Barbery, Muriel «Une gourmandise» (2000)

Barbery, Muriel «Une gourmandise» (2000)

Autrice : née le 28 mai 1969 à Casablanca (Maroc), est une romancière française. Agrégée de philosophie (1993) à l’École normale supérieure (Paris), elle commence sa carrière à l’Université de Bourgogne.

Ses romans : Une gourmandise (2000) – L’Élégance du hérisson (2006) – La Vie des elfes (2015) – Un étrange pays (2019) – Une rose seule (2020)

Gallimard la blanche – 25.08.2000 – 145 pages / – Folio – 05.02.2002 – 165 pages
Une gourmandise, son premier roman, a reçu le prix du Meilleur Livre de Littérature gourmande 2000 et le prix Bacchus BSN 2001. II est traduit en onze langues.

Résumé : C’est le plus grand critique culinaire du monde, le Pape de la gastronomie, le Messie des agapes somptueuses. Demain, il va mourir. Il le sait et il n’en a cure : aux portes de la mort, il est en quête d’une saveur qui lui trotte dans le cœur, une saveur d’enfance ou d’adolescence, un mets original et merveilleux dont il pressent qu’il vaut bien plus que tous ses festins de gourmet accompli. Alors il se souvient. Silencieusement, parfois frénétiquement, il vogue au gré des méandres de sa mémoire gustative, il plonge dans les cocottes de son enfance, il en arpente les plages et les potagers, entre campagne et parfums, odeurs et saveurs, fragrances, fumets, gibiers, viandes, poissons et premiers alcools… Il se souvient et il ne trouve pas. Pas encore.

Mon avis :  J’avais adoré «L’Élégance du hérisson » et j’ai été à nouveau sous le charme de l’écriture de Muriel Barbery.
Une gourmandise, un régal, tant sur le fond que sur la forme.. J’y ai retrouvé l’humanité qui se cache derrière la carapace, comme c’était le cas dans le personnage de la concierge du Hérisson.
Deux mondes s’affrontent, l’être et le paraître, les attitudes innées et les acquises, le viscéral et le social … mais ces deux mondes s’affrontent de fait à l’intérieur d’une même personne, un critique gastronomique réputé et « imbuvable » qui vit ses dernières heures et cherche à se raccrocher à ce qui a donné un sens à sa vie, recherche sa « madeleine de Proust » pour pouvoir mourir en paix. Pour cela il se remémore sa vie, au travers des senteurs, des saveurs, des réminiscences.
Et pour lui les souvenirs sont liés à la nourriture : le cru et le cuit… la viande et le poisson … le pain et le gâteau … le vin  et les alcools locaux.. la glace et le sorbet.. les crudités et la sexualité… les cinq sens…
La plongée dans le monde de l’enfance est la clé de l’existence…
Un bijou qui se savoure, se déguste… et donne envie de lire les autres livres de cette romancière qui écrit si bien. Car le festival n’est pas que gustatif, il est aussi littéraire.

Extraits :

Je vais mourir et je ne parviens pas à me rappeler une saveur qui me trotte dans le cœur. Je sais que cette saveur-là, c’est la vérité première et ultime de toute nia vie, qu’elle détient la clef d’un cœur que j’ai fait taire depuis. Je sais que c’est une saveur d’enfance, ou d’adolescence, un mets originel et merveilleux avant toute vocation critique, avant tout désir et toute prétention à dire mon plaisir de manger. Une saveur oubliée, nichée au plus profond de moi-même et qui se révèle au crépuscule de ma vie comme la seule vérité qui s’y soit dite – ou faite. Je cherche et je ne trouve pas.

il y avait une étincelle nouvelle, inédite, comme une petite poussière d’expectative, d’espoir, inconcevable, angoissante et paralysante parce que, depuis longtemps, je m’étais accoutumée à ce qu’il n’attende rien de moi.

Comme au ralenti, sur la toile douloureuse de mes désirs déçus, les secondes défilent ; la question, la réponse, l’attente puis l’anéantissement.

Ce qui, à l’aune du sens commun, paraît magique et magistral, se brise pathétiquement au pied des falaises du génie.

Elles savaient bien, par-delà toutes les humiliations subies, non en leur nom propre mais en raison de leur condition de femmes, que lorsque les hommes rentraient et s’asseyaient, leur règne à elles pouvait commencer.

