Vann, David «Impurs» (2013)

Vann, David «Impurs» (2013)

Auteur : David Vann est né en 1966 sur l’île Adak, en Alaska, et y a passé une partie de son enfance avant de s’installer en Californie avec sa mère et sa sœur. Il a travaillé à l’écriture d’un premier roman pendant dix ans avant de rédiger en dix-sept jours, lors d’un voyage en mer, le livre qui deviendra Sukkwan Island. Pendant douze ans, il cherche sans succès à se faire publier aux États-Unis : aucun agent n’accepte de soumettre le manuscrit, jugé trop noir, à un éditeur. Ses difficultés à faire publier son livre le conduisent vers la mer : il gagnera sa vie en naviguant pendant plusieurs années dans les Caraïbes et en Méditerranée.

Après avoir traversé les États-Unis en char à voile et parcouru plus de 40 000 milles sur les océans, il échoue lors de sa tentative de tour du monde en solitaire sur un trimaran qu’il a dessiné et construit lui-même. En 2005, il publie A mile down, récit de son propre naufrage dans les Caraïbes lors de son voyage de noces quelques années plus tôt. Ce livre fait partie de la liste des best-sellers du Washington Post et du Los Angeles Times. Ce premier succès lui permet de gagner partiellement sa vie grâce à sa plume et il commence à enseigner. David Vann propose alors Sukkwan Island à un concours de nouvelles qu’il remporte et, en guise de prix, voit son livre publié en 2008 aux Presses de l’Université du Massachusetts. L’ouvrage est tiré à 800 exemplaires puis réimprimé à la suite de la parution d’une excellente critique dans le New York Times. Au total, ce sont pourtant moins de 3 000 exemplaires de cette édition qui seront distribués sur le marché américain.

Publié en France en janvier 2010, Sukkwan Island remporte immédiatement un immense succès. Il remporte le prix Médicis étranger et s’est vendu à plus de 300 000 exemplaires. Porté par son succès français, David Vann est aujourd’hui traduit en dix-huit langues dans plus de soixante