Brunet Marion «  Ne cherche pas le chaos » (2026) 304 pages

Brunet Marion «  Ne cherche pas le chaos » (2026) 304 pages

Autrice : Marion Brunet, née en 1976 dans le Vaucluse, est une femme de lettres française, auteure de roman policier et de littérature d’enfance et de jeunesse. Elle vit actuellement à Marseille. Après des études de Lettres, elle a travaillé comme éducatrice spécialisée dans différents secteurs, notamment en psychiatrie. Reconnue pour ses romans « young adults » (Dans le désordre, 2016 ; Sans foi ni loi, 2019), elle a été fortement remarquée avec la parution aux éditions Albin Michel de L’été circulaire.

Ses romans jeunesse/jeunes adultes : Frangine (2013) – La gueule du loup (2014) – L’Ogre au pull vert moutarde (2014) – L’Ogre au pull rose griotte (2015) Dans le désordre (2016) – L’Ogre à poil(s)(2017) – Sans foi ni loi,  (2019) –  Plein gris (2021) – Ilos (2024)

Ses romans adultes : L’Été circulaire (2018) – Vanda (2020) – Katia (2012) – Ce qu’elles ne savaient pas (2022) – Nos armes (2024) – Ne cherche pas le chaos (2026)

Albin-Michel – 19.08.2026 – 304 pages ( Finaliste Prix du Roman Fnac 2026 – Finaliste – Prix Landerneau des Lecteurs 2026) 

Résumé :

Peut-on aimer sans transmettre ?Pablo, exilé chilien installé en France depuis plus de trente ans, a élevé sa fille dans l’amour et le silence, prenant soin de lui cacher un passé marqué par la dictature, la prison et l’exil. Lorsque, à dix-huit ans, Victoria part seule au Chili, laissant son père sans nouvelles du jour au lendemain, ce dernier est contraint de revenir dans le pays qu’il a fui.
Soudain confronté à une page terrifiante de sa vie autant qu’à son propre enfermement dans la douleur, sa quête devient dès lors un chemin de vérité.Avec une économie de mots et une tension magistralement orchestrée, Marion Brunet signe un roman incandescent où l’intime embrasse l’Histoire, où la violence politique marque les corps et les liens familiaux, et où la parole s’impose comme la seule issue pour se réconcilier avec soi-même.

Mon avis: ❤️❤️❤️❤️❤️

Magistral ! A la fois émouvant, historique, politique, social,  familial… et bien écrit. Beaucoup de sensibilité et jamais de sensiblerie.
Un livre sur l’exil, sur la révolte, sur l’amour, sur les convictions, sur les origines et les racines familiales, sur l’amitié, sur la lutte contre la dictature… Tout y est.

Pablo a quitté le Chili en 1990 et n’y est jamais retourné. Cela fait plus de 30 ans qu’il a effacé de sa mémoire sa vie d’avant, pour oublier, tourner la page. Il a quitté la Patagonie, Torres del Paine,  l’endroit où il a grandi. Mais c’est une chose que de vouloir oublier le passé; le passé reste toujours enfoui et ne disparaît  pas. Reste de sa vie d’avant son amour pour la poésie.
Avant de quitter le Chili pour Paris, Pablo a eu une vie qu’il ne veut pas raconter. Ni à Florence,  la femme dont il va tomber amoureux, ni à ses amis, ni à sa fille avec laquelle il entretient une relation fusionnelle. Sa fille qui pour le forcer à révéler son passé et à lui expliquer ses racines car elle revendique sa partie chilienne, va prendre un vol pour le Chili et le pousser à venir la chercher, à renouer avec la terre de son enfance et avec ses compagnons de lutte, Roberto et Catalina. 

Le roman nous parle du moment où Allende va mourir, du coup d’état, de la prise de pouvoir de Pinochet. Et s’achève au moment où va y retourner qui coïncide avec le moment où l’extrême droite reprend le pouvoir… Sans oublier les références  à Violetta Parra, Victor Jara, et la poésie dont tout le roman est empreint. 

Extraits:

S’il était capable de raconter lui-même son histoire, Pablo commencerait par se taire, la gorge encombrée d’un poème ou d’une plainte impossible à rugir. 

Par le hublot, son regard a dévalé les pentes de la cordillère des Andes, dévoré les contours, les reliefs. C’était vert, rouge et brun, sublime, c’était chez lui et pourtant ce n’était plus chez lui, c’était familier et si lointain – la terre qui l’avait vu naître.

Il a quitté le Chili comme on quitte un grand amour qui vous a fait beaucoup de mal. On l’aime toujours, on sait ce qu’on lui doit, mais on prend le large, ou on en crève.

Lui ne connaît pas cette fièvre – l’ambition. Il a bien trop à fuir pour pouvoir courir après quelque chose.

Pablo entre en silence comme on entre en résistance.

On ne peut pas reprocher à Pablo d’avoir occulté la culture chilienne. Il a chanté, récité, scandé, il a raconté et lu. La poésie, les chansons, les contes. Toute l’histoire du Chili s’y trouve, c’est seulement la sienne qu’il a mise de côté, enfouie comme un cœur nucléaire dans une gangue de béton.

Le problème, avec les poètes, c’est leur intensité douloureuse. Avec eux, même la légèreté a un goût définitif, un goût de viscères, de passé ou d’absolu. La vie, c’est très concret.

Chaque mot lui déchire la gorge, parler est d’une violence inouïe. Parler fait exister les choses, les rend réelles.

… le manque exacerbe l’attachement, que la distance évite la déception, qu’il lui était plus facile d’aimer le Chili de loin, que l’exil est une patrie en soi.

En taisant son passé, en coupant les racines, il la laisse libre de faire pousser les siennes où elle veut, c’est ce qu’il pense la plupart du temps.

Pour elle, la colère c’est la vie, c’est le refus de l’impuissance, c’est la condition sine qua non pour mener des batailles. Avancer pied à pied vers un monde plus acceptable, des relations plus saines.

Sois sage, ô ma douleur. Il la visualise comme un être vivant qui le colonise. Dès lors, il faut lui parler, l’amadouer ou la menacer pour supporter la coexistence.

Pour l’instant, elle respecte les pièces interdites, même si elle a de plus en plus envie de pousser les portes fermées, de comprendre, de savoir. Elle devine surtout, sans le formaliser encore, qu’une part de vérité lui revient, que dans le passé de son père se nichent ses propres racines. 

En France aussi l’extrême droite monte, tu le sais. Et ici, au Chili… J’en ai parlé avec Roberto et Catalina, ici ça revient. Les Chiliens ne peuvent même pas dire On n’a jamais essayé.

Pablo se dit qu’il est, pour toujours, un exilé. Un exilé qui a grandi en Patagonie et n’y a plus mis les pieds depuis plus de quarante ans. Un Français trop chilien. Un Chilien trop français. 

Mais la mémoire, l’histoire, c’est comme une bobine de fil. Si tu déroules un petit bout, le reste vient avec. Dire un peu, c’est s’exposer à devoir tout raconter.

Il y a des poètes, des écrivaines, des peintres de rue, des étudiants, des chanteuses mélancoliques, des travailleurs du petit matin qui veillent, poings serrés, et rêvent à l’impossible retour d’un État social, tendent encore l’oreille vers le timbre paisible de la voix d’Allende qui les atteindra toujours. Celle qui disait, un matin de septembre, que la graine semée dans la conscience de milliers de Chiliens ne pourrait pas rester enfouie définitivement. 

Photo: Torres del Paine – Patagonie – Chili (photo perso)

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