Fergus, Jim «Les Amazones» (2019)

Fergus, Jim «Les Amazones» (2019)

Auteur : Jim Fergus est né à Chicago en 1950 d’une mère française et d’un père américain. Il vit dans le Colorado. Journaliste réputé, il écrit des articles sur la gastronomie, la chasse, la pêche et la nature dans les magazines Newsweek, The Paris Review, Esquire Sportmen, Outdoor Life, etc. Il est l’auteur de deux ouvrages consacrés à ses souvenirs, Espaces sauvages (2011) et Mon Amérique (2013), qui a reçu en 2013 le prix François Sommer, prix littéraire de la fondation du même nom récompensant des ouvrages portant les valeurs de l’écologie humaniste.
Son premier roman « Mille femmes blanches » (2000), salué par l’ensemble de la critique américaine et dont les droits ont été achetés par Hollywood, s’est vendu à plus de 400 000 exemplaires en France. Après La Fille sauvage (2004), Jim Fergus a publié Marie-Blanche (2011), Chrysis (2013, repris chez Pocket sous le titre Souvenir de l’amour), Mon Amérique (2013) – La Vengeance des mères (2016) et Les Amazones(2019)  ( la suite de Mille femmes blanches) .
Tous ces ouvrages ont paru au Cherche Midi éditeur et sont repris chez Pocket.

Le Cherche-Midi – 19.09.2019 – 396 pages – Pocket – 3.09.2020 – 477 pages Jean-Luc Piningre (Traducteur)

Trilogie : Mille femmes blanches (Les carnets de May Dodd) – La Vengeance des mères (Les journaux de Margaret Kelly et de Molly McGill) – Les Amazones (Les journaux perdus de May Dodd et de Molly McGill, édités et annotés par Molly Standing Bear)

Tome 3 : Les Amazones  (Les journaux perdus de May Dodd et de Molly McGill, édités et annotés par Molly Standing Bear)

Résumé : 1875. Un chef cheyenne propose au président Grant d’échanger mille chevaux contre mille femmes blanches, afin de les marier à ses guerriers. Celles-ci, « recrutées » de force dans les pénitenciers et les asiles du pays, intègrent peu à peule mode de vie des Indiens, au moment où commencent les grands massacres des tribus. 1876. Après la bataille de Little Big Horn, quelques survivantes décident de prendre les armes contre cette prétendue « civilisation » qui vole aux Indiens leurs terres, leur mode de vie, leur culture et leur histoire.
Cette tribu fantôme de femmes rebelles va bientôt passer dans la clandestinité pour livrer une bataille implacable, qui se poursuivra de génération en génération.
Elles étaient Mille Femmes Blanches, troquées jadis par le chef Little Wolf contre autant de chevaux. Après la bataille de Little Big Horn, quelques survivantes décident de prendre les armes contre l’Etat américain, accapareur de terres et massacreur d’une culture séculaire. Cette tribu fantôme d’amazones, guerrières indomptables, insoumises et rebelles, va passer dans la clandestinité pour livrer une bataille implacable, qui se poursuivra de génération en génération…
Dans cet ultime volume de la trilogie Mille femmes blanches, Jim Fergus mêle avec une rare maestria la lutte des femmes et des Indiens face à l’oppression, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui. Avec un sens toujours aussi fabuleux de l’épopée romanesque, il dresse des portraits de femmes aussi fortes qu’inoubliables.

Mon avis :
Troisième tome d’une fresque passionnante qui m’a tenue en haleine jusqu’au bout, même si je dis avouer que ce dernier tome m’a un peu moins emballée que les précédents. Mais cette épopée western en territoire indien est une merveille. C’est aussi un magnifique hommage aux femmes fortes qui se battent pour que leur communauté survive, pour que les valeurs indiennes continuent d’exister.
J’ai été triste de ne pas retrouver mes deux jumelles rouquines qui mettaient tellement de piquant à l’existence ! Avons-nous affaire à des fantômes, des femmes revenues d’entre les morts ? Les disparues des tomes précédents font leur réapparition. Et j’ai bien aimé comme les fois précédentes, la partie historique, traditions, superstitions, coutumes. Et l’abominable  Séminole est toujours de la partie ! J’ai beaucoup aimé l’immersion dans la nature, les passages sur les animaux, les chevaux, et la pensée indienne, cette religion animiste qui confond la personne et l’animal, et le fait devenir loup, puma, faucon… et honore les anciens, les disparus, la famille    Et j’ai adoré le personnage de Chance, le Comanche qui rejoint la petite troupe par amour et est si attachant !
Cette troisième partie est de fait le lien entre la fin du XIXème et le XXIème siècle, et permet de mettre en avant la situation actuelle des Indiens d’Amérique et des femmes en particulier : les Amérindiennes sont deux fois plus victimes de viol que le reste de la population, que 84 % : le nombre de femmes indigènes qui ont subi des violences physiques, sexuelles ou psychologiques au cours de leur vie, que la proportion  de femmes disparues est nettement plus importante aussi.