[ …] que sont les enfants sinon de monstrueuses excroissances de nous-mêmes, de pitoyables substituts à nos désirs non réalisés ?

le garde-fou de mes parents, c’étaient leur tiédeur et leur médiocrité appliquées qui les protégeaient de l’excès, c’est-à-dire de l’abîme.

La viande est virile, puissante, le poisson est étrange et cruel. Il vient d’un autre monde, celui d’une mer secrète qui jamais ne se livrera, il témoigne de l’absolue relativité de notre existence et pourtant, il se donne à nous dans le dévoilement éphémère d’une contrée inconnue.

Qui est cuisinier ne peut l’être pleinement que par la mobilisation de ses cinq sens. Un mets doit être un régal pour le regard, l’odorat, le goût bien sûr – mais aussi le toucher, qui oriente le choix du chef dans tant d’occasions et joue son rôle dans la fête gastronomique. Il est vrai que l’ouïe semble un peu en retrait de la valse ; mais manger ne se fait pas en silence, non plus que dans le vacarme, tout son qui interfère avec la dégustation y participe ou la contrarie, de telle sorte que le repas est résolument kinesthésique.

Ainsi, cette femme fruste, presque analphabète, ce rebut d’humanité dardant sur son entourage des relents de pourriture, avait dessiné un jardin aux effluves de paradis. Dans un savant enchevêtrement de fleurs sauvages, de chèvrefeuille, de roses anciennes à la teinte fanée savamment entretenue, un potager saupoudré de pivoines éclatantes et de sauge bleue s’enorgueillissait des plus belles laitues de la région.

Combien de vieilles femmes à la campagne sont ainsi douées d’une intuition sensorielle hors du commun, qu’elles mettent au service du jardinage, des potions aux herbes ou des ragoûts de lapin au thym et, génies méconnus, meurent tandis que leur don aura été ignoré de tous – car nous ne savons pas, le plus souvent, que ce qui nous paraît si anodin et si dérisoire, un jardin chaotique au cœur de la campagne, peut relever de la plus belle des œuvres d’art.

Qu’est-ce qu’écrire, fût-ce des chroniques somptueuses, si elles ne disent rien de la vérité, peu soucieuses du cœur, inféodées qu’elles sont au plaisir de briller?

Sucre, eau, fruit, pulpe, liquide ou  solide ? La tomate crue, dévorée dans le jardin sitôt récoltée, c’est la corne d’abondance des sensations simples, une cascade qui essaime dans la bouche et en réunit tous les plaisirs. La résistance de la peau tendue, juste un peu, juste assez, le fondant des tissus, de cette liqueur pépineuse qui s’écoule au coin des lèvres et qu’on essuie sans crainte d’en tacher ses doigts, cette petite boule charnue qui déverse en nous des torrents de nature : voilà la tomate, voilà l’aventure.

Je n’avais à la bouche, sans en comprendre la signification, que le mot « terroir »- mais je sais aujourd’hui qu’il n’y a de « terroir» que par la mythologie qu’est notre enfance, et que si nous inventons ce monde de traditions enracinées dans la terre et l’identité d’une contrée, c’est parce que nous voulons solidifier, objectiver ces années magiques et à lamais révolues qui ont précédé l’horreur de devenir adulte.

On croit que les enfants ne savent rien. C’est à se demander si les grandes personnes ont été des enfants, un jour.

La conversation a dévié de sa route première, elle s’est engagée dans les méandres sinueux des alcools locaux.

Les mots : écrins qui recueillent une réalité esseulée et la métamorphosent en un moment d’anthologie, magiciens qui changent la face de la réalité en l’embellissant du droit de devenir mémorable, rangée dans la bibliothèque des souvenirs.

les critiques et les chefs sont comme les torchons et les serviettes ; ils se complètent, ils se fréquentent, ils travaillent ensemble mais, au fond, ils ne s’aiment pas.

La question ce n’est pas de manger, ce n’est pas de vivre, c’est de savoir pourquoi.

Vocabulaire  :
Uliginaire, adj., / ou aussi « Uligineux, -euse,, adj. »
− [En parlant du sol] Très humide. Synon. marécageux.Sol, terrains uligineux; terre uligineuse.
− [En parlant de végétaux] Qui croît ou vit dans les lieux très humides. Plantes uligineuses

Blandices : Terme exclusivement utilisé sous sa forme plurielle, blandices, des flatteries, des techniques utilisées pour charmer ou séduire.

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