Martin, Ibon «La valse des tulipes» (RL2020)

Martin, Ibon «La valse des tulipes» (RL2020)

Auteur : Ibon Martin est né à Saint-Sébastien en 1976. Après des études de journalisme, il a écrit plusieurs guides sur le Pays basque, qu’il a arpenté pendant de nombreuses années. La Valse des tulipes est son premier roman traduit en français.

Actes Sud – Actes noirs – 02.09.2020 – 477 pages (La danza de los tulipanes – Claude Bleton -traducteur)

Résumé : Bienvenue dans l’estuaire d’Urdaibai, poumon de la Biscaye, un espace naturel d’une beauté stupéfiante qui s’étend des marécages de Gernika aux falaises déchiquetées de la mer Cantabrique. Ce paradis, qui vit au rythme des marées, voit soudain sa tranquillité mise à mal par le meurtre de plusieurs femmes, toutes âgées d’une cinquantaine d’années. Ane, une jeune inspectrice de Bilbao, férue de rock, de surf et de mythologie celte, est aux commandes d’une nouvelle unité d’élite chargée de résoudre l’affaire avant que la presse ne fasse souffler un vent de panique sur toute la région.
Ce page-turner s’appuie sur une histoire terriblement addictive et une foule de personnages merveilleusement incarnés.
Mais il captive tout autant par son atmosphère : villages austères, maisons de granit, processions fiévreuses, écho lancinant de la pluie, relents de salpêtre, ballets de goélands dans le sillage des chalutiers qui rentrent au port… Tout autour, les ténèbres franquistes, telle une plaie toujours à vif, baignent cette nature sauvage peuplée d’hommes rudes et de multiples secrets.

(j’ai volontairement épuré le résumé car il dévoilait trop d’informations sur l’intrigue)

Mon avis :

Quel plaisir de se trouver plongée dans cette nature sauvage et rude, à l’image de ses habitants. J’ai retrouvé l’ambiance de cette région abrupte et tourmentée, de ces gens qui sont extrêmement humains une fois que la carapace se fissure, avant de s’ouvrir totalement. Ou tout ou rien…

Pas facile quand on est une jeune femme d’être nommée à la tête d’un groupe et propulsée sous les feux des médias dans une enquête sur un tueur en série qui fait souffler un vent de panique sur toute une région. En effet, la première victime est la star de la radio locale : elle se fait écrabouiller par un train conduit par son mari. Autant vous dire que cela commence fort ! et elle tient dans les mains une magnifique tulipe rouge, ce qui semble bien incongru en plein mois d’octobre…
Difficile de vous en dire beaucoup plus sans gâcher le suspense de ce thriller qui m’a tenue en haleine de la première à la dernière page, aussi je ne vais pas vous en conter davantage… Au fur et à mesure que l’enquête avançait, j’en suis venue à soupçonner une bonne partie des personnages, à tour de rôle et je dois dire que le suspense a duré jusqu’à la fin.
J’ai beaucoup aimé les personnages, et surtout Ane Cestero, la jeune policière qui dirige l’enquête. Une femme, qui réagit à l’instinct, a du mal à se maitriser face à l’injustice, à la violence faite aux femmes, est à la fois professionnelle et tout à fait capable de se lancer toute seule sur une piste dangereuse… bref un caractère à la fois bien trempé et fragile.
L’auteur étant amoureux de la région, il nous la fait découvrir et nul doute que l’ambiance dans laquelle baigne cette enquête fait de l’endroit un véritable personnage. La mer Cantabrique, les pêcheurs, les surfeurs, toute cette côte est mise en valeur et contribue à rendre cette atmosphère à la fois oppressante et partie prenante de l’enquête. La cote qui est également fréquentée par les  trafiquants de drogue…
Et si vous aimez les fleurs, et en particulier les hybridations, vous allez vous régaler..

Et comme toujours pour moi il y a toujours un gros plus quand j’en apprends davantage sur la mythologie d’un peuple : les lamies, la déesse Mari et son époux Sugaar.

Une fois encore, je tire mon chapeau aux auteurs de thrillers basques. J’avais adoré la  trilogie du Baztán de Dolores Redondo ( «Le gardien invisible»,  «De chair et d’os» ,  «Une offrande à la tempête» ) et une fois encore j’ai été captivée par ce roman qui se déroule entre Galice et Euskadi. Ne me reste plus qu’à enchainer sur les livres de Augustín Martínez et Eva García Sáenz de Urturi

Extraits :

C’est Sugaar, l’époux de la déesse Mari. Vous devriez vous intéresser un peu plus à la mythologie basque.

