Morrison, Toni «L’oeil le plus bleu» (1994)

Morrison, Toni «L’oeil le plus bleu» (1994)

Auteure : Toni Morrison (de son vrai nom Chloe Anthony Wofford), née le 18 février 1931 à Lorain en Ohio, dans une famille ouvrière de quatre enfants est une romancière, professeur de littérature et éditrice américaine, lauréate du Prix Pulitzer en 1988, et du prix Nobel de littérature en 1993 et et morte à New York le 5 août 2019. Elle est à ce jour la huitième femme et le seul auteur afro-américain à avoir reçu cette distinction. C’est le roman Beloved, dont l’édition française remonte à 1989, qui a fait connaître Toni Morrison en France. Mais sa notoriété américaine était venue dix ans plus tôt, coup sur coup, en l’espace de deux romans : Sula (1973) et Song of Solomon (1977). Après L’Œil le plus bleu, elle publie en 1977 Le Chant de Salomon, couronné par le Grand Prix de la critique, qui remporte un énorme succès. Dix ans plus tard, en 1987, elle reçoit le prix Pulitzer pour son cinquième roman : Beloved. Parce que « son art romanesque, caractérisé par une puissante imagination et une riche expressivité, brosse un tableau vivant d’une face essentielle de la réalité américaine », l’Académie de Stockholm lui a décerné, le 7 octobre 1993, le prix Nobel de littérature. Aujourd’hui retraitée de l’université de Princeton, Toni Morrison a été faite docteur honoris causa par l’université de Paris VII. Délivrances est son dernier roman paru.

Editions Christian Bourgois – 1.10.1994 -218 pages / 10/18 – 22.05.2008 – 217 pages

Résumé : Avec L’œil le plus bleu, saisissant premier roman vibrant de douleur et de révolte, Toni Morrison marque son entrée en littérature. A Lorain, dans l’Ohio des années 40, Claudia et Pecola, deux fillettes noires, grandissent côte à côte. La première déteste les poupées blondes, modèles imposés de perfection qui lui rappellent combien sa haine est légitime. L’autre idolâtre Shirley Temple et rêve d’avoir les yeux bleus.
Mais face à la dure réalité d’une Amérique Blanche, le rêve de beauté d’une petite fille est un leurre qui ne cède le pas qu’au fantasme et à la folie.

Christian Bourgois – 1,10,1994 -218 pages / 10/18 – 22.05.2008 – 217 pages

Mon avis : J’avais déjà lu « Sula » de cette romancière que j’avais beaucoup aimé. J’ai eu plus de difficulté à lire Toni « L’œil le plus bleu », car il y a plusieurs personnages et il semble que le récit va parfois un peu dans tous les sens. C’est un récit dur, dérangeant, sans concession, sur la manière dont la communauté noire est traitée en Amérique, plus précisément en Ohio.
Tout le roman tourne autour de la vie d’une petite fille, Pecola. Elle est le point central du récit et tous les personnages ont un lien avec elle, de près ou de loin.
Les thèmes abordés sont la beauté et la laideur, la féminité, l’oppression des femmes, le viol, l’inceste, la sexualité et en particulier les premiers rapports sexuels et leur importance dans la vie plus tard, les relations familiales, le racisme, la différence entre les noirs et les métis, les humiliations sous toutes leurs formes, la recherche du père.
Des le début on voit l’importance des images de la beauté véhiculées par le cinéma, la publicité et les médias : Shirley Temple et surtout la couleur de peau blanche…et surtout la beauté qui est importante dans le roman est la beauté extérieure et non celle fondée sur les valeurs que les personnes peuvent avoir en elles, et de ce fait ceux qui sont moches ont une vie terrifiante et affreuse dans cette histoire. De fait la beauté arrive même à contenir la violence (quand Pecola se fait agresser par les garçons de l’école, la beauté de la jeune Maureen les fait stopper la violence). Le thème beauté/laideur m’a semblé le plus présent dans le roman.
L’oppression est aussi bien présente ; quand ce n’est pas la violence physique des hommes qui partagent la vie des personnages, c’est la violence des mots et des ragots qui sont là pour rabaisser les plus faibles et les opprimer. Les seules à ne pas en souffrir sont les prostituées car les hommes ont besoin d’elles. Les autres femmes n’ont qu’à subir et se taire.
Dans ce livre elle parle aussi de religion, allant même jusqu’à mettre en doute l’existence de Dieu. Le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle a le cran de dénoncer.
Il faut rappeler qu’au moment de la sortie du livre ( publié aux Etats-Unis en 1970), les romans mettant en scène des noirs étaient pour ainsi dire inexistants. Il y avait uniquement des essais et des publications documentaires.

Extraits :

Il n’y a vraiment rien à ajouter – sauf Pourquoi. Mais comme le Pourquoi est difficile à expliquer, on doit se réfugier dans le Comment.

