Lenot, Alexandre « Ecorces vives » (2018)

Lenot, Alexandre « Ecorces vives » (2018)

Auteur : Alexandre Lenot est né en 1976.11 vit à Paris et écrit également pour le cinéma, la radio et la télévision. « Écorces Vives » est son premier roman.

Actes Sud-Actes Noirs  – 03.10.2018 – 208 pages / Babel – 7.10.2020 – 203 pages (Prix Première 2018)

Résumé : C’est une région de montagnes et de forêts, dans un massif qu’on dit Central mais que les routes nationales semblent éviter. Un homme venu de loin incendie la ferme dans laquelle il espérait un jour voir jouer ses enfants, puis il disparaît dans les bois. La rumeur trouble bientôt l’hiver : un rôdeur hante les lieux et mettrait en péril l’ordre ancien du pays. Les gens du coin passent de la circonspection à la franche hostilité, à l’exception d’une jeune femme nouvellement arrivée, qui le recueille.
Mais personne n’est le bienvenu s’il n’est pas né ici. Ecorces vives est construit sur une tension souterraine, un entrelacs de préjugés définitifs et de rancœurs séculaires. De ce roman noir – qui est aussi fable sociale, western rural, hommage aux âmes mélancoliques et révoltées – sourd une menace: il faut se méfier de la terre qui dort…

Mon avis : Il y a comme un petit air de Franck Bouysse… dans le Cantal… Enfin cela pourrait être n’importe où tant que c’est au bout de nulle part. J’ai apprécié l’écriture poétique, la place faite aux femmes fortes, le paysage qui est un personnage à lui tout seul et qui est tellement en adéquation avec les gens du cru. Alors on est au XXIème siècle, mais on pourrait tout aussi bien être au XVIIIème ou au XIXème. Un roman noir rural, des personnages torturés, qui se fuient… Un roman qui parle de la nature, sauvage, hostile, rebelle et d’êtres brutaux, taiseux, haineux…mais surtout écorchés vifs… La haine suinte de partout, et quand en plus on n’est pas du coin, il fait pas bon se pointer dans le décor. Des gens qui se cherchent… Une atmosphère angoissante, pesante, suspicieuse… Très bon premier roman, belle étude de caractères sociaux mais il manque toutefois un petit quelque chose coté intrigue…

Extraits :

Seul avec tout ce qu’il portait : la mémoire de ses combats, les douleurs de ses défaites, les cicatrices de leurs rêves. Ses rêves et les siens, à elle qui ne viendrait plus ici. Il avait le sentiment d’être le dernier de sa tribu, le dernier de son espèce, et que plus personne ne viendrait raviver ses feux.

Dehors, c’était le début d’un hiver veule traversé d’averses sans majesté. Dedans, c’était le sentiment amer d’avoir été rejeté, scié comme une branche disgracieuse qui fait trop d’ombre.

Mais il avait vite réalisé qu’il n’avait pas assez de goût pour l’ivresse pour boire tous les soirs et qu’il ne l’aimait plus assez pour la détester réellement.

Tous ces souvenirs sont là, à portée de main, disponibles, seulement voilés par le filtre rouge de la colère.

Elle le voyait comme un miraculé, d’être sorti si droit d’une enfance où la violence le disputait à l’abandon.

Au moment où il prend appui sur son épaule, il discerne en elle quelque chose de l’ordre de la racine, de fondations pouvant tenir des siècles, un écho de la foulée terrienne et grave d’ancêtres qui ont ouvert un continent inconnu en deux.

Il a envie de leur dire, “Mes petits, vous pouvez être des ancres, des phares, des cumulonimbus, des météores mais prenez garde, le vent mauvais toujours vous guettera”.

La peine petit à petit lâche ses nerfs. Elle se fond dans ses os. Elle les tord un peu, les fait à sa main, les arrange à sa guise, les ordonne en un nid de brindilles fossilisées. Sa démarche change, définitivement, et ses espoirs resurgissent. Ce sont des éléphants immenses, gris, mystérieux, qui se meuvent lentement, en bande organisée et ils ont la mémoire de leurs morts. Et les éléphants, ça se parque ou ça se braconne.

La voiture fait une embardée, ses pneus crissent, on dirait le cri d’un prédateur amusé.

Il y a des empilements et des strates, toute une géologie de souvenirs et de blessures, qui lui interdisent d’agir. Une collection de regards, d’insultes et de remarques.

lui fréquente la rage depuis plus longtemps, il est né avec elle, il s’est baigné dans son cours si jeune qu’elle se loge maintenant partout dans son corps, dans l’air qui est au fond de ses bronches, dans la lymphe qui remonte vers son cœur et dans le sang qui bat dans ses artères.

Ses souvenirs à lui ne sont pas des images datées, des vieux films abîmés dont il manquerait des passages. Tous les protagonistes sont encore là, sauf ceux qui sont morts depuis. Chacun traverse les rues escorté des actes qui lui sont imputés.

Il est presque inquiétant, avec sa prunelle bleue glaciale et ses mains tordues par l’arthrite, ses rides qui lui ravinent la face, qui lui creusent le visage comme on éventre une colline.

Les perturbations atlantiques nous foncent dessus, nos monts de granite et de tourmaline encore une fois en première ligne. Le vent anabatique a dévalé les pentes, ici et là, joueur et irraisonné. Et puis l’écir s’est levé, pour fêter une dernière fois l’hiver faiblissant, ses rafales cinglant le plateau et la montagne en continu jusqu’à ce que les têtes tournent, ses doigts de glace nous agrippant le menton jusqu’à ce que le vertige nous prenne. L’écir s’est levé et le ciel a beau être dégagé on évite de sortir tête nue. Même ceux qui goûtent l’ivresse trouvent que celle qu’il amène est trop brutale.

Ils ont passé des heures à enlever la rouille. Ils l’ont d’abord frottée avec des oignons, mais ça n’a pas suffi. Ils sont passés à un mélange de sel et de citron, et puis finalement Andrew a mélangé du bicarbonate de soude et du vinaigre.

Le mouvement n’est plus un effort, c’est devenu une nature. Il a laissé tant de choses derrière lui qu’il ne pèse plus rien. Il peut se faire feuille ou caillou, il croit avoir découvert le rythme secret du monde.

Ce qu’ils voudraient tuer n’a pas de nom. Ce qu’ils tuent, par conséquent, c’est le temps.

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