Lenormand, Frédéric «Les princesses vagabondes» (1998)

Lenormand, Frédéric «Les princesses vagabondes» (1998)

Auteur : Couronné par les prix Historia et Arsène Lupin, Frédéric Lenormand est auteur de nombreux romans historiques. Pour en savoir davantage, je vous invite à aller sur la page de mon blog « Auteurs E-L »

JCLattès – 26.08.1998 – 202 pages / Prix François Mauriac de l’Académie française.

Résumé : Mesdames ont toutes passé la cinquantaine lorsque survient la Révolution française. Depuis leur petit château de Bellevue, oubliées de tous, les dernières filles de Louis XV contemplent l’agonie de la monarchie. Il y a Sophie, qui s’enthousiasme pour les philosophes des Lumières autant que pour le marquis de Sade, Victoire, la botaniste, grande collectionneuse de bananiers sur pied, Louise, la carmélite, qu’un vœu oblige à ne s’exprimer qu’en latin, et l’autoritaire Adélaïde, l’aînée, chef de ce bruyant quatuor. En 1791, pour échapper à l’ombre de la guillotine, Mesdames prennent la fuite à bord d’un équipage bringuebalant qui les mène toujours plus loin – Rome, Naples, Venise… De ville en ville, elles visitent cousins et amis, le roi de Naples, le cardinal de Bernis, le pape, dont elles espèrent l’hospitalité. Mais qui voudrait de ces encombrantes princesses, affolées par l’ailleurs et toujours rattrapées par le vide, fantômes d’un Ancien Régime que tout le monde veut enterrer ? Tissé d’humour et de légèreté, de tragique et de dérisoire, ce roman nous entraîne dans leur cavalcade à la vitesse d’un carrosse qui s’emballe.

Mon avis : Voyage à pied à cheval ou en voiture … j’ai choisi le carrosse… Un peu étonnée en lisant les dates de décès des quatre princesses… Si j’en crois les dates seules deux princesses auraient pris la fuite : Victoire et Adélaïde… Victoire, férue de musique et de botanique et Adélaïde, la meneuse …
Mais même si l’auteur semble avoir fait une grosse entorse à la réalité en faisant voyager deux personnes dejà disparues, je pense que les portraits qu’il trace des princesses et le trajet qu’elles ont suivi ainsi que les anecdotes et rencontres qui ont émaillé la fuite  des deux princesses qui ont réellement fait le voyage doivent être authentiques. Et puis le voyage de ces quatre filles de Louis XV est tellement distrayant ! Toujours l’humour ravageur de Lenormand.
Alors oui, il y en a deux de plus dans le carrosse … mais n’oublions pas que c’est un roman et que si la révolution avait eu lieu quelques années plus tôt ou que Sophie et Louise étaient mortes quelques années plus tard… le récit de l’auteur aurait collé à la réalité et les quatre rombières auraient effectivement fuit ensemble en Italie ; et d’ailleurs, comme le dit la fin de l’histoire, n’aurait-t-on pas voyagé en compagnie de ces chères disparues ? Ne vit-t-on pas en compagnie de nos proches, de celles et ceux qui ont peuplé notre vie, notre passé… Alors rêvons  du printemps à Bellevue, en présence de ceux qu’on a aimés, qu’ils soient là en rêve ou en réalité, les absents ne sont jamais bien loin et peuplent notre vie et notre réalité – vraie ou imaginaire qu’importe …
Ce qui est sûr c’est que Trieste fût la fin du voyage, après avoir traversé l’Italie…
Un voyage à la fois drôle et triste, une fuite en avant en essayant de survivre à un monde qui n’est plus, il en restera des sourires et un sentiment de pitié pour ces princesses qui vivaient décalées de la réalité, perdues dans un monde qui changeait, confrontées à des périls qu’elles n’étaient pas armées pour affronter…

Extraits :

5 août 1789.
Les trois sœurs apprirent à leur réveil qu’il n’y avait plus de princesses en France. Une instance inconnue, de création récente, nommée « Assemblée nationale », venait d’abolir les droits féodaux. La nouvelle ne leur inspira d’abord qu’incompréhension, car l’exercice des privilèges de la naissance participait de leur vie même, rien ne leur semblait plus naturel que de voir qu’on s’inclinât sur leur passage, la fonction était leur raison d’être, et la dure condition d’altesse valait bien quelques menues compensations.

Sophie était effrayée par le manque d’éducation politique.
– Le croirez-vous, j’ai dû moi-même leur exposer les grandes lignes de L’Esprit des lois ! Comment peuvent-ils faire la révolution sans avoir lu Montesquieu ni Condorcet ? Que font ces messieurs de l’Assemblée ? C’est insensé ! Je ne peux tout de même pas m’en charger !

Le château où seule avait brillé leur chandelle n’était plus ce phare dressé face aux marées, et si Victoire avait été réveillée, c’était pour s’entendre annoncer la nouvelle de leur mort prochaine.

La voiture et ses gardes royaux filèrent avec une telle hâte en direction du sud que l’on eût cru la citrouille de Cendrillon aux abords de minuit.

