Benz, Chanelle «Rien dans la nuit que des fantômes» (2020)

Benz, Chanelle «Rien dans la nuit que des fantômes» (2020)

Autrice : Chanelle Benz, britannique et antiguaise d’origine, vit et enseigne aujourd’hui à Memphis, Tennessee. Elle est diplômée de l’université de Syracuse, où elle a eu pour mentor l’écrivain George Saunders, qui a salué en elle « une nouvelle voix sidérante de la fiction américaine », et a également étudié l’art dramatique à l’université de Boston. Après un premier recueil de nouvelles, « Dans la grande violence de la joie » (Seuil, 2018), elle signe avec « Rien dans la nuit que des fantômes » son premier roman.

Seuil – 5.3.2020 – 320 pages

Résumé : Voici trente ans que Billie James n’a pas remis les pieds dans le Mississippi. Un sacré tempérament, quelques dollars en poche et son chien Rufus au bout de sa laisse, elle débarque à Greendale et s’installe dans une bicoque décrépite où vécut autrefois son père. Ce dernier, poète noir de renom, est mort de manière accidentelle alors que Billie n’avait que quatre ans. La petite fille était présente au moment du drame, mais n’en a conservé aucun souvenir.
Alors que les voisins font preuve d’un comportement étrange, que des rumeurs circulent, laissant soupçonner une tout autre vérité quant à la mort du père de Billie, celle-ci mène son enquête, aidée par son oncle et un drôle d’olibrius universitaire. Ensemble, ils vont exhumer de profonds secrets, dévoilant peu à peu l’histoire de ses origines mais aussi, en toile de fond, celle d’un pays marqué par les blessures toujours à vif de la ségrégation.
Campé dans le décor à la fois somptueux et inquiétant du Sud profond, le premier roman de Chanelle Benz fourbit les armes du polar pour nous raconter ce qu’a été – et ce qu’est encore – l’Amérique tourmentée par les spectres les plus sombres de son Histoire.

Mon avis : Quand Billie revient sur les lieux de son enfance, là ou son père est mort, elle veut en savoir plus sur son décès : un accident, un suicide, un meurtre ? Le souci c’est que la justice n’est pas la même pour les Noirs que pour les blancs…
Son père, un poète noir qui avait bravé les conventions pour épouser une blanche, qui avait participé à la lutte pour les droits civiques, et qui après un séjour à New-York, était revenu sur la terre de ses racines. Quand Billie se procure le rapport de police, ce n’est pas du goût de tout le monde ! Billie cherche à en savoir davantage sur sa mort et pour cela elle rencontre, en plus de la famille, les personnes que son père fréquentait, les policiers qui étaient là au moment de la découverte du corps et qui ont mené l’enquête.  Elle n’est pas la seule à suivre les pistes ; il y a aussi un écrivain qui souhaite écrire une biographie sur le poète et qui, en plus des éléments strictement littéraires cherche à en savoir plus sur la vie du poète et contacte les personnes qui l’ont côtoyé.
Le climat qui règne dans cette petite ville, et même au sein de sa famille est une chappe qui dissimule clairement des événements qu’on ne veut pas qu’elle explore.

Si l’histoire est intéressante, je regrette quand même que les personnages manquent un peu d’épaisseur ; ils auraient mérité d’être davantage mis en valeur et pas « noyés » dans l’histoire.  Le contexte racial est par contre bien dépeint – tant à l’époque de la mort du père de Billie que de nos jours – et fait ressortir que les préjugés et les haines sont toujours bien vivaces, l’enquete est finement menée. Sujet d’actualité brulant qui mérite cette plongée dans le Sud des Etats-Unis, dans ce lieu où la ségrégation raciale n’en finit pas de sévir. Et les années 60 et 70, c’était il y a longtemps, mais les choses n’ont malheureusement pas tant évolué depuis.
Bon premier roman : Une lecture que j’ai bien aimée, sans temps morts, avec de la violence et mais aussi de l’humanité, de l’amitié et de l’humour.
Et j’en profite pour vous signaler la  « Trilogie Natchez Burning » (2018-2019) de Greg Iles ( « Brasier noir »  tome 1  (2018) – « L’arbre aux Morts »  tome 2(2019) -« Le sang du Mississippi » tome 3 (2019)

Extraits :

À la caisse, un troupeau de femmes blanches font la queue en tenues de camouflage roses.

