Shepherd, Nan « La Montagne vivante » (1940-1977 – 2019 en français)

Shepherd, Nan « La Montagne vivante » (1940-1977 – 2019 en français)

Autrice : Anna (Nan) Shepherd est née en 1893 et morte en 1981. Après avoir terminé ses études en 1915 à l’université d’Aberdeen, elle enseigna l’anglais pendant les quarante et une années suivantes au College of Education d’Aberdeen. Passionnée de jardinage et de randonnée, elle faisait de fréquentes excursions dans les Cairngorms en compagnie d’étudiants et d’amis. Si elle voyagea en Norvège, en France, en Italie, en Grèce et en Afrique du Sud, elle revint toujours à la maison, dans le village de West Cults, non loin d’Aberdeen.

La Montagne vivante est son premier ouvrage traduit en français.  Il a été écrit dans les années 1940 mais publié qu’en 1977. Il reflète ses expériences lors de marches dans les montagnes du Cairngorm. Ce n’est pas un roman.

Christian Bourgois – 31/10/2019 – 176 pages

Résumé :  Plus tard, le soir, le ciel est devenu d’un profond bleu ardoise, identique à celui qui baigne maintenant la base des montagnes, et leurs sommets enneigés, avec leurs tentacules pendants, flottent dans l’espace. Toute sa vie durant, Nan Shepherd (1893-1981) a arpenté les montagnes écossaises de Cairngorm. Là-bas, les hivers sont extrêmement rudes, les conditions de vie précaires. La Montagne vivante raconte ses pérégrinations, ses méditations, ses « choses vues » : les rivières, la neige, la faune et la flore, mais également ses camarades temporaires, les autres marcheurs qu’elle a croisés lors de ses explorations.

Ce récit, écrit dans les années 1940, était resté inédit pendant près de trente ans. Nous pouvons maintenant découvrir la prose poétique et exaltée d’une pionnière du nature writing : Nan Shepherd explore les résonances du coeur humain et du paysage, s’affronte à la grandeur souvent terrifiante de la nature, et nous convie à contempler l’âme du monde déployée sous nos yeux.

Mon avis : j’ai été attirée par ce livre car j’aime beaucoup l’Ecosse (mais pas trop les marches en montagne…). C’est un livre poétique et remarquable, un retour aux sources, un festival de couleurs, une ode aux éléments… un coup de cœur.
Si j’ai bien apprécié le prologue, je dois dire que je l’ai peut-être trouvé un peu long, même si il est très instructif.
La montagne intériorisée, par une amoureuse de tout ce qui constitue la montagne, que ce soit l’extérieur, l’intérieur.
Tant les éléments que les sens sont à l’honneur dans ce récit de cette romancière qui ressent et vivre avec ce qui l’entoure. Que ce soient les pics, les gouffres, les rivières, les plateaux, les roches, la lumière, les vents, le brouillard, la neige, les nuages, le blizzard, la pluie, la tempête, les fleurs, plantes, arbres. C’est aussi l’importance de la perception, du mouvement, de l’immobilité, du silence, de l’écoute, de la solitude, des présences -humaines ou animales- , les saisons, les odeurs et les couleurs, les textures, les végétaux. Comme je suis particulièrement sensible aux couleurs, les descriptions sur les verts des lochs et de l’eau, les violets, les gris, les bleus, les roses sont un enchantement.
la proximité qu’elle parvient à établir avec les animaux est stupéfiante ; que ce soient les oiseaux, les cerfs (le passage sur les sons émis par les cerfs, qui sont comme les hommes soit des ténors soit des basses est une découverte pour moi)
Il y a tout un passage sur les formes que prennent l’eau, la glace et la neige quand elles gèlent qui est de toute beauté.
Il y a un lien viscéral entre l’autrice et la montagne, la nature et l’esprit qui s’entremêlent et se fondent, la symbiose entre deux entités vivantes qui respirent à l’unisson. C’est le domaine de la lenteur, de l’immersion, de la contemplation, des sens aux aguets, du corps en action mais aussi au repos. Tout le corps humain est aussi mis à contribution et est en éveil permanent : le toucher (le pied, la main, la tête, la sensibilité de la peau), la vue (le regard, les illusions optiques), l’ouïe (les oreilles), le goût, l’odorat, le souffle, la perception des sensations… L’impression que les endroits changent alors que c’est notre perception qui change en fonction des conditions météorologiques, des éléments, des saisons…
Elle parle également de l’empreinte de l’homme sur la nature, des choix qu’il fait au détriment ou en faveur de telle ou telle espèce, des hommes qui y habitent, des changements de vie qui impactent la nature.
Et la dernière phrase de ce texte résume tout : « Je crois que je comprends à présent dans une petite mesure pourquoi le bouddhiste va en pèlerinage à la montagne. Le voyage en lui-même fait partie de la technique de la recherche du dieu. C’est un voyage dans l’être ; car à mesure que je pénètre plus profond dans la vie de la montagne, je pénètre aussi dans la mienne. Pendant une heure je me trouve au-delà du désir. Ce n’est pas une extase qui vous transporte hors de soi-même qui fait l’homme tel un dieu. Je ne suis pas hors de moi-même, mais en moi-même. Je suis. Connaître l’être, telle est l’ultime grâce accordée par la montagne. »

