Nerburn, Kent « Ni loup, ni chien » (2023) 437 pages
Auteur: Kent Michael Nerburn est né en 1946 à Minneapolis, dans le Minnesota. Il a fait des études d’histoire américaine à l’université de Stanford, puis à celle de Berkeley. Il a publié plus d’une quinzaine de livres – des essais ainsi que des ouvrages de creative non fiction – sur la culture amérindienne et américaine. Il a remporté le Minnesota Book Award en 1995 pour Ni loup ni chien, qui est aujourd’hui au programme de nombreux cursus universitaires d’histoire aux États-Unis. Nerburn a fondé et dirigé le Project Preserve, un projet d’histoire orale dans la réserve ojibwée de Red Lake, dans le nord du Minnesota.
Romans : La Fille qui chantait à l’oreille des bisons – Le Loup au crépuscule – Ni loup, ni chien
Editions du sonneur – 17.05.2023 – 437 pages – Neither Wolf nor Dog (1994) Traduit par Charles Pommel – Préfaciers : Robert Plant et Kim Pasche – Dessins d’Edmond Baudoin
Résumé:
Ni loup ni chien est un road-trip qui nous emmène au coeur du Dakota américain d’aujourd’hui. Préface de Robert Plant Illustrations de Baudoin.
Dan, un vieil Indien lakota, veut écrire un livre sur son histoire et celle de son peuple. Pour ce faire, il contacte l’écrivain Kent Nerburn. Tout au long de l’expédition, qui les mène des villes délabrées des réserves indiennes jusqu’au monument historique érigé en l’honneur de Sitting Bull en passant par les prairies infinies du Dakota, Dan se livre.
Tantôt incité par la situation, tantôt par un lieu, un acte ou une parole, il tisse son histoire et celle de son peuple avec une verve étonnante. Empreints de spiritualité et de douleur, mais aussi d’humour, ces récits se situent à la frontière littéraire entre les mémoires, la philosophie et l’anthropologie. Ni loup ni chien, qui retrace le destin d’un vieil Indien lakota et de ses ancêtres, est une histoire à la fois intime et universelle revenant sur la façon – douloureuse, vorace et violente – dont les Etats-Unis se sont construits, histoire racontée avec simplicité, honnêteté, rage et humour.
Ce n’est pas un livre sur la spiritualité indienne – même s’il en est pétri – mais bien un dialogue véridique, fougueux et réconciliateur, dont Robert Plant, l’un des membres du groupe Led Zeppelin et grand voyageur, clame qu’il en a fait son » compagnon pour comprendre les Etats-Unis d’hier et d’aujourd’hui « .
Extrait de l’avant propos:
Le vieil Indien prit un temps puis, sous forme de conclusion, déclara : « Selon nos anciens, on ne doit pas mouvoir les choses, mais laisser les choses nous (é)mouvoir ! »
C’est, par essence, ce dont il est question dans ce fabuleux récit, Ni loup ni chien, que nous offre Kent Nerburn : la possibilité qu’ont les êtres à s’abandonner aux mouvements de la vie et à s’en émouvoir plutôt que de vouloir les contrôler. Et si cette posture est naturelle pour bien des peuples traditionnels, elle semble être une connaissance perdue pour les hommes modernes.
Ainsi, comme le dit Dan, le vieil Indien lakota en compagnie duquel Nerburn entreprend un voyage dans les plaines du Dakota, en parlant de la pensée indigène : « Nous voyions comment chaque animal était sage et nous essayions d’apprendre cette sagesse. […] C’était cette recherche qui nous maintenait sur un bon chemin, pas des règles ni des clôtures. »
Plus tard dans le récit : « Écoute les pierres, et écoute le vent. Fais ce que tu dois pour trouver les voix qui vont te parler. Elles sont ici. Elles appellent. »
Dan, aîné respecté de sa communauté, nous le dit en substance : la solitude qui pèse sur les épaules de l’homme moderne n’est pas une fatalité. Pour s’en départir, il suffit d’accueillir en nous l’appel du monde.
Mayo, Yukon, mars 2023
Mon avis: ❤️❤️❤️❤️❤️
Le sujet des peuples autochtones m’a toujours intéressé, que ce soit les amérindiens ou les samis… Des auteurs comme Jim Fergus, Dee Brown, Louise Erdrich, Katherena Vermette, David Treuer, Tommy Orange, Brandon Hobson, Sylvie Brieu,
Suite à la parution de deux livres écrits après avoir recueilli des témoignages sur la réserve ojibwe Red Lake, Nerburn est contacté pour venir écouter un vieil indien qui réside dans une réserve bien loin de chez lui. Ce vieil indien veut qu’il l’aide à écrire un livre, et lui va lui livrer la matière première, à sa façon.
