Sorman, Joy « la peau de l’ours » (08/2014)

Sorman, Joy « la peau de l’ours » (08/2014)

Résumé : Le narrateur, hybride monstrueux né de l’accouplement d’une femme avec un ours, raconte sa vie malheureuse. Ayant progressivement abandonné tout trait humain pour prendre l’apparence d’une bête, il est vendu à un montreur d’ours puis à un organisateur de combats d’animaux, traverse l’océan pour intégrer la ménagerie d’un cirque où il se lie avec d’autres créatures extraordinaires, avant de faire une rencontre décisive dans la fosse d’un zoo. Ce roman en forme de conte, qui explore l’inquiétante frontière entre humanité et bestialité, nous convie à un singulier voyage dans la peau d’un ours. Une manière de dérégler nos sens et de porter un regard neuf et troublant sur le monde des hommes.

Avis : Que c’est long parfois 160 pages ! Nettement suffisant pour moi ! Je ne suis pas du tout entrée dans le livre ! Mal à l’aise du début à la fin, jamais trouvé le ton juste…Mais je suis à contre-courant de l’avis général je crois. Je n’ai jamais trouvé la « magie » du conte. Dans ce livre les « personnages » qui ont des sentiments sont les animaux et pas les humains. Le but est de démontrer que les hommes sont des bêtes et les animaux sont humains ; rechercher la bête qui est dans l’homme, montrer à quel point les animaux sont affectés par la méchanceté, poussés à la mélancolie et à la dépression. L’ours, prédateur sexuel va porter un regard décalé et extérieur sur le genre humain. L’auteur explique que depuis le Moyen Age, l’ours est perçu comme le prédateur, sous des dehors « nounours » : on gardait les jeunes filles à la maison lors du passage du montreur d’ours car l’animal était perçu comme le concurrent de l’homme en matière de sexualité. Dans le roman la malédiction vient de l’ours ; il enlève une femme, la viole et la femme est considérée comme une sorcière et non comme une victime. L’enfant qui nait de cette union contre-nature, mi-ours comprend vite que pour survivre il doit se soumettre à l’homme et ne jamais se révolter ; tout au long de sa vie il s’aplatira devant les hommes. Il sera bête de foire, animal de cirque, animal de zoo… Seuls rapports doux : avec des femmes faisant partie de la galerie des phénomènes de foire. L’idée est intéressante : le rapport animal/homme m’a fait penser au rapport esclave/maître.. Mais même si le sujet m’a plu, les descriptions trop dures m’ont mis en retrait. Je n’ai jamais ressenti d’empathie, je suis restée semi spectatrice d’un spectacle qui ne m’a ni plu ni convaincu..  aucun personnage ne m’a semblé vraisemblable…

Extraits :

Le contrat interdisant aux ours de s’approcher des enfants avait été étendu aux jeunes filles, leur attirance réciproque, depuis longtemps suspectée et redoutée par les hommes, mettant en péril la survie de la communauté, le maintien de l’ordre et la bonne moralité des femmes, dont il ne faut pas exciter le désir

un enfant-ours, mi-homme mi-bête, au visage rose, poupin et lisse — des pommettes, un nez et des yeux d’ange cerclés d’une fourrure légère comme de la mousse —, petit garçon dodu et voûté, musclé et épais, couvert de poils aux reflets roux

Une folle doublée d’une sorcière qui a couché avec un ours, une créature du diable enchaînée à ses instincts les plus vils, une déréglée sexuelle qui copule avec les bêtes et pervertit la marche du monde

Mais à mesure que le souvenir de l’enfant velu s’éloigne en moi la mélancolie gagne, c’est le sentiment acide d’une disparition, d’un destin escamoté, comme si l’épaisseur de mes poils avait définitivement recouvert la possibilité de vivre ma vie. Pourtant je me laisse conduire par mon maître de place en place

je me suis rêvé ours, celui qui peuple la montagne immense, qui hante la forêt, noire et dense comme une nuit sans lune, mais en moi la vengeance a reflué, la lassitude a vitrifié chaque recoin de mon cœur.

