Delijani, Sahar « Les Jacarandas de Téhéran » (2014) 331 pages
Autrice: née le 18.09. 1983 à Téhéran, est une romancière irano-américaine.
Née dans la prison politique iranienne d’Evin, alors que ses parents y sont détenus en tant qu’activistes politiques opposés au nouveau régime islamique de Khomeini, elle a été élevée par ses grands-parents pendant la détention de ses parents. En 1996, sa famille migre aux Etats-Unis.
Elle sort diplômée en littérature comparée de l’université de Bekerley. Elle vit désormais en Italie du Nord.
Roman traduit en français: Les Enfants du Jacaranda / Les Jacarandas de Téhéran (Children of the Jacaranda Tree 2013) – Albin-Michel – 02.04.2014 – 331 pages / Le livre de poche – 08.04.2015 – 360 pages ( traduite l’anglais par Pauline Miller-Fleuret)
Résumé:
L’action, qui se déroule de 1983 à 2011, suit l’itinéraire d’un groupe d’hommes, de femmes et d’enfants liés par le sang ou réunis par les flux de l’Histoire.
Ce sont eux, les enfants du jacaranda: Neda, née dans la prison d’Evin à Téhéran, arrachée à sa mère après quelques mois ; Omid qui, à trois ans, a vu l’arrestation de ses parents, activistes politiques ; Sheida qui apprend, vingt ans après les purges violentes dans les prisons iraniennes, que son père y a été exécuté.
Portrait émouvant de trois générations marquées à vie par des années de répression et de lutte et pourtant unies par un même rêve de liberté et de justice, le livre de Sahar Delijani est d’un réalisme saisissant. Inspiré de l’histoire de sa propre famille, ce roman évoque pourtant des sujets universels. Son écriture, d’une puissance narrative rare, parvient à captiver le lecteur de bout en bout.
Mon avis: ❤️❤️❤️
Un témoignage fort sur la révolution en Iran. Un livre qui nous parle de la répression, de la soumission, de la perte de liberté à tous les niveaux, entre les années 1983 à 2011. Et en prime la peur des bombes, car pendant ce laps de temps, il y a la guerre Iran-Irak…
Une année seulement après la révolution, Azar et bien d’autres dans la clandestinité. Mais elle sera arrêtée et c’est en prison qu’elle donnera naissance à la petite Neda.
Les souvenirs, les blessures, la perte de la mémoire, le silence, la peur partout, peur de vivre, peur de parler, peur de communiquer …
C’est un témoignage choc, mais malheureusement j’ai été bouleversée, choquée mais pas émue.. Alors oui le sujet est très intéressant mais trop de personnages, je me suis perdue… je ne savais plus qui était qui et donc je n’ai pu m’attacher aux ( ou à un) personnages… Et à vouloir trop raconter, il m’a semblé long…
Nous sommes maintenant en 2026 et la situation a encore évolué en pire…
Extraits:
Ils purgèrent les universités de ce qu’ils pensaient être des activités antirévolutionnaires, interdirent journaux et partis politiques. Leurs paroles se firent loi et nombreux furent ceux qui entrèrent en clandestinité.
Ils n’avaient plus la force d’aller de l’avant mais savaient qu’il était trop tard pour faire machine arrière.
La vie entre les murs de la prison n’était pas très différente de celle du dehors. Tous, au-dehors, portaient la peur comme une chaîne, dans les rues, sous l’ombre familière de la montagne, triste et magnifique. Et parce qu’ils portaient tous cette chaîne, ils ne l’évoquaient jamais. La peur se faisait impalpable, on n’en parlait pas. Elle régnait sur tous, invisible et omnipotente.
Toutes redoutaient d’être un jour transférées dans une autre cellule ou une autre prison. Elles craignaient de devoir quitter ce lieu où la voix d’une enfant résonnait comme une sirène de vie. Leur monde n’était plus qu’aller, venir, respirer, manger, aspirer et téter. C’était un monde qui avait du sens, qui n’était plus seulement un trou noir.
Depuis la Révolution, ils étaient tous brusquement devenus des frères et des sœurs. Un pays entier constitué d’une fratrie de gens qui n’avaient aucun lien de parenté. Des gens qui se surveillaient les uns les autres avec peur, parfois avec défiance, avec suspicion, qui cherchaient à s’impressionner et se méprisaient les uns les autres.