Un road-trip parfaitement décrit par cette phrase : « J’eus soudain une vision de nous quatre en train de dériver sur une mer intérieure dans une espèce d’Odyssée des Grandes Plaines : le vieux prophète, le navigateur, le scribe, et un chœur canin surréaliste faisant des commentaires dans le fond. »
Mais ce livre ne se raconte pas… il se ressent… c’est une ambiance, une atmosphère, un échange, des silences, des non-dits qui se comprennent …
Le livre parle de vision du monde différente, d’incompréhension. Comment deux personnes, deux peuples, peuvent-ils se comprendre quand ils croient parler de la même chose mais qu’en fait ils parlent de choses diamétralement opposées? Quand les blancs parlent de terre propriété et les Indiens de terre sacrée?
Ce livre parle aussi de la différence des mentalités. Les Blancs pensent argent et possession. Or tout ne s’achète pas… une chose sacrée n’a pas de prix, on ne peux pas posséder spirituellement quelqu’un. En on peut perdre des choses matérielles, mais le sacré qui est dans les esprits et ans les coeurs ne peut être acheté. Or les Blancs ont toujours voulu quelque chose : de l’or, des fourrures, des terres…
Depuis leur arrivée les blancs ont fait des promesses , signé des traités mais n’ont jamais tenu leurs engagements. Ils ont détruit l’identité des Indiens, détruit leur environnement, tué leurs proches ..
Le roman parle de communication, de silence, des voix, de la nature, de la terre, des esprits..
Il parle de domination, de manque de respect, de domination par la force, de massacres..
Et comme il se doit, il évoque des événements et des personnages incontournables : Wounded Knee, Sitting Bull, Big Foot …
Extraits:
« Écoute les pierres, et écoute le vent. Fais ce que tu dois pour trouver les voix qui vont te parler. Elles sont ici. Elles appellent. »
Dans la réserve de Red Lake, il m’arrivait de me dire : « Cette terre n’a jamais appartenu aux États-Unis. Cette terre n’a jamais été touchée par le mouvement de la civilisation européenne. » C’était comme si je sentais un lien direct avec quelque chose d’élémentaire, une chose enfouie sous l’histoire, d’une puissance dépassant l’imagination. Même si j’étais blanc – et des plus avertis sur l’influence des Blancs bien intentionnés sur le bien-être des Indiens –, je désirais, depuis mon monde, les aider à préserver le bien dans le leur.
Si tu hais ton propre peuple, tu peux pas être une bonne personne. Il faut aimer ton peuple, même si tu détestes ce qu’il fait.
« Si la forêt peut survivre à l’assassinat de tous ses enfants et s’élever une nouvelle fois en beauté, ne devrais-je pas, moi aussi, être capable de survivre à l’assassinat de mon peuple et à nouveau élever mon cœur vers le soleil ?
– Tu sais ce que ça veut dire, l’heure indienne ? avait-il répondu pendant un cours avec des étudiants de l’université du coin. Ça veut dire : « Quand je serai d’humeur et prêt. »
Le vieil homme fonctionnait selon l’heure indienne. Je continuais de fonctionner avec une horloge et un chéquier.
– Est-ce que j’ai menti ?
– Pas en parole. Seulement par le silence.
– Par le silence ?
– Oui. Le silence est le mensonge de l’homme bon, ou du lâche. C’est voir quelque chose que tu n’aimes pas et ne rien dire.
Quand nous faisons une promesse, nous la faisons au Grand Esprit, Wakan Tanka. Et rien ne peut la changer.
Pour nous, la terre était vivante. Bouger un caillou, c’était la changer. Tuer un animal, c’était lui prendre quelque chose. Il fallait qu’il y ait du respect. Nous ne voyions pas de respect chez ces gens.
« Et voilà ce qu’il se passait en fait. Eux parlaient de propriété. Nous, nous parlions de la terre. Tu vois ce que je veux dire ? Les gens de votre peuple sont venus d’Europe parce qu’ils voulaient être propriétaires.
Un point important selon moi : votre religion ne venait pas de la terre, elle pouvait être transportée avec vous. Vous ne pouviez pas comprendre ce que ça signifiait pour nous que d’avoir notre religion ancrée dans la terre. Votre religion existait dans une coupelle et un morceau de pain, et elle pouvait être trimballée dans une boîte. Vos prêtres pouvaient sacraliser n’importe où. Vous ne pouviez pas comprendre que, pour nous, ce qui était sacré se trouvait là où nous vivions, parce que c’est là que les choses saintes s’étaient produites et que les esprits nous parlaient.