Le sanglier est maintenant mon complice, il n’affrontera pas un adversaire réticent car les animaux ont le sens de la loyauté et du spectacle

D’abord la mer qui se tait, l’air qui se fige, le ciel de midi qui vire au vert sombre puis à un noir de lave, la nuit qui tombe d’un coup, rideau de mort, un immense voile s’abat sur la totalité de l’horizon, la vigie frissonne en haut du mât, aperçoit un arc électrique au bout de sa longue-vue et donne l’alerte — tout a sombré dans l’obscurité et des crevasses d’eau s’ouvrent devant nous. Le vent se réveille, un géant surgi des fonds marins, il s’emballe, la mer grossit et se fend, les nuages gris crèvent en cascade

La rébellion a une fois de plus déserté mon corps, fièvre qui décélère, colère évanouie à l’instant où l’homme disparaît de mon champ de perception, son existence brumeuse immédiatement dissipée.

je leur trouve un air de fête et d’impatience

à nouveau changer de terre et de vie, les hommes ne nous laisseront donc jamais en paix, ils ne songent qu’à nous déplacer, nous acheter et nous vendre, nous charger et nous décharger. Mais eux que fuient-ils ? La guerre, la peste, la ruine ? Ils ont l’air si pressés de partir — leurs peaux hâlées et épaisses, leurs cheveux longs et poussiéreux, leurs paupières lourdes. Ont-ils bouclé leurs malles à la va-vite alors que le ciel s’assombrissait, rattrapés par des dettes ou de vieilles querelles ? À moins qu’éternels vagabonds ils soient incapables de se fixer, de s’installer. Ou qu’ils aient pris la route poussés par une lassitude devenue trop vive, parce que rien ne les retenait et alors à quoi bon rester

Une férocité mal placée et c’est la mort, un geste menaçant, une attitude non répertoriée dans leurs manuels de dressage et ils n’hésiteront pas à nous tuer.

C’est au cirque que je vais enfin approcher et connaître les femmes, celles auxquelles je suis irrémédiablement attaché, condamné par la légende et mon histoire, celles que les hommes ont toujours tenues loin de moi.

Les hommes cherchent leur bête, hésitent entre le violent et le doux, l’indomptable et la soumission, le cruel et le sage

ici rien n’étonne, aucun être vivant aussi curieux soit-il n’attire l’attention, nous sommes tous des rebuts de la nature, nés d’un orage, de l’accouplement d’une sorcière et d’un ange. À mesure que je m’enfonce dans les dédales de la galerie surgissent sous mes yeux une multitude de personnages prodigieux qui me mettent en joie, l’ambiance est festive, chaleureuse et bruyante, je me fonds dans ce peuple de l’extraordinaire et j’observe.

Sa vue m’arrache des soupirs nostalgiques d’un temps que je ne sais pourtant pas identifier, d’un temps que je n’ai même pas connu

Il faut attendre le noir complet, infiltré dans chaque repli du ciel, il faut attendre les étoiles comme des signaux — la voie est libre : le silence nous saisit, épais, figé comme de la glace, un manteau de silence qui nous emprisonne aussi sûrement que la banquise, ce silence comme une profonde inspiration avant le cri

me laisse faire — laisser les hommes croire en leur puissance pour avoir la paix

Peu à peu mes réflexes s’éteignent, je ne suis plus que la commémoration de moi-même

Avoir échappé à la condamnation à mort, avoir arpenté des continents, traversé un océan, avoir montré l’étendue de mon talent, fait preuve de docilité et d’intelligence, m’être adapté à toutes les situations et toutes les géographies, avoir collaboré avec les hommes, travaillé à leurs côtés pour préserver ma vie, mon secret, pour ne pas finir une balle dans la tête, sur un billot, dans un fossé.

N’être d’aucun monde, ni de celui-ci ni d’un autre, n’être d’aucun bord et attendre. Il me semble que l’espace n’existe plus, que seul subsiste le temps, une durée épaisse et collante comme de la mélasse

Et si l’espace est un drame parce qu’il a été aboli, le temps l’est parce qu’il ne connaît plus de bornes, s’étend à l’infini, aussi extensif que les lieux sont racornis.

survivre est l’affaire des hommes, le destin qu’ils se sont inventé

le temps est un présent qui n’en finit pas, alourdi par la perspective lointaine de la mort

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