Vermette, Katherena « Les Femmes du North End » (2022)

Vermette, Katherena « Les Femmes du North End » (2022)

Autrice : Née en 1977, Katherena Vermette a grandi à Winnipeg, la capitale du Manitoba. Après un recueil de poésie récompensé par le prix du Gouverneur général, elle publie son premier roman, Les Femmes du North End, lauréat de plusieurs prix au Canada. Elle écrit également pour la jeunesse et a réalisé un court métrage documentaire intitulé This River.

Albin-Michel – Terres d’Amérique – 01.04.2022 – 448 pages (traduit par Hélène Fournier) – Édition originale canadienne parue sous le titre : The Break (2016)

Résumé :
Réveillée en pleine nuit par son nouveau-né, Stella assiste depuis sa fenêtre à une violente agression. Elle appelle la police, mais les assaillants et leur victime s’enfuient avant l’arrivée des agents. Ce drame et l’énigme qu’il fait planer vont ébranler toute la communauté amérindienne du North End, un quartier défavorisé de Winnipeg.
Donnant voix à neuf femmes et un homme, ce roman retrace les événements qui ont conduit à cette nuit tragique. De Cheryl, qui pleure la mort de sa sœur à Paulina, mère célibataire; de Phoenix, adolescente sans repères, à la vieille et malicieuse Kookom, sans oublier Tommy, le jeune policier métis qui ne trouve pas sa place parmi les Blancs : tous racontent leurs espoirs et leurs échecs, jusqu’au dénouement, déchirant et lumineux.
Fresque intergénérationnelle sur l’identité et la résilience des femmes autochtones au Canada, ce premier roman impose Katherena Vermette comme une nouvelle voix puissante et engagée de la littérature nord-américaine contemporaine.

« Un roman réaliste et sans concession. Une jeune autrice qui ira loin. »  Margaret Atwood, autrice de La Servante écarlate

Mon avis :
Bienvenue à Winnipeg, dans le quartier du North End plus particulièrement. Un quartier défavorisé, en plein hiver, des conditions de vie extrêmement difficiles, une zone dangereuse.
Ce roman choral tourne autour d’un événement dramatique qui survient dans les toutes premières pages : une des dix voix du roman, Stella, est témoin d’un viol et appelle la police. Mais quand les policiers arrivent, plusieurs heures après le drame… il n’y a plus de traces et ils s’accusent presque d’avoir tout inventé. Mais elle va mener l’enquête : un viol a-t-il eu lieu ? Qui est la victime ? Quels sont les coupables ? On apprendra par la suite qu’il s’agit du viol d’une jeune adolescente de 13 ans…
On y parle de règlements de compte entre gangs, des règles pour appartenir un gang, de violence faite aux femmes et par les femmes,
On y parle de différence entre les Indiens, les Métis, les sang-mêlé, de la différence qui est un drame pour ceux qui la ressentent., du sentiment d’appartenance et on y soulève la problématique des droits des aborigènes, la distance entre ceux qui vivent en ville et ceux qui sont dans les réserves-
On y parle des relations familiales, de l’importance des liens familiaux et intergénérationnels, d’amitié, de trahison.

C’est l’histoire d’une famille et nous allons petit à petit découvrir son présent et son passé.
Un roman choral, avec principalement les voix de la famille (ce fut une très bonne idée de mettre l’arbre généalogique de la famille pour aider à s’y retrouver) mais pas que… Et principalement des voix de femmes. Des femmes autochtones, fortes et debout, de toutes les générations. De tous âges : jeunes, adultes, âgées et même une voix de l’au-delà. Une seule voix masculine : le policier métis qui enquête sur l’affaire. C’est aussi la description des conditions sociales extrêmement difficiles dans lesquelles vivent les protagonistes. Et l’autrice réussit le tout de force de ne pas nous faire détester les « méchants » et même de nous faire ressentir de l’empathie pour la jeune fille qui représente le mal dans cette histoire.