C’est comme ça à l’indienne. Quand t’es là, t’es là. Quand t’es parti, t’es parti. C’est pas un problème d’être parti, tant que t’es vraiment là quand t’es là.
Est-ce que t’entends souvent des Blancs dire qu’ils sont en partie noirs ou mexicains ? Putain, non. Mais le monde est plein de gens qui disent qu’ils sont en partie indiens.
Pour moi, j’étais au pays de la poésie – clairsemé, singulier, dont le lyrisme s’écrivait dans le vent.
– Nous autres Indiens connaissons le silence, asséna-t-il. Nous n’en avons pas peur. En fait, pour nous, il est plus puissant que les mots.
Nous savons que quand vous êtes dans une pièce et qu’il y a du silence, vous devenez nerveux. Vous avez besoin de remplir l’espace avec du son. Donc vous vous mettez à parler avant même de savoir ce que vous allez dire.
« Nos aînés nous ont appris que c’était la meilleure façon de faire avec les Blancs : sois silencieux jusqu’à ce qu’ils deviennent nerveux, et ils commenceront à parler. Ils continueront de parler, et si tu restes silencieux, ils en diront trop. Alors tu seras capable de voir dans leur cœur et de savoir ce qu’ils veulent vraiment. Et tu sauras quoi faire. »
On n’évaluait pas les gens par la richesse ou la pauvreté. On ne savait pas faire cela. Quand les temps étaient bons, tout le monde était riche. Quand les temps étaient durs, tout le monde était pauvre. On évaluait les gens sur leur capacité à partager.
Tu peux pas acheter une culture en lui donnant une pièce.
Nous, les Indiens, parlons peu au peuple blanc. Il en a toujours été ainsi. Il y a une raison. Les Blancs ne nous ont jamais écoutés quand nous avons pris la parole. Ils ont seulement entendu ce qu’ils voulaient entendre. Parfois ils prétendaient avoir entendu et faisaient des promesses. Puis ils les brisaient. Il n’y avait plus pour nous de raison de parler. Donc nous avons arrêté.
– Je crois que c’est parce que la chose la plus importante pour les Blancs, c’est la liberté. La chose la plus importante pour les Indiens, c’est l’honneur.
« Nos anciens ont remarqué ça dès le début. Ils disaient que l’homme blanc vivait dans un monde de cages et que si nous ne nous méfiions pas, ils nous feraient aussi vivre dans un monde de cages.
« Donc nous avons commencé à y prêter attention. Tout chez vous ressemblait à des cages. Vos habits se portaient comme des cages. Vos maisons ressemblaient à des cages. Vous mettiez des clôtures autour de vos jardins pour qu’ils ressemblent à des cages. Tout était une cage. Vous avez transformé la terre en cages. En petits carrés.
Quand j’ai appris l’anglais, j’ai compris que c’était un piège. On pouvait l’utiliser pour dire la même chose de cent façons. Ce qui était important pour les Indiens était de dire une chose de la meilleure façon. En anglais, il fallait apprendre à dire les choses de cent façons.
« Quand c’était nous, vous parliez de soulèvement, comme si tout était paisible et en ordre jusqu’à ce qu’on “se soulève”. Eh bien, peut-être qu’on devrait renverser ces mots et appeler ça des “rabaissements”, parce que de notre point de vue, nous étions constamment rabaissés.
Il existe une bonne colère aussi, et tu as ça en toi. C’est la colère de celui qui voit clairement. C’est celle que j’ai aussi. C’est la colère contre laquelle les anciens m’ont averti. Tu dois apprendre à la contrôler, alors elle pourra t’être utile. Mais il existe aussi une mauvaise colère. C’est la colère des gens qui veulent imposer leur propre vision. Elle est égoïste. C’est la colère d’un enfant et tu ne dois pas lui tourner le dos. Si tu te détournes d’elle, cela fait de toi un lâche.
Mais ces faiblesses sont des dons, Nerburn, continua-t-il. Elles sont des dons, tout comme nos forces sont des dons. Les faiblesses nous rendent forts, car elles nous font résister à nous-mêmes.
Nous roulions en silence indien – assumé, sans parole et sans faux-semblant.
Ça ne fait pas de mal d’avoir du respect pour le passé. Les choses ne sont pas mortes simplement parce qu’elles sont terminées.
Tu peux devenir chef parce que ton père était chef, mais si tu es un lâche ou si tu n’es pas un homme bon, les gens s’écarteront simplement de toi. Et tu seras chef pour toi tout seul. Pour être un chef, il fallait être un meneur.
La famille indienne était comme un cercle, et la femme était au centre. Les familles blanches sont comme des lignes, avec l’homme devant.
Image : tirée du livre