Extraits :

Ses eaux sont blanches et d’une clarté si absolue qu’il n’y a pas d’image pour les qualifier. Les bouleaux nus en avril que le soleil éclaire après une forte pluie pourraient suggérer leur éclat. Mais l’image est trop exagérée. La blancheur de ces eaux est simple. Elles sont la transparence élémentaire. Comme la rondeur ou le silence, leur qualité est naturelle mais elle est si rare dans son état absolu que leur découverte est un émerveillement.

On ne peut pas connaître les rivières avant de les avoir vues à leurs sources, mais le voyage ne doit pas être entrepris à la légère. On marche au milieu d’élémentaux et les élémentaux ne sont pas maîtrisables.

l’œil humain qui s’accommode au mieux à la distance de sorte que l’émerveillement que j’éprouve à découvrir l’espace qui s’ouvre devant moi depuis les sommets n’est que l’effet d’un ajustement physiologique parfait. Les myopes ne peuvent pas aimer la montagne comme ceux qui possèdent une bonne vue.

Par une opération aussi simple que le fait de bouger la tête, on peut faire apparaître un monde différent. Baissez la tête, ou mieux encore, détournez-la de ce que vous regardiez et baissez-vous, jambes écartées, jusqu’à ce que vous voyiez votre monde à l’envers.

Certains nuages assaillent le voyageur sur les sommets – plus bas ils se matérialisent en pluie ou en neige fondue –, certains se blottissent contre lui avec douceur […]

Dans d’autres endroits mon oreille est attirée par un glougloutement et là où je croyais qu’il n’y avait que des pierres, j’aperçois en dessous l’étincellement de l’eau.

Le gel et le vent peuvent aussi jouer avec la neige. Quand le vent la souffle dans le soleil, on dirait les ondulations d’un champ de blé. Durant les tempêtes, elle gèle en longs cristaux sur la face protégée des roches au sommet des collines, qui convergent légèrement quand le vent souffle des deux côtés. Ou s’il soulève sa surface, avant qu’elle se soit complètement détachée, le gel a pétrifié ces délicats copeaux en volants de mousseline transparente.

La tempête réveille les feux cachés dans l’air – les éclairs, les lueurs électriques que nous appelons fire flauchts et les aurores boréales. Sous ces lumières étranges les montagnes se retirent dans l’obscurité. Car même par une nuit sans lune ni étoiles on peut encore voir les montagnes. Le ciel ne peut être entièrement noir. Dans la nuit la plus couverte il est bien plus clair que la terre et même les collines les plus hautes semblent basses contre le ciel immense. Un éclair les tirera un instant de cet éloignement.

« La roche qui se désintègre, la pluie qui nourrit, le soleil qui stimule, la graine, la racine, l’oiseau – tout cela ne fait qu’un. »

Former l’oreille au silence, c’est découvrir combien il y est rare. Il y a toujours quelque chose qui bouge. Quand l’air est parfaitement tranquille, il y a continuellement de l’eau qui coule et, ici, c’est un son qu’on peut difficilement éviter, bien que dans de nombreuses parties rocheuses du plateau on se trouve au-dessus des cours d’eau. Mais de temps à autre, vient une heure où le silence est quasiment absolu, et à l’écouter on glisse hors du temps. Un tel silence n’est pas une simple absence de son. Il est comme un nouvel élément, et si l’eau fait entendre un lointain murmure, ce n’est que la dernière limite d’un élément qu’on est en train de quitter, comme la dernière limite de la terre persiste à l’horizon du marin. De tels moments se produisent par temps de brume, ou de neige, ou par une nuit d’été quand il fait trop froid pour que les insectes sortent, ou une aube de septembre.

Comment dénombrer les mondes dans lesquels l’œil me fait pénétrer ? Le monde de la lumière, de la couleur, de la forme, de l’ombre ; de la précision mathématique d’un flocon de neige, la formation de la glace, le cristal de quartz, le dessin de l’étamine et du pétale ; du rythme dans la courbe fluide et la ligne plongeante des faces de la montagne. Pourquoi certains blocs de pierre, taillés en formes violentes et torturées, tranquillisent à ce point l’esprit, je l’ignore. Peut-être l’œil impose-t-il son propre rythme à ce qui n’est que confusion. Il faut regarder de manière créative pour voir en cette masse de rochers autre chose que des saillies et des sommets – la beauté.

Je n’étais pas intéressée par la montagne elle-même, mais par ses effets sur moi, comme le chat ne caresse pas l’homme mais lui-même contre ses jambes.

Info : Une petite visite ?  https://www.visitscotland.com/fr-fr/see-do/landscapes-nature/national-parks-gardens/cairngorms/

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