Reverdy, Thomas B. « Les évaporés » – Un roman japonais (2013)

Reverdy, Thomas B. « Les évaporés » – Un roman japonais (2013)

Auteur : romancier français né en 1974. Au cours de ses études de lettres à l’université, Thomas Reverdy travaille sur Antonin Artaud, Roger Gilbert-Lecomte et Henri Michaux. Il participe aussi à cette époque à la revue La Femelle du Requin, dont il dirige la publication du numéro 4 au numéro 12. Il obtient l’agrégation de lettres modernes en 20001. Il enseigne depuis au lycée Jean-Renoir en Seine-Saint-Denis.
Il est l’auteur de plusieurs romans, parmi lesquels La Montée des eaux, Le Ciel pour mémoire, Les derniers feux., Le lycée de nos Rêves, L’Envers du monde, Les Évaporés et Il était une ville (prix des Libraires 2016). Il a co-écrit Jardin des colonies avec Sylvain Venayre (Flammarion, 2017). Prix Interallié pour « L’hiver du mécontentement » 2018 –

Flammarion – 21.08.2013 – 302 pages / J’ai lu – 06.05.2015 – 317 pages
Publié en août 2013, Les Évaporés, est retenu dans la sélection finale du prix du roman Fnac, dans la sélection du Prix Goncourt et dans celle du Prix Décembre. Il est couronné la même année par le Grand Prix Thyde Monnier de la Société des gens de lettres (SGDL), et en 2014 par le prix Joseph-Kessel

Résumé : Ici, lorsque quelqu’un disparaît, on dit simplement qu’il s’est évaporé, personne ne le recherche, ni la police parce qu’il n’y a pas de crime, ni la famille parce qu’elle est déshonorée. Partir sans donner d’explication, c’est précisément ce que Kaze a fait cette nuit-là. Comment peut-on s’évaporer si facilement ? Et pour quelles raisons ? C’est ce qu’aimerait comprendre Richard B en accompagnant Yukiko au Japon pour retrouver son père, Kaze.
Pour cette femme qu’il aime encore, il mènera l’enquête dans un Japon parallèle, celui du quartier des travailleurs pauvres de San’ya à Tokyo et des camps de réfugiés autour de Sendai. Mais, au fait : pourquoi rechercher celui qui a voulu disparaître ? Les évaporés se lit à la fois comme un roman policier, une quête existentielle et un roman d’amour. D’une façon sensible et poétique, il nous parle du Japon contemporain, de Fukushima et des yakuzas, mais aussi du mystère que l’on est les uns pour les autres, du chagrin amoureux et de notre désir, parfois, de prendre la fuite.

Mon avis :

Au Japon, il y a de nombreuses personnes qui s’évaporent chaque année. Et comme c’est considéré comme une faute grave qui jette le déshonneur sur toute la famille, ces disparus ne sont pas recherchés. Le roman commence avec l’évaporation de Kazehiro, qui va s’en aller nuitamment et recommencer une nouvelle vie ailleurs sous un autre nom « Kaze ».
Sa fille Yukiko, qui a quitté le Japon pour les Etats-Unis depuis 15 ans va revenir avec un ami détective Richard pour tenter d’en savoir davantage sur cette « évaporation ».
L’autre personnage du roman est un jeune garçon, Akainu, qui a fui après la catastrophe de Fukushima.
Après avoir entrevu le charme de Kyoto, le livre va nous plonger dans le Japon de ceux qui vivotent dans l’ombre, le quartier de San’ya , repaire des évaporés mais aussi dans le monde du crime et de la précarité, dans le Japon de la Mafia, des Yakuza. En compagnie de Kaze, nous allons aussi découvrir les ruines de Fukushima. Nous
Richard (hommage au romancier et poète américain Richard Brautigan, qui a vécu lui aussi au Japon en 1976), qui arrive de San Francisco et ne parle pas un mot de Japonais va faire de son mieux pour tenter de retrouver la trace du père de Yukiko… il est venu au Japon avec elle car il en est amoureux. Détective, il va tenter de faire la connaissance des étrangers auxquels il va poser des questions sur les évaporés, comme s’il envisageait d’écrire à leur propos. Il faut dire que sa qualité d’étranger lui facilite les choses car le sujet est tabou au Japon. Et comme Yukiko est également poète, l’écriture du roman reflète à la fois la réalité de la misère et le contexte de l’ancien Japon, la noirceur du présent et le romantisme du passé. Modernité et tradition se côtoient.
Même si les situations sont tragiques, l’amour et l’amitié sont là.
Un roman aussi sur les quartiers des villes Japonaises, l’endroit et l’envers du décor.
Roman qui développe le phénomène typiquement japonais de « l’évaporation » : pourquoi et comment des personnes disparaissent. Kaze lui, a disparu pour protéger sa famille mais il ne le dira pas et la famille ne comprendra pas sa fuite en abandonnant semble-t-il sans raison sa vie et son identité.
Le drame de Kaze, chassé de chez lui pour échapper à la Mafia et celui de Akainu, qui a fui comme de nombreux japonais à la suite du drame de Fukushima se rejoignent : ils doivent survivre en faisant des petits boulots alimentaires, au jour le jour, fuyant ceux qui les poursuivent, cherchant à se construire un futur.
De fait les quatre personnages sont tous perdus et à la dérive : Yukiko se cherche depuis toujours, se sent étrangère partout, et fuit celle qu’elle est. Richard lui aussi se cherche et se fuit, entre poésie et alcool, à la poursuite de son rêve d’amour. Kaze fuit son passé et tente de se reconstruire ailleurs. Akainu, orphelin de Fukushima, fuit aussi son enfance et son passé fracassés par le drame.
Passé, présent, futur… De fait… le futur fait peur… et le présent n’est pas si confortable que cela… Reste le passé auquel on se raccroche, qui avait ses inconvénients mais qu’on refuse de laisser partir… quoique…