Ses parents s’étaient mariés en Pennsylvanie car en 1967 leur mariage interracial était illégal dans le Mississippi. Elle a du mal à imaginer leur mariage comme un crime ; mais bon, elle a parfois du mal à imaginer qu’elle a eu un jour des parents.

La cuisine est délabrée, mais le séjour est béni par la présence d’un calendrier de Martin Luther King et des Kennedy au-dessus de la tête de Billie, recroquevillée sur sa chaise pliante.

– La pauvre, personne lui a jamais dit qu’elle pourrait devenir quelqu’un. Elle a quatre gosses de trop.
– Elle en a combien au total ?
– Quatre. »

– On est en 2003. Tu parles juste de quelques vieux détraqués, non ?
– Peut-être qu’ils savent même pas que c’est la guerre de Sécession qui les obsède encore.
– La guerre d’agression nordiste, tu veux dire ?
– Tu rigoles mais de nos jours les gens pensent qu’ils sont pas racistes parce qu’ils s’entendent bien avec un collègue noir au boulot. Mais on n’est pas vraiment amis tant que tu m’as pas invitée à ta table, pour me faire à manger. Non, ma vieille, faudrait juste que toute cette foutue haine disparaisse et alors tout irait bien dans le Mississippi, et les Noirs pourraient enfin guérir.

Le suicide par chute n’est pas très efficace, sauf du haut d’un pont.

– Je crois pas que la peine des uns annule celle des autres. »

Sur la route, je me faisais la réflexion que le désir de changement s’exprimait de manière tout à fait unique dans ce paysage – je fais allusion ici au fait que le fleuve Mississippi semble chercher à fusionner avec l’Atchafalaya, ce qui aurait bien sûr pour résultat d’inonder toute cette région, qui deviendrait alors une sorte d’Atlantide du Delta, tandis que ce désir qu’a le Mississippi de changer de trajectoire est contrecarré par les experts du Génie militaire américain. Ce qui me fascine, c’est que la tension entre notre propre désir d’immobilisme et l’appétit du monde naturel pour le changement s’impose comme un puissant symbole de cette région. Pensez à la manière dont les ouragans, les inondations, la chaleur extrême et la fertilité des sols ont façonné les pays du Sud, à l’échelle mondiale. En un sens, le Delta ne devrait pas être là. »

Les contes de fées médiévaux mettent souvent en scène un enfant égaré dans les bois. Un monstre rôde, un ogre ou une sorcière, telle la vieille dame qui mange les enfants dans Hansel et Gretel, histoire héritée de la Grande Famine du début du XIVsiècle, où la pluie s’était mise à tomber sans discontinuer et où l’été avait perdu toute chaleur, conséquence du petit Âge glaciaire survenu en Europe.

Quand elle était gamine, chaque fois que sa mère évoquait l’épisode, Billie se représentait Philadelphie recouverte d’une couche de glace, un glacier à la place du City Hall, les habitants troquant voitures et parapluies contre des lances et des mammouths laineux, vénérant les stalactites car elles étaient l’œuvre du soleil, cette étoile qui mangeait le froid. Des années plus tard, sa mère lui a expliqué que la chute des températures durant ce petit Âge glaciaire avait simplement été synonyme de pluies catastrophiques, de vaches noyées et de récoltes perdues – ce qui était nettement moins excitant. Cela voulait dire que Dieu était malheureux et qu’on ne pouvait pas se fier à ses frères humains affamés quand on était seul dans les bois.

Mais le lien qu’il y avait entre nous n’était pas une chose qui se dit. Nous n’aurions pas su nous-mêmes quel mot mettre dessus. Il existait, c’est tout, comme les arbres, les oiseaux, les champs – ces choses qui arrivent naturellement.

Ce qui est juste ou pas n’a plus aucune importance une fois qu’on est mort.

Je venais d’être initié pleinement à une atroce vérité : dans ce pays, un homme noir sait qu’il risque à tout moment de mourir d’une mort violente sans aucune raison concrète, et qu’une bonne partie des gens diront qu’il a sans doute fait quelque chose pour mériter ça.

Mais cet endroit est dans son sang, son sang dans cette terre, et cette terre lui appartient.

Mais les mots portent en eux le sang ; ils ont le pouvoir de faire advenir le destin quand ils passent d’une bouche à un cœur.

Image : Martin Luther King

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