Parisa et Simin avaient été menottées, on leur avait bandé les yeux comme à des criminelles. Leurs crimes étaient faits de mots, de mots chuchotés, de pensées tues qui faisaient trembler les Puissants Pères dans leur lit.
pour tirer son foulard sur son front, resserrant le nœud sous son menton, luttant contre la force élastique de ses cheveux épais et frisés qui levaient sous le tissu comme une pâte à pain.
On dirait que plus personne ne veut se faire prendre en photo en temps de guerre. Qui sait ? Peut- être les gens préfèrent-ils ne pas garder de traces de tout cela et d’eux-mêmes. Peut-être veulent-ils oublier. Ou peut- être ont-ils peur de se souvenir plus tard. Si c’est le cas, cela veut dire qu’ils regardent déjà vers l’avenir, qu’ils pensent qu’ils sortiront de cette guerre vivants.
Par moments, elle suffoquait tellement qu’elle aurait voulu partir, s’éloigner d’elle-même, de ce qu’elle était dans cette maison avec ses vieilles peurs, et ses peurs nouvelles. Elle aurait voulu échapper à cette inertie qu’elle ressentait à force de faire tout ce qu’elle devait faire jour après jour, et qui la faisait sombrer, la nuit, dans un sommeil épuisé et sans rêves.
C’étaient des fugitifs qui cherchaient un abri dans l’immensité des champs, sous un ciel vide. Des fugitifs qui en avaient terminé avec les mythes du courage et du martyre, des vierges et du paradis, grâce auxquels ceux qui étaient au pouvoir avaient attiré leurs fils et leurs frères sur les champs de mines. Des fugitifs à qui on n’avait rien laissé qu’une guerre sans fin, un million de morts et de blessés et un pays en flammes, sur le point de s’écrouler.
Amir ne parvenait à se rappeler aucun de ces poèmes. Son cerveau avait été lavé par des mains empressées, compétentes, et à la place, il y avait maintenant des cris, des hurlements et des bruits d’os cassés.
Les souvenirs, c’était comme du venin, ils s’appropriaient le corps, paralysant un membre après l’autre.
C’est un sentiment étrange lorsqu’on vous dit qu’une personne est votre mère et que tout ce que vous ressentez c’est de la peur, parce que cette personne n’est qu’une étrangère. Ce n’est que bien plus tard que vous réalisez que vous n’avez qu’elle.
Sa mère n’est pas heureuse. Elle ne l’a jamais été. Le choix du silence n’a pas fonctionné. Il n’a fait que rendre les choses encore plus insupportables. On ne leur a rien laissé qu’une poignée de paroles jamais prononcées, aussi insidieuses que le poison, qui s’infiltrent partout, progressant un peu plus chaque jour, gâchant les derniers vestiges de cette intimité honnête qui a été la leur. Et de cela, elles sont toutes deux responsables. Ensemble, elles ont détruit tout ce qu’elles avaient de plus beau.
Elle veut continuer de tenir la mort à distance le plus longtemps possible. Il existe tant de sujets de conversation et pourtant, elles n’ont rien à se dire.
Elle se sent profondément meurtrie, là où les choses sont invisibles pour les yeux.
Il disait : Lorsque la peur l’emportera, il ne nous restera plus rien.
Il avait tort.
A elle, il ne resta rien d’autre que la peur.
Le secret avait fini par s’enrouler autour d’elle, si serré, si implacable, qu’il ne lui permettait plus d’émettre le moindre son.
La ville est silencieuse. Depuis son retour d’Italie, c’est ce silence, plus que toute autre chose, qui ronge les nerfs de Maryam. Elle le reconnaît, l’a entendu il y a trente ans. Ce n’est pas une paix naturelle, ce n’est pas une quiétude de petit matin. C’est celle d’une ville qui a été battue, réduite au silence, vite, brutalement, sans même un instant d’hésitation. Et qui pourtant est encore debout. Une ville qui bien que blessée et dévastée, n’a pas reculé, un volcan assoupi qui pourrait entrer en éruption à tout moment.
La poésie est de la poésie seulement lorsqu’elle révèle les profondeurs de ton âme. C’est tout. Non pas l’âme du lecteur, mais ton âme à toi, celle du poète. Le lecteur est secondaire.
C’était des histoires de femmes qui étaient devenues folles, transformées en tavaab, ou qui n’étaient jamais revenues. Même les anecdotes autour de la naissance de Neda n’étaient plus drôles. Elles étaient hantées par la peur de sa mère de la perdre, l’angoisse de la garder, par des cauchemars, de la culpabilité, de la colère.