Les tulipes symbolisent l’organisation, ce sont des fleurs qui ne laissent pas de place au hasard, toujours semblables, avec leurs six pétales. Il n’y a pas deux roses pareilles, ni deux chrysanthèmes, contrairement aux tulipes.

la tulipe est une fleur associée à la tristesse, à la suite d’un désamour ou d’une amitié trahie.

Le noir prédomine, mais on voit aussi quelque jeans chez les plus jeunes. Les parapluies apportent une note de couleur. Les fleurs aussi, que les employés des pompes funèbres portent derrière le cercueil.

Julia a un eguzkilore, la fleur du chardon sylvestre à laquelle la tradition attribue des vertus protectrices. Les propriétaires l’accrochent à leur porte afin de repousser les créatures de la nuit. Sa ressemblance avec le soleil donne l’illusion qu’il n’y a pas d’obscurité chez eux. Ce qui empêche ces créatures d’entrer.

J’en ai marre de devoir donner des explications. Je te parie que cela ne t’arrive jamais ! À toi, bien sûr que non, tu es un mec ! Moi, si, tous les jours ! À chaque heure, je dois me justifier. Une femme ne peut pas progresser selon ses propres mérites… Il y aura toujours un doute.

Le ciel est éteint, d’un gris si sombre qu’il en est presque noir.

Cette plainte métallique saupoudre de tristesse un paysage trop habitué aux adieux. La mer est source de vie et de richesse dans les rias galiciennes, mais elle écrit bien souvent la dernière note de musique de ceux qui essaient de danser au son de ses vagues.

Ces oiseaux sont partout. Ils s’envolent, contrariés, quand les mains des ertzainas s’accrochent aux rebords où ils se posent. Leurs cris deviennent alors la bande sonore plutôt cacophonique d’une escalade qui, par ailleurs, est escortée par le rugissement constant du Cantabrique qui fouette les brisants.
— Parfois, j’ai l’impression qu’elles veulent me donner des coups de bec, avoue-t-elle en regardant du coin de l’œil une mouette qui la lorgne d’un peu trop près.

L’esprit a besoin d’un répit. Je t’ai amenée ici pour que tu oublies tout et que tu respires un peu de liberté.

— Plus tu regarderas les affaires de près, plus tu auras du mal à trouver l’assassin. C’est comme regarder d’en haut. Cette perspective permet de découvrir des choses qu’on ne voit pas au ras du sol. Ne minimise pas le recul. Ne minimise pas ta vie.

Le sentiment d’insécurité grandit. La radio vous le livre sur un plateau jusqu’à votre lit. Des témoignages saisis sur le vif parlent de la peur, des femmes qui ne sortent qu’accompagnées, et de l’impression qu’on n’est plus protégé.

Non, ses mauvais traitements sont plus subtils, mais pas moins douloureux. Chez lui, tout est basé sur le mot, et pas seulement sur ceux qui sortent de ses lèvres et semblent souvent forgés par le diable en personne, mais sur ceux qu’il ne prononce pas. Ses silences sont aussi pernicieux que la plus brutale des raclées, surtout quand ils arrivent après une bordée de menaces, d’extorsions et de mépris.

Plus de dix heures du soir, l’hiver est aux portes et il pleut. Prenez tous ces ingrédients, mélangez-les dans un shaker, et vous comprendrez que les gens fréquentent beaucoup moins les bars après le travail.

Les battements de son propre cœur se joignent à la musique. Elle sent qu’elle en fait partie, comme toujours quand elle joue de la batterie. […]
Tout se dissout comme une goutte d’encre dans l’immensité de l’océan. Il n’y a plus qu’elle et la musique, la musique et elle. Et rien d’autre.

À Mundaka, on dit que c’est le lieu où habitent les lamies, ces créatures mythologiques à torse de femme et pattes de chèvre

Les bancs de sable et la mer s’amusent à dessiner un beau tableau impressionniste qui met en harmonie les tons dorés et bleus du Cantabrique. Ce sont les caprices de la marée basse, cette heure magique où l’embouchure de la ria prend l’aspect d’un album photos.

Une policière ne devrait jamais mettre son intérêt personnel au-dessus des gens qu’elle doit protéger.

Infos :
Sugaar (autres noms : Sugar, Sugoi, Maju ou Suar) est la partie mâle d’une déité pré-chrétienne dans la mythologie basque associée aux orages et à la foudre, et époux de Mari. Il est en général représenté par un dragon ou un serpent. (Wikipédia)

Le Forêt d’Oma : ( voir article ) 

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