Kiefer, Christian « Fantômes » (2021)

Kiefer, Christian « Fantômes » (2021)

Auteur : Poète et écrivain américain, Christian Kiefer dirige le département de Creative Writing à Ashland University, dans l’Ohio, et vit en Californie. Salué comme l’une des nouvelles voix les plus prometteuses de la littérature américaine contemporaine, il signe ici son troisième roman. Son précédent livre, Les Animaux (Albin Michel, 2017), salué par la presse, a été finaliste en France du Grand Prix de Littérature américaine et du Grand Prix de Littérature policière. En 2021 parait « Fantômes »

Albin-Michel – 3.03.2021 – 288 pages (Traductrice : Marina Boraso ) – titre original : “Phantoms”

Résumé :

Été 1945 : lorsque le soldat américain d’origine japonaise Ray Takahashi rentre du front, personne n’est là pour l’accueillir en héros sur les terres de son enfance, dans le nord de la Californie. Ses parents, après avoir été expulsés et enfermés au camp de Tule Lake, vivent désormais à Oakland. Mais Ray veut comprendre pourquoi leurs anciens voisins et amis ont coupé les ponts avec eux, et surtout revoir leur fille Helen, sa petite amie. C’est à ce moment-là qu’il disparaît sans laisser de traces.
Printemps 1969: de retour du Vietnam, et hanté par les fantômes de la guerre, John Frazier cherche son salut à travers l’écriture d’un roman. En s’emparant accidentellement du destin de Ray, le jeune écrivain ignore tout des douloureux secrets qu’il s’apprête à exhumer.
En revenant sur l’histoire méconnue de dizaines de milliers de Nippo-Américains internés dans des camps après l’attaque de Pearl Harbor en 1941, Christian Kiefer tisse un drame familial poignant et lumineux, qui interroge notre rapport intime à la mémoire et au passé.

« Fantômes est un roman qui chante, magnifique et nécessaire. »
Jesmyn Ward

 Un grand merci aux Editions Albin-Michel – Collection « Terres d’Amérique » pour leur confiance

Mon avis :

Suis ressortie complètement sonnée de la lecture de ce livre. Les fantômes du passé et les F-4 Phantoms se côtoient et s’entremêlent dans le roman.
C’est l’histoire de deux familles qui vont se déchirer, c’est la terrible histoire des japonais qui ont été parqués dans des camps, c’est l’histoire de ces hommes nés aux Etats-Unis et soudain confrontés au racisme antinippon dont la vie s’effondre, c’est la fracture entre l’avant et l’après. C’est l’histoire de deux familles que la guerre a détruites, d’amitiés et d’amour fracassés.
A son retour de la guerre du Vietman, le jeune John Frazier est totalement perdu, accro à la drogue et à alcool. Sa rencontre avec une tante éloignée va le plonger au cœur du mystère d’une disparition survenue 27 ans auparavant. En plus de ses propres cauchemars, de ses propres démons, de sa culpabilité, de ses morts et de ses fantômes, il va se trouver plongé dans les secrets et les mystères de cette disparition, celle d’un homme appelé Ray Takahashi. Il va petit à petit en apprendre de plus en plus sur la vie de cet homme, de sa famille qui habitait à coté de sa famille, des sentiments profonds qui liaient à l’époque les enfants des deux familles, sans se soucier du fait que les uns étaient américains et les autres japonais.
La tante, Evelyn Wilson, qui était la propriétaire de la maison dans laquelle habitaient les Takahashi avant leur déportation dans le camps et la mère des Takahashi, Kimiko sont à mon avis les deux personnages les plus importants du roman : elles sont à la fois dans le passé et le présent  et ont vécu toutes deux la même période historique, de chaque côté de la « barrière » et toutes deux avancent avec le fardeau du passé sur les épaules, même si le fardeau est bien différent : d’un côté le manque, de l’autre la culpabilité, le poids des non-dits mais les deux sont rongées par les tragédies de la vie. Et un autre personnage important est la grand-mère qui va accueillir John à son retour du Vietnam, le prendre sous son aile, assurer aussi le lien entre Evelyn et Kimiko.
Un roman qui se déroule comme une enquête sur une disparition mais qui révèle surtout des manifestations de racisme et de cruauté inimaginables.
Je ne vous en dirait pas plus mais sachez que vous n’en ressortirez pas indemnes et qui met en lumière une partie peu glorieuse de l’histoire des Etats-Unis.
Par moments, surtout au début, j’ai eu un peu de mal à démêler les vies des uns et des autres mais cela n’a pas duré. Ce que j’ai apprécié c’est que l’auteur, alors qu’il met l’accent sur le racisme anti-nippon ne juge pas et accorde presque des circonstances atténuantes à ceux que l’on pourrait facilement considérer comme des monstres…
Poignant, bouleversant, révoltant, historique… une vraie réussite.