– Adélaïde, Victoire, Sophie et Louise de France, répondit Sophie. F comme forfaiture, R comme rébellion, A comme assassinat, N comme népotisme, C comme calamité et E comme exil.
« C.A.P.E.T. », inscrivit le douanier.

A la vue du Saint-Père sous sa tiare constellée de pierres précieuses, plus couvert de bijoux qu’un sultan seldjoukide, entouré de Suisses déguisés en Arlequin, Sophie comprit d’où Molière avait copié la scène finale du Bourgeois Gentilhomme.

Elles se tenaient debout sur un tas de poussière effarant dont la Méditerranée léchait les pieds. Elles comprirent alors quel sens revêtait la vie en Campanie : habiter Naples, c’était danser entre la fournaise et la mer, jouer pour l’éternité avec l’abondance et la mort.

On avait beau assurer que février à Naples était le mois le plus doux, jamais dans les pires frimas de Versailles elles n’avaient ainsi senti leurs chairs se glacer sans qu’aucun feu y remédiât. Elles comprirent que c’était d’exil qu’elles souffraient, leurs vies s’installaient dans un pénible hiver d’où rien ne les sortirait, que la mort.

Louis XVI avait eu La Pérouse, Bonaparte avait désormais Aboukir, deux rêves engloutis dans les naufrages.

Chaque jour les quatre sœurs jouaient, elles jouaient, faisant naître en Marie-Caroline des projets d’assassinat : « Si au moins on pouvait ne plus les entendre, si elles se taisaient, mieux : si elles mouraient… Et surtout, plus de musique, jamais plus ! » La musique de Mesdames, c’était l’écho de la Révolution, le bruit de la guillotine, et l’image de sa propre déchéance. Le violon d’Adélaïde serinait, le violoncelle de Louise tranchait avec lenteur, les staccati de Victoire sur le clavier éclataient comme des rafales d’infanterie, et l’alto de Sophie pleurait sur les royaumes transitoires.

Victoire, après souper, se remémorait l’air d’une berceuse fredonnée par Marie Leszczynska. Les paroles, elle n’avait jamais pu les retenir : elles étaient en polonais. Toutes les dames de la famille royale étaient étrangères. Leur grand-mère était piémontaise, leur frère avait pour épouse une Saxonne et leurs neveux des Italiennes et des Autrichiennes ; les eût-on mariées, c’eût été à un Portugais ou un Bulgare ; quant à Louise, elle avait épousé Dieu, qui est de toutes les nationalités. Dans l’ombre du bateau, Victoire pressentait l’origine de cette inadéquation avec leur pays qui les avait toujours caractérisées. Puis le sommeil estompait peu à peu les angoisses de la princesse, aux accents lointains d’une berceuse dont les paroles lui resteraient toujours inaccessibles.

 

Info : Mesdames est une appellation désignant au XVIIIe siècle les filles de Louis XV, dont la plupart demeurèrent à la cour, sans alliance.
– Louise de France (1737 – 1787), Madame Septième (ou méchamment Madame Dernière car le couple royal vécut séparément après sa naissance), puis Madame Louise, puis Mère Thérèse de saint Augustin après son entrée au Carmel (1770) – Louise-Marie de France (1737 – 1787), dite Madame Louise ou Madame Dernière, était la plus jeune des enfants de Louis XV et de Marie Leszczyńska. Elle fut appelée Madame Louise après son baptême en 1747. Elle entra au Carmel en 1770 sous le nom de Thérèse de Saint-Augustin, et y eut la charge de maîtresse des novices puis d’économe. Elle fut élue prieure à trois reprises. Décédée en 1787, elle est déclarée vénérable en 1873.
Sophie de France (1734 – 1782), Madame Cinquième puis Madame Sophie : est la sixième des filles et la huitième des dix enfants de Louis XV et de Marie Leszczyńska.
Marie-Adélaïde de France (1732 – 1800), Madame Quatrième, puis Madame Troisième, puis Madame Adélaïde et enfin Madame à la mort de Madame Henriette (1752) : quatrième fille et sixième enfant de Louis XV et de Marie Leszczyńska, est née le 23 mars 1732 à Versailles, baptisée à Versailles le 27 avril 1737, et morte le 27 février 1800 à Trieste. Dotée d’un caractère vif, elle sut s’imposer comme un véritable chef de famille auprès de ses sœurs.
Victoire de France (1733 – 1799), Madame Quatrième puis Madame Victoire : née à Versailles le 11 mai 1733 et morte à Trieste le 7 juin 1799, est l’une des huit filles de Louis XV et Marie Leszczynska. Quand éclatent les premiers troubles liés à la Révolution française, il ne reste plus qu’elle et sa sœur aînée Madame Adélaïde des dix enfants qu’avait eus Louis XV. Les deux princesses, opposées à la politique anti-chrétienne de l’assemblée révolutionnaire, quittent la France pour Rome en février 1791, non sans avoir subi quelques avanies sur leur chemin d’exil. Elles ne doivent leur salut qu’à l’intervention de Mirabeau.

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