Avallone, Silvia « D’acier » (2011) 416 pages
Autrice : née le 11 avril 1984 à Biella une écrivaine et poétesse italienne contemporaine. Elle grandit à Piombino sur la côte toscane et poursuit des études de philosophie à Bologne, où elle vit.
Romans :
« D’acier » (Acciaio 2010), son premier roman, remporte le prix Campiello Opera Prima. Il est adapté à l’écran par Stefano Mordini. Il est finaliste du Prix Strega et prix des lecteurs de L’Express en France.
Elle publie ensuite en 2011 : Le Lynx (La lince), Marina Bellezza (2013) , La vie parfaite (2018) , Une amitié (2022 – Un’amicizia 2020 ) Coeur noir (2025 – Cuore nero 2024)
Liana Levi – 07.04.2011 – 387 pages (Acciaio 2010 ) / Liana Levi (Piccolo) 03.03.2022 – 416 pages – traduit de l’italien par Françoise Brun
Résumé:
Il y a la Méditerranée, la lumière, l’île d’Elbe au loin. Mais ce n’est pas un lieu de vacances. C’est une terre sur laquelle ont poussé brutalement les usines et les barres de béton. Depuis les balcons, on a vue sur la mer, sur la plage, une scène idéale pour la jeunesse de Piombino. Entre drague et petites combines, les garçons se rêvent en chefs de bandes, les filles en starlettes de la télévision.
De quoi oublier les conditions de travail à l’aciérie, les mères accablées, les pères démissionnaires… Anna et Francesca, bientôt quatorze ans, sont les souveraines de ce royaume cabossé. Ensemble, elles jouent de leur éclatante beauté, rêvent d’évasion et parient sur une amitié inconditionnelle pour s’emparer de l’avenir.
Mon avis: 🩶🩶🩶🩶
Même si j’ai nettement préféré « Coeur noir « j’ai également beaucoup apprécié ce premier roman de Silvia Avallone.
Qui dit Toscane fait à priori rêver mais … Piombino n’est pas l’Ile d’Elbe et on est vite dans une atmosphère tout sauf vacancière et idyllique… Rien à voir avec en face… à peine à 4 km, la magnifique île d’Elbe.
Un roman social, un roman qui parle des Aciéries de Piombino un roman qui parle d’amitié entre deux jeunes filles de 13 ans, Anna – la brune – et Francesca – la blonde – deux filles très belles qui sont tout le temps ensemble, des soeurs de coeur. C’est l’époque de l’insouciance, des étés sur la plage, de la découverte de leurs corps. Le lien qui les unit semble indestructible jusqu’à ce que l’une d’entre elle tombe amoureuse. Mais même si elle se sont fâchées, c’est comme si elle continuaient à former une seule entité, comme un corps qui a été amputé mais sent toujours sa partie disparue…
Pour ce qui est de leurs familles, c’est pas la joie : les pères sont violents et ne supportent pas que leurs filles attirent les regards de tous les hommes des environs. L’un finira en cavale et l’autre cloué dans un fauteuil après un accident. Le frère n’est pas mieux… J’ai beaucoup apprécie la description des femmes, des deux mères qui représentent la réalité de la vie.
Et le contexte social est glauque: le monde des aciéries est horrible, violent, et dépeint des ouvriers peu recommandables. En plus les patrons délocalisent à l’Est et les entreprises locales voient leurs effectifs fondre.
Par moments, le roman me fait penser à la tétralogie « l’Amie prodigieuse » d’ Elena Ferrante, un roman sur deux amies qui traversent l’enfance et l’adolescence ensemble avant de suivre des voies différentes, pour finir par se retrouver. Certes le contexte , l’époque, la région ne sont pas les mêmes mais il y a des similitudes. On y retrouve proximité et rivalité, différences sociales, quartier difficile… le marché noir du cuivre.
Extraits:
Dans son silence, il y avait une dureté. Un de ces silences immobiles, prêts à l’attaque.
Aux élections du 13 mai, il avait voté Forza Italia. Il était sûr d’une chose : les mots, ça ne sert à rien.
Cette espèce de furie qui accompagne l’éclosion du corps, quand tu as treize ans et que tu ne sais pas quoi en faire.
Quel genre d’idée tu te fais de la vie, dans un endroit où il est normal de ne pas partir en vacances, de ne pas aller au cinéma, de ne rien savoir du monde, de ne pas feuilleter les journaux, de ne pas lire de livres, où la question ne se pose même pas ?
Elles ne parlaient plus, à présent. Les mots, ça ne sert à rien, la plupart du temps à se disputer.
C’était un imbécile, ça se voyait à ses yeux : ronds et plats comme ceux des poules. Un géant peut-être, mais pas un poil de cervelle.
Le gémissement rauque, permanent, des aciéries, tu le sentais vibrer dans tes os. Ce qu’ils ressentaient pour cet endroit à la périphérie de tout, c’était quelque chose à mi-chemin entre la crainte et l’admiration.
Il ne pouvait pas savoir. Il ne fallait pas qu’il voie : les marques sous la robe, l’ombre violette des hématomes. Francesca en était sûre, jamais elle ne pourrait être amoureuse d’un homme.
On n’est pas pareilles, dit-elle en souriant, mais on ne fait qu’un, on est comme des sœurs !
« Berlusconi obtient le vote de confiance au Sénat. Berlusconi cite l’Alice de Lewis Carroll. » Elle fronça les sourcils. « Le président du Conseil rappelle que nous ne sommes pas au Pays des Merveilles et qu’il n’est pas Alice… »
Elle haïssait le temps, qui mettait une distance entre elles. Quand elles étaient petites, elles ne faisaient qu’un. À présent se dessinaient les différences. Et à mesure qu’elles se séparaient, Anna poursuivait ses rêves de grandeur – « je serai magistrate, avocate, sénatrice » – et Francesca restait en arrière, indécise.
Elle était en train de lui faire le récit détaillé des épreuves : comment en grec elle avait tout bien lu jusqu’à ce fameux vers où elle avait buté sur l’aoriste (aoriste ! même ce mot-là il s’en souvenait). Et pendant qu’elle parlait et qu’il n’en avait rien à foutre de son examen, il s’était demandé pour la énième fois comment il avait fait, lui tout con, pour choper une fille comme elle, qui faisait des phrases compliquées sans même avaler les voyelles.
Elle savait bien, elle aussi, que les femmes se font tuer par leurs maris et que personne ne dit rien. C’est comme ça dans ce pays de merde.
Elle aurait voulu qu’elle soit là, maintenant, avec elle, comme si ce qui était retransmis sur les ondes était un mariage ou un enterrement, un de ces événements où l’on est forcément ensemble, où les disputes d’avant ne comptent plus.
Ilva c’est l’ancien nom de l’île d’Elbe, son nom étrusque.