Extraits :

Chez certains, il ne subsistait plus qu’une absence là où s’était trouvé un bras ou une jambe ; d’autres revenaient brisés par des expériences dont nous ne saurions jamais rien.

[…]  les rassemblements dominicaux conféraient un statut spécial, chacun attendant impatiemment de s’y rendre dans ses plus beaux atours, non pas pour la cérémonie en elle-même, mais parce que c’était l’occasion de voir ses amis du dimanche, pour les enfants en particulier, eux qui partageaient la curieuse expérience de grandir simultanément en Amérique et au Japon, sous cette double influence qui rythmait leur vie comme les marées.

Le lecteur trouvera entre ces pages une tentative pour recréer des faits survenus à la fin de l’été et à l’automne 1945, dont les détails, pour la plupart, ne furent connus de moi qu’en 1969, et sont aujourd’hui pour la première fois couchés sur le papier.

Ainsi, lorsque je me découvris incapable, au retour de la guerre, de renouer avec mon quotidien d’autrefois autant que d’affronter le jugement de mes parents qui, tous deux partisans de la guerre, échouaient à faire coexister, malgré leur affection pour moi, leurs opinions politiques et la sombre réalité qui avait pris place à leur table, je décidai de me pencher une fois de plus sur mes paisibles souvenirs d’enfance à Placer County.

je connaissais mieux que quiconque le potentiel de terreur démesuré que renferme la vérité.

Avec ma naïveté d’écrivain, je me figurais que la boisson n’était que l’ombre de cette incapacité à rédiger mon livre, et le spectacle de mes feuillets vierges stimulait d’heure en heure mes efforts pour huiler les rouages de mon imagination. Il ne me venait pas à l’idée que le principal obstacle à mon travail se nichait justement entre les flancs poisseux de ma bouteille – il me faudrait du temps pour m’en rendre compte.

À présent, ses rêves éveillés ne lui rappelaient pas l’innocence – quoique perdue – de ses jeunes années, mais ce qui avait suivi : son visage et son corps, si souvent dans son esprit qu’il lui semblait parfois sentir contre ses mains la tiédeur de sa chair. Même son sommeil était troublé par le mythe d’un passé qui lui avait déjà échappé, bien qu’il ne le sût pas encore.

Ce qu’il désirait, je suppose, c’était simplement retrouver le passé, il ne demandait qu’à remonter le cours du temps jusqu’à son enfance, quand la folie n’avait pas encore pris possession de son cœur, et que sa famille n’avait pas été expulsée de la seule terre qu’elle ait jamais connue.

Supporter ce que l’on ne peut maîtriser. Cela entrait en résonance avec tout ce que j’avais vécu depuis mon retour au pays, et il y a des moments, encore aujourd’hui, où ce sentiment continue à me hanter.

[…] il avait disparu, il s’était évaporé si complètement que sa vie, par moments, lui semblait se résumer à une vision, une hallucination.

Comme il lui semblait étrange, ce monde qu’il retrouvait – à croire qu’en se battant pour l’Amérique, il avait mis en pleine lumière des facettes de ce pays que l’on avait préféré occulter.

Combien de temps peut-on exiger qu’un cœur d’adolescente demeure fidèle depuis l’autre rive d’une mer inconnue ?

Si l’on rénove une maison planche par planche, s’agit-il toujours de la même au bout du compte, ou s’est-elle transformée en autre chose ?

J’ai dit que les rêves se dérobaient à moi, mais c’est plutôt moi qui les fuis, car il demeure, au plus noir de mes nuits, un courant turbulent qui traverse mes pensées, et je l’identifie assez bien pour savoir que si je m’abandonne au sommeil sous son influence, je serai renvoyé là-bas dans la chaleur poisseuse, malgré le passage des années.

Un peu plus tard, nous sortons marcher au milieu des chênes et des derniers poiriers et pruniers, et en dépit de tout ce que j’ai fait par le passé, malgré le poids de la culpabilité que j’ai héritée ou acquise, malgré cela ou peut-être à cause de cela, je sais que j’ai de la chance, non seulement d’être en vie, mais aussi d’avoir trouvé une espèce de grâce, ou d’avoir été trouvé par elle.

 

Image : Tule Lake camp

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