Leur conversation est comme une danse un peu méchante : un son rencontre un son, fait la révérence, hésite et se retire. Un autre son entre dans la danse, mais un autre lui prend la vedette : les deux sons tournent l’un autour de l’autre et s’arrêtent. Parfois leurs paroles décrivent des spirales hautaines ; d’autres fois, elles font des sauts stridents et tout est ponctué de grands éclats de rire comme la palpitation d’un cœur en gelée.

Etant une minorité à la fois comme caste et comme classe, nous vivions sur l’ourlet de la vie en luttant contre notre faiblesse et en nous battant pour nous accrocher ou pour grimper sans aide dans les grands plis du vêtement.

La colère est une meilleure compagne. Être en colère, cela a un sens. C’est une réalité et une présence. La conscience de sa valeur.

Toutes l’avaient regardée avec de grands yeux qui ne comprenaient pas. Des yeux qui ne posaient pas de questions et qui demandaient tout. Toutes l’avaient regardée sans ciller et sans se troubler. Dans leurs yeux, il y avait la fin et le commencement du monde, et l’étendue désertique qui les séparait.

D’abord un bourdonnement profond, la bouche fermée, puis un bruit plus fort et plus chaleureux. Un rire, beau et effrayant. Elle penchait la tête sur le côté, fermait les yeux et secouait son corps massif en laissant son rire tomber comme une cascade de feuilles rouges autour de nous. Des bribes et des volutes du rire nous suivaient tandis que nous courions.

Mais pour découvrir la vérité sur la façon dont meurent les rêves, il ne faut jamais croire ce que dit le rêveur.

Là, dans l’obscurité, ses souvenirs lui revenaient et elle succombait à ses rêves anciens. En plus de l’idée de l’amour romantique, elle a découvert celle de la beauté physique. Les idées sans doute les plus destructrices de l’histoire de la pensée humaine. Toutes deux naissaient de l’envie, se développaient dans l’insécurité, pour finir en désillusion. En mettant la beauté physique sur le même plan que la vertu, elle se dépouillait l’esprit, l’enfermait et, par-dessus le marché, en éprouvait du mépris pour elle-même.

Elle donnait à son fils le désir violent de s’enfuir, et à sa fille la peur de grandir, la peur des autres, la peur de la vie.

Elles étaient entrées dans la vie par la porte de service. Convenables. Tout le monde était en position de leur donner des ordres. Les femmes blanches leur disaient : « Fais ça. » Les enfants blancs leur disaient « Viens ici. » Les hommes noirs leur disaient : « Allonge-toi. » Les seuls dont elles n’avaient pas besoin de recevoir d’ordre étaient les enfants noirs et les autres femmes noires.

Les pompes funèbres qui enterrent les Noirs, c’est pas bon marché.

Il gagnait peu mais il n’avait pas le goût du luxe – son expérience du monastère avait renforcé son ascétisme naturel tout en développant son penchant pour la solitude. Le célibat était un havre, le silence un bouclier.

C’était comme si son mépris pour les contacts humains s’était transformé en désir pour les choses que les humains avaient touchées. Le peu d’humain qui tachait encore les objets inanimés était tout ce qu’il pouvait supporter de l’humanité. Par exemple, contempler les traces de pieds humains sur le paillasson, respirer l’odeur de la couverture et se rouler dans la douce certitude que de nombreux corps y avaient transpiré, dormi, rêvé, aimé, souffert et étaient même morts dessous. A chaque fois qu’il s’en allait, il emportait ses objets, et il en cherchait toujours d’autres. Cette passion pour les choses usées l’amenait à inspecter de façon fortuite, mais habituelle, le contenu des poubelles dans des impasses, et des corbeilles à papiers dans les lieux publics…

Dans l’ensemble, sa personnalité ressemblait à une arabesque : enchevêtrée, symétrique, équilibrée, et solidement bâtie – à l’exception d’une faille.

 

Il lisait avec avidité mais comprenait de façon sélective, en choisissant dans les idées des autres les bouts et les morceaux qui étayaient sa marotte du moment.

 

Comment est-ce que quelqu’un pourrait vous faire quelque chose comme ça de force ?
Facile.
Ah ouais ? Comment facile ?
Il te fait ça, c’est tout.

L’amour ne vaut jamais mieux que celui qui aime. Les gens méchants aiment méchamment, les gens violents aiment violemment, les gens faibles aiment faiblement, les gens bêtes aiment bêtement, mais l’amour d’un homme libre n’est jamais sûr. Il n’y a pas de cadeau pour l’être aimé. Seul celui qui aime possède son don d’amour. Celui qui est aimé est dépouillé, neutralisé, figé dans l’éclat de l’œil intérieur de celui qui aime.

 

 

 

Image : National Geographic (changée en gris)

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