Ce roman est une petite porte d’entrée dans l’univers du japon, un imaginaire japonais qui se mélange à la réalité. Un superbe moment de lecture qui permet de comprendre mieux les différences entre la civilisation occidentale et la civilisation japonaise.

Extraits :
Elle lui avait brisé le cœur, le lui avait rendu en miettes.

Il écoutait. Collait son oreille à sa respiration.
Pour rien au monde il n’aurait brisé ce silence qui s’était glissé entre eux dans la nuit, comme un rêve.

La nuit a été longue, ou c’est le temps qui s’est mis à passer différemment.
Est-ce que c’est comme ça qu’on s’habitue ? Est-ce qu’on attend simplement que le temps passe ?

Un rêve passe derrière ses paupières, au fond de ses yeux noirs, comme un reflet d’obscurité dans l’eau d’un puits.

Les mots tombaient dans son cerveau sans trouver de fond.

Les risques de maladie, les cancers, les risques en général c’est abstrait et puis c’est dans très longtemps. Aujourd’hui, voilà ce qui leur importait. Pour le reste on verrait. Aujourd’hui, c’est l’assurance d’aller jusqu’à demain. Et demain, c’est peu mais c’est une promesse suffisante.

Quand on n’a plus grand-chose à se dire on trouve des mots quand même, pour ne parler de rien. Ça ne veut pas dire qu’on ne s’aime pas.

C’est comme si une autre Yukiko qui avait rétréci jusqu’à se cacher au fond d’elle refaisait soudain surface et prenait le contrôle, en cet instant, de tous ses sens.

Kyoto serpente dans la brume autour de sa rivière, comme si la ville elle-même coulait entre les montagnes qui déferlent du nord et de l’est en vagues successives, si pâles, à l’horizon lointain, qu’elles sont d’un bleu presque gris. Les nuages qui viennent de la mer en rampant dans les vallées s’épanouissent au-dessus de la plaine et voilent le ciel d’un blanc de linge, presque toute la journée. Il n’y a guère qu’à l’aube et au coucher du soleil que perce parfois une lumière électrique, jaune et crue, rasante, qui n’éclaire pas le monde mais en souligne les arêtes saillantes comme des lames.

Ces gens avaient « d’autres moyens pour faire disparaître quelqu’un ». Disparaître. Ce n’était pas une solution mais c’était une issue.
Trois jours plus tard il s’évapora, c’est comme ça qu’on dit ici, sans prévenir personne.

C’est comme si le pays n’en finissait pas de sortir des eaux, menacé par les vagues et les soubresauts de ses profondeurs. Le “monde flottant”, vois-tu, ce n’est pas qu’une image. C’est ainsi qu’on appelle la société des vagabonds, des brigands, des prostitués et des moines errants, des comédiennes comme moi, mais, au fond, tous les Japonais s’accrochent en titubant aux rochers de leur île comme sur le pont d’un très gros bateau. Il y a toujours eu des catastrophes. Des gens meurent, des maisons sont écrasées ou s’effondrent, des villes sont anéanties par le feu, emportées par les tsunamis.

Ici, la police n’enquête pas sur les personnes disparues. Les crimes, les cadavres, oui – bien sûr –, mais un homme qui disparaît, sans qu’il y ait de traces de crime, ils n’ouvrent pas d’enquête.

Ce que nous appelons ici johatsu remonte à l’époque Edo. Les criminels ou les gens qui avaient une dette d’honneur allaient se purifier aux sources du mont Fuji. Il y a là des sources chaudes et des établissements de bains, ce sont des villes d’hôtels. Ils prenaient une auberge, ils entraient dans les bains de vapeur et ils disparaissaient. C’est pour cela qu’on les appelle des évaporés. Peut-être certains se suicidaient en prenant le chemin de la forêt. Mais d’autres réapparaissaient, quelques années plus tard, ailleurs.

