Vann, David «Aquarium» (RL2016)

Vann, David «Aquarium» (RL2016)

Auteur : David Vann est né en 1966 sur l’île Adak, en Alaska, et y a passé une partie de son enfance avant de s’installer en Californie avec sa mère et sa sœur. Il a travaillé à l’écriture d’un premier roman pendant dix ans avant de rédiger en dix-sept jours, lors d’un voyage en mer, le livre qui deviendra Sukkwan Island. Pendant douze ans, il cherche sans succès à se faire publier aux États-Unis : aucun agent n’accepte de soumettre le manuscrit, jugé trop noir, à un éditeur. Ses difficultés à faire publier son livre le conduisent vers la mer : il gagnera sa vie en naviguant pendant plusieurs années dans les Caraïbes et en Méditerranée.

Après avoir traversé les États-Unis en char à voile et parcouru plus de 40 000 milles sur les océans, il échoue lors de sa tentative de tour du monde en solitaire sur un trimaran qu’il a dessiné et construit lui-même. En 2005, il publie A mile down, récit de son propre naufrage dans les Caraïbes lors de son voyage de noces quelques années plus tôt. Ce livre fait partie de la liste des best-sellers du Washington Post et du Los Angeles Times. Ce premier succès lui permet de gagner partiellement sa vie grâce à sa plume et il commence à enseigner. David Vann propose alors Sukkwan Island à un concours de nouvelles qu’il remporte et, en guise de prix, voit son livre publié en 2008 aux Presses de l’Université du Massachusetts. L’ouvrage est tiré à 800 exemplaires puis réimprimé à la suite de la parution d’une excellente critique dans le New York Times. Au total, ce sont pourtant moins de 3 000 exemplaires de cette édition qui seront distribués sur le marché américain.

Publié en France en janvier 2010, Sukkwan Island remporte immédiatement un immense succès. Il remporte le prix Médicis étranger et s’est vendu à plus de 300 000 exemplaires. Porté par son succès français, David Vann est aujourd’hui traduit en dix-huit langues dans plus de soixante pays. Une adaptation cinématographique par une société de production française est en cours.

David Vann est l’auteur de Sukkwan Island , Désolations, Impurs, Goat Mountain, Dernier jour sur terreAquarium, L’Obscure clarté de l’air, Un poisson sur la lune (2019) . Il partage aujourd’hui son temps entre la Nouvelle-Zélande où il vit et l’Angleterre où il enseigne, tous les automnes, la littérature.

Résumé: Caitlin, douze ans, habite avec sa mère dans un modeste appartement d’une banlieue de Seattle. Afin d’échapper à la solitude et à la grisaille de sa vie quotidienne, chaque jour, après l’école, elle court à l’aquarium pour se plonger dans les profondeurs du monde marin qui la fascine. Là, elle rencontre un vieil homme qui semble partager sa passion pour les poissons et devient peu à peu son confident. Mais la vie de Caitlin bascule le jour où sa mère découvre cette amitié et lui révèle le terrible secret qui les lie toutes deux à cet homme.

La prose cristalline de David Vann nous apprend comment le désir d’amour et l’audace de la jeunesse peuvent guérir les blessures du passé. Aquarium est un pur moment de grâce offert par l’un des plus grands écrivains américains actuels.

Mon avis : Un de mes coups de cœur de cette rentrée littéraire. Un David Vann sombre certes mais qui tend vers l’espoir… un Vann qui n’est pas une tragédie. Un récit qui n’est pas tiré des expériences familiales de l’auteur même s’il y a quelques similitudes. Il a toujours adoré les poissons et les aquariums et après une enfance où il était très attaché à sa mère il y a eu une période de désamour et un travail de pardon.

C’est l’histoire d’une fillette – puis de la fillette devenue adulte – qui sera la narratrice de l’histoire qui vit pour plonger dans un autre univers, une autre dimension, pour s’immerger dans le rêve ; son refuge pour échapper à une réalité pesante c’est de se réfugier à l’aquarium de la ville, dans un monde coloré et différent, bien que…

L’aquarium est non seulement un endroit qui fascine une petite fille amoureuse de poissons mais aussi une représentation du monde dans lequel elle vit. Et les poissons sont les doubles des personnes qu’elle rencontre et des comportements humains. (En parlant d’images j’ai trouvé très chouette les représentations des poissons qui parsèment les chapitres du livre) .

Les poissons : des êtres qui ressemblent aux humains tant par leur physique (les coiffures et le maquillage par exemple) que par leur comportement : le danger des requins, prédateurs des faibles qui se rapproche du danger représenté par les représentants de la loi et les personnes qui veulent imposer leur pouvoir sur les démunis et les personnes fragiles.