 

Extraits :

Voilà bien un type de pensée linéaire, si représentatif de l’homme blanc. Il vous faut une ligne droite, du début jusqu’à la fin. Alors que, dans notre culture, le monde est une courbe, avec des ellipses. Selon la tradition, les récits s’y entrecroisent, avec leurs morts et leurs naissances, et s’imprègnent les uns des autres sans forcément aboutir. Ils se poursuivent indéfiniment, de façon ambiguë parfois. Si vous aviez jamais écouté un vrai conteur cheyenne, ou ceux des steppes caucasiennes, dont nous descendons, vous le sauriez. Pour la plupart des Blancs, leurs histoires n’ont pas beaucoup de sens, elles offrent trop d’interprétations. Sans doute n’ont-elles pas réellement de début ou de fin, mais notre peuple les comprend sans problème.

la haine était tellement lourde à porter pendant tout ce temps que ça nous a épuisées. Nous avons cru que la vengeance rendrait le fardeau moins écrasant, mais on s’est mis le doigt dans l’œil jusqu’au coude.

J’étais morte pour tous ceux qui m’avaient connue, et maintenant pour moi-même. Morte et pleine d’amertume.

je suis arrivée à la conclusion que personne ne résistera à l’implacable invasion de la race blanche et aux moyens qu’elle met en œuvre pour supprimer ce qui se dresse sur son chemin. Rien, aucune des maigres possessions de ce vieux peuple indigène, et encore moins le portrait que nous avons pu en faire.

— N’est-il pas malhonnête de se faire passer pour quelqu’un d’autre ?
— Nous ne nous faisons passer pour personne. Nous laissons les gens croire ce qu’ils veulent.

Une meute de loups qui hurlait au loin m’a réveillée avant l’aube. Ils jappaient, gémissaient… ce chant lugubre qui vous glace le sang, comme imprimé en nous depuis des temps ancestraux.

Cela semble appartenir à une existence révolue. Nos vies sont si souvent et si vite bouleversées, rien ne retrouve son cours originel, tout se transforme en autre chose et, malgré nos efforts, nous n’avons guère de prise sur le résultat.

Les règles collectives des peuples nomades ne laissent guère d’intimité aux individus et aux couples

La mort nous suit ici pas à pas, les jeunes comme les vieux, aussi inévitable que nos propres ombres…

J’ai lu tout ce qui m’est tombé sous la main, peu de choses, en fait, dans un pensionnat catholique, le plus accessible étant évidemment la bible. Dans les deux testaments, j’ai appris le sens de bien des termes : fratricide, matricide, parricide, infanticide, génocide, épuration ethnique, esclavage, soumission sexuelle… À peu près tout ce qu’on a besoin de savoir sur le mal, la violence, l’avilissement. Malgré cela, certaines parties sont enrichissantes, et j’ai tenté d’y trouver le réconfort.

J’ai recommencé à lire, à me réfugier dans les livres, les récits, les vies des autres. Ce qui m’a permis de sauver la mienne et de me rendre compte que j’avais le don de changer de forme, une faculté qui dormait en moi depuis longtemps. J’ai appris à pénétrer ces histoires, à incarner leurs personnages, à m’habiller de leur peau. Comme un hologramme, pourrait-on dire. Je ne saurais tout à fait expliquer comment je fais, j’y arrive, c’est tout…

Il faut affronter le danger, tant pis si au fond de soi on tremble de trouille. Quand on ne défend pas son territoire, personne ne le fera à notre place. J’ai appris à refuser d’être une victime, même si j’en étais déjà une et que cela durerait encore un certain temps…

C’était un de ces aveux francs et brutaux qui surgissent au cœur de la nuit, un abrégé des peurs et des pensées qui nous assiègent dans nos rêves, nous tirent du sommeil et nous gardent éveillées jusqu’à l’aube. Après quoi, le jour donne généralement meilleur aspect aux choses, l’espoir renaît, nos terreurs nocturnes semblent exagérées et nous reprenons nos activités.

l’explorateur Coronado aurait introduit en Amérique le fameux cheval barbe, originaire des déserts d’Afrique du Nord, un croisé de plusieurs races, notamment arabe et espagnole. C’est un animal petit, râblé, qui s’est bien acclimaté aux prairies sèches du Sud-Ouest. Quand les Indiens pueblos se sont révoltés au XVIIe siècle, les Espagnols ont fui un temps le Nouveau-Mexique en laissant derrière eux un vaste cheptel de ces chevaux. Ils sont devenus une précieuse monnaie d’échange entre les Pueblos et les tribus kiowa, apache, comanche, arapaho et cheyenne du Sud. Un grand nombre est cependant revenu à l’état sauvage et s’est dispersé dans les plaines.

Nous formions une jolie troupe : May et Chance, Feather on Head, Hawk et moi, Phemie et Black Man, Ann Hall et sa chérie Bridge Girl, Hannah et Little Beaver, Lulu et Squirrel, Astrid et Christian, Maria et Rock, mais aussi Gertie, Martha, Grass Girl, et la patronne des Cœurs vaillants, Pretty Nose.

Les Shoshones, nous apprend Young Wolf, commercent également avec les tribus des plaines du Nord – Arapahos, Blackfeet, Cheyennes, Sioux, Nez-Percés, Pawnees – et descendent parfois à la rencontre de celles du Sud – Comanches, Apaches, Navajos, Pueblos, Hopis et Zuñis.

« Je crois ce que je vois », c’est la religion des Blancs. Maintenant, je me suis réhabituée à penser comme les Indiens et je sais qu’on n’a pas besoin de tout voir pour y croire.

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