Elle n’en avait qu’un souvenir de petite fille, si bien que, l’ayant toujours trouvé vieux, elle pensa qu’il n’avait finalement pas beaucoup changé. Il s’était arrondi. Ce n’était pas seulement qu’il avait grossi, mais il était réellement devenu rond, tout rond comme un Hotei. Un petit bouddha en forme de meatball – c’est ce qu’elle vit, et elle se dit aussitôt qu’elle était partie depuis trop longtemps, qu’elle portait à présent sur tout ça un regard d’étrangère.

Ses yeux se sont emplis de larmes en une seconde, comme si elles attendaient derrière ses paupières, depuis dix mois, la moindre fissure, l’occasion de s’enfuir. Ses larmes sont comme des prisonniers qui se parlent de se faire la belle tous les soirs lorsque la nuit tombe, qui rêvent, qui s’échauffent, qui sont prêts à mettre le pénitencier à feu et à sang dès qu’il se passera quelque chose, n’importe quoi, dès que les surveillants baisseront la garde, ne serait-ce qu’une seconde. Quand elles s’échapperont, plus rien ne pourra les retenir. Il lui semble qu’elles couleront alors telle une source, jusqu’à sa mort.

Les Américains avaient remis en selle les yakuzas pour lutter contre les extrêmes gauches coréenne et chinoise, s’assurer à la fois la stabilité et la coopération d’un allié soumis et corrompu qu’on allait aider à devenir puissant.

« La société japonaise est comme le pays, on est perché sur un volcan au milieu de l’océan, sur une île parcourue par des milliers de lignes de failles, et ça tremble, et ça craque de partout. Vous voulez connaître le pays, étudiez son sous-sol. Eh bien, c’est pareil pour la société. D’ailleurs, c’est pareil pour les gens. »

il n’aime pas le moment où la gueule de bois est en train de remonter dans son cerveau tous les ressorts des jouets qui vont bientôt y claironner une sarabande cacophonique, les singes à cymbales, les ballerines et les tambourins, les grenouilles et les trains mécaniques qui vont se mettre à hurler, là, à tourner en rond de plus en plus vite entre ses deux oreilles jusqu’à ce que la migraine les étouffe.

Tant qu’il fuguait, tant qu’il les tenait pour morts, dans un coin de sa mémoire, ses parents étaient toujours vivants. Même dans un souvenir qui s’éloigne. Même dans le rêve d’une autre vie où il aurait été enfant. À présent il va savoir, il va finir par savoir, croiser quelqu’un qu’il connaît, il va apprendre la vérité.

Il ne veut pas espérer, parce qu’il ne veut pas savoir. Il n’est pas prêt à perdre le peu qui lui reste.

Tu es une Japonaise de la douceur de vivre et de la délicatesse, comme moi je suis un Américain des grands espaces et de la pêche à la truite. Nos pays n’existent plus.

Ses yeux sont des puits d’obscurité qui luisent au fond de ténèbres plus grandes.

Tous les Japonais ont un furusato, un « souvenir du pays natal », une image empreinte de nostalgie qui nourrit les chansons populaires. C’est un coin de nature, un pont, un très vieil arbre, une cascade dans la forêt, un paysage de l’enfance, même pour l’immense majorité des gens qui a grandi en ville, ce n’est jamais un bâtiment, les bâtiments changent, ils sont remplacés par d’autres, mais ce peut être un détail, comme le bouquet de violettes qui poussait dans l’arbre creux de la cour ou la friche de roseau et d’iris, à la pointe d’une île au bord de la rivière, tous les Japonais en ont un, même ceux qui n’ont jamais quitté leur pays, ce peut être une vue ou bien ce peut être une fête, pourvu qu’elle ait lieu tous les ans depuis suffisamment de siècles pour qu’on ait la certitude de la retrouver intacte, avec ses lanternes de papier et ses chars en bois, ses kimonos, dans la chaleur éternelle des nuits d’été de « la capitale ».

Elle les regarde passer comme font les chats qui se couchent à l’ombre des cerisiers, sur le chemin de la philosophie. Les gens sont là, mais leurs visages se brouillent lorsqu’elle essaie d’en retenir l’image. Les souvenirs sont délicats à ressusciter, surtout dans un rêve où les époques se mélangent.

Budai (布袋 en chinois) ou Hotei (布袋 en japonais), Bố Đại (en vietnamien), également connu sous le surnom de « Bouddha rieur », est une figure majeure, dans la tradition populaire, en Asie, et notamment dans le bouddhisme, le taoïsme, et le shintoïsme. Il représente généralement la générosité, la fortune et l’abondance.
Il était à l’origine un moine chan chinois, né à Fenghua dans le Zhejiang sous la dynastie des Liang postérieurs (xe siècle). Il est considéré, selon l’école bouddhiste mahāyāna, comme une incarnation de Maitreya, futur bouddha. Il serait mort en 916.
Adopté par le taoïsme, il est admis dans cette tradition comme un dieu du contentement et de l’abondance.
Lors de son passage au Japon, il a intégré le panthéon shintoïste, et fait partie des Sept Divinités du Bonheur.  (Wikipedia)

Johatsu (évaporé) : culture japonaise

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