Seattle : la ville aquarium … trouble, que la fillette ne voit que dans l’obscurité, dont on ne peut pas sortir, dans laquelle elle refait toujours les mêmes parcours… Des quartiers avec des chemins qui évoquent les ramifications des branches de corail dans lequel il est aisé de se perdre et important de pouvoir se cacher. Quelques grottes souterraines, comme l’appartement dans lequel elle vit, le cinéma qui est un antre obscur dans lequel se réfugier. Un environnement hostile (surtout avec des conditions climatiques cauchemardesques en hiver, avec le vent, le froid, la neige)

Mais au-delà de l’aquarium, les poissons – ceux d’eau de mer – représentent aussi le monde de l’évasion… Enfin si les humains ne tuent pas l’océan (petit avertissement concernant les humains qui tuent la mer, éradiquent les poissons, sur le corail qui meurt)

C’est aussi un livre sur le temps qui oppresse, sur le poids du passé, sur l’importance des origines et sur le danger de faire payer aux enfants les douleurs de sa propre vie. Une mise en garde, les enfants ne doivent pas servir à réparer les injustices du passé ; ils ne sont pas responsables et ne doivent pas en porter le poids. Il est évident que nos origines sont ancrées en nous et qu’il est impossible de les occulter mais il faut les assumer et faire avec. Les enfants doivent se reposer sur les parents, leurs dieux, et non pas l’inverse…

C’est aussi un livre sur la tolérance, sur les rapports parents/enfants, sur l’amitié, l’amour, la souffrance et la solitude ; c’est enfin un livre sur le pardon, sur le besoin d’avoir une famille et une vraie famille unie, sur l’importance de l’évasion et du rêve. Le pardon sera d’ailleurs présent à deux niveaux dans ce livre ; celui d’une mère pour son père et celui d’une fille vis-à-vis de sa mère.

Bienvenue dans l’univers des adultes ….

Extraits :

Il était très vieux, du genre presque mort.

Je crois qu’il n’y a pas de réponse à cette question, dit-il enfin. Ce sont les meilleures questions, celles qui restent sans réponse.

Le mouvement lent des requins, un mouvement identique depuis cent millions d’années. Les requins tels des moines, la répétition des jours, des cercles infinis, nul autre désir que celui de ce mouvement régulier. Des yeux devenus opaques, nul besoin de voir.

Je voulais réparer le monde pour elle, faire en sorte que tout ait un sens.

Tout est possible avec un parent. Les parents sont des dieux. Ils nous font et nous détruisent. Ils déforment le monde, le recréent à leur manière, et c’est ce monde-là qu’on connaît ensuite, pour toujours. C’est le seul monde. On est incapable de voir à quoi d’autre il pourrait ressembler.

J’avais un itinéraire, une route définie, aussi instinctive que les requins décrivant des cercles à la manière des moines.

Ils étaient les émissaires d’un univers plus vaste. Ils représentaient les possibles, une sorte de promesse.

La vraie vie ressemblait davantage à l’océan, où n’importe quel prédateur pouvait surgir d’un instant à l’autre.

Avoir un projet change absolument tout. J’ai toujours eu besoin d’un avenir. Je ne peux pas vivre sans.

Que sommes-nous tenus de rembourser pour ce qui s’est déroulé avant nous, dans les générations passées ?

On entendait le tic-tac d’une horloge. J’avais toujours détesté ce bruit. Une tension insoutenable et creuse à la fois, sans âme.

Un conte de fées mis sur pause, la porte de la maisonnette qui ne s’ouvrirait jamais. Les personnages partis au mauvais endroit, dans la mauvaise histoire.

Comment recolle-t-on les morceaux d’une famille, et comment pardonne-t-on ?

Elle semblait animale. Le fait qu’elle puisse parler ne collait pas avec le reste. Je l’observai comme je l’aurais fait d’une bête au zoo, éloignée pour la première fois, distante.

C’est peut-être ce qui s’approche le plus du pardon. Non pas que le passé soit effacé, rien n’est défait, mais une volonté dans le présent, une reconnaissance, une étreinte, un ralentissement.

Un changement en ces instants, un interrupteur éteint à jamais, la fin de la confiance, de la sécurité et de l’amour, et comment retrouver un jour cet interrupteur ?

5 Replies to “Vann, David «Aquarium» (RL2016)”

  1. Je ne sais pas si j’ai bien fait de rajouter ton blog à mes favoris car vois-tu, tu me tentes encore avec cet avis coup de cœur. Un de plus qui se rajoute. J’aurais jamais assez de toute une vie pour tout lire.

    1. mais bien sûr que tu as bien fait ! et en plus c’est juste un échange de bons procédés.. Car je peux faire un « copier-coller » de ton commentaire 😉

  2. C »est également un livre qui m’a intrigué car « Sukkwan island » m’avait en quelque sorte impacté par son côté sombre et noir que je n’avais pas particulièrement apprécié. Et pourtant je dois admettre que cet auteur était resté dans un coin de ma tête !!!
    Mais alors là j’ai aimé sans concession ce magnifique bouquin qu’est « Aquarium ». J’ai particulièrement apprécié la manière avec laquelle tu décris ce parallèle du monde des poissons avec celui de cette fillette Caitlin.
    Tu parles de façon si juste : « sur le danger de faire payer aux enfants les douleurs de sa propre vie.  » C’est le point fort de ce livre, tout tourne autour de ça !! Et sur la capacité à savoir pardonner parfois l’impardonnable.
    Un avis de toi, encore une fois précis et tout en finesse qui en révelle toute ta sensibilité et ta compréhension de tes lectures…
    Merci Cathe pour ton bien joli blog !!!

    1. Oh quel gentil commentaire qui me va droit au cœur CatWoman. J’essaie de donner au mieux mon ressenti et je suis si contente quand quelqu’un me met quelques mots pour me dire que mon avis lui a donné envie de lire le livre et/ou d’en parler 😉

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