Elle a les cheveux aussi bruns que leurs ailes, ses yeux sont deux boulets de charbon qui reposent depuis des millénaires au plus profond de la terre et jamais nulle clarté ne les a baignés. Les plus enhardis vont jusqu’à affirmer qu’elle a un croassement à la place du cœur, mais garde-toi de croire tout ce qu’on raconte. 

Les mots sont des flèches, des balles de fusil, des oiseaux légendaires lancés à la poursuite des héros, les mots sont des poissons immémoriaux qui découvrent un secret terrifiant au fond de l’abîme, ils sont un filet assez ample pour attraper le monde et embrasser les cieux, mais parfois, ils ne sont rien, des guenilles usées, transpercées par le froid, des forteresses caduques que la mort et le malheur piétinent sans effort.

 les beaux souvenirs lumineux nous appartiennent éternellement, mais les mauvais ne disparaissent pas non plus, ils en viendraient même presque à nous hanter encore plus avec le temps, que le diable l’emporte.

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