Alors oui c’est un livre parfois insoutenable en termes de violences faites aux femmes mais c’est aussi un livre sur la force des femmes, sur la résilience, sur la culture aborigène au Canada. Certes il y a une enquête suite au viol mais il y a surtout la révélation des souffrantes inhérentes à la condition féminine. Le tout écrit magnifiquement bien (ne pas oublier que l’autrice a reçu un prix de poésie). Un premier roman remarquable qui allie le fond et la forme, le coté thriller au coté social, avec des portraits de femmes magnifiques. Un livre qui – j’en suis certaine – ne s’effacera pas de ma mémoire. Le livre le plus marquant que j’ai lu cette année, c’est certain. Un énormissime coup de cœur.

Un énorme merci à Francis Geffard et à Albin Michel et sa fantastique Collection Terres d’Amérique de m’avoir permis de découvrir cette nouvelle plume.

 

Extraits :

Je m’efforce de ressentir pleinement les émotions que cela provoque en moi. Comme si une fois que je les aurai ressenties, je pourrai les décrire, leur donner un nom, leur mettre une étiquette et ensuite faire avec. Blessée, en colère, triste, trahie, indigne.

Quand ils arrivent devant le poste de police, Christie grogne : « Bonsoir. Bonjour. » Et s’extirpe de la voiture. « À demain, l’Instinctif. »
C’est nouveau, ce surnom. Ça gêne moins Tommy que « Méé-tii », ça ne le dérangerait pas que Christie l’adopte.

Elle s’assoupit et pense à ses loups, aux doux hurlements qu’elle entend en rêve et qui l’aident à se reposer.

J’ai l’impression d’être dans un rêve. Les choses bougent imperceptiblement, changent irrésistiblement, mais se répercutent longtemps après avoir disparu, comme un écho, un son creux, lent à s’éteindre. Ça continue encore et encore et puis quelque chose ondoie, et tout se trouble et se transforme.
Les vivants s’accrochent à la vie, les morts aimeraient en faire autant.

Cette journée m’a déprimée – elle me pèse comme les vagues qui déferlent puis se retirent.

Ils ne semblent plus fâchés. C’est toujours comme ça quand un truc grave se produit – les autres problèmes disparaissent.

Zegwan. Prénom qui signifie « printemps »

– Le viol, c’est un rapport de pouvoir. Elle voulait avoir du pouvoir.
– Mais pourquoi ne pas juste les tabasser ?
– Elle avait dû elle-même être abusée. Et les gamins abusés sont complètement bousillés. Il ne faut pas essayer de comprendre. C’est pour ça que c’est fou.

« Il a dit que j’étais différent. Tu comprends ça ? On t’a déjà dit que tu étais différente ? Genre, tu ne me ressembles pas, mais tu ne ressembles pas non plus aux vrais Indiens. […]
Je suis différent, je suis un sang-mêlé. Je le serai toujours, la moitié du sang de l’un et la moitié de l’autre. Différent des deux.

Rentrer ressemble à un autre Après, un Après encore plus éloigné de l’Avant.

Seul compte ce qui est, ce que nous avons.

À la fin, tout ce qui compte, c’est ce que nous laissons. Le temps passe si vite.
« Tu veux une histoire ? » Elle s’assure que je suis bien couverte.
« Non, juste tes bras », je réponds, comme elle me répondait toujours.
Elle m’étreint et c’est chaud, c’est doux. Cet instant est une histoire sans paroles à lui tout seul.

Mais les choses deviennent inutiles quand elles n’appartiennent plus à personne.

2 Replies to “Vermette, Katherena « Les Femmes du North End » (2022)”

  1. Pas un coup de cœur pour moi, sans doute parce que j’ai mis trop de temps à me faire au rythme, aux voix de ces femmes… mais un roman qui m’a beaucoup touchée. De ce fait, j’ai été ravie d’apprendre que nous n’en avons pas fini avec Phenix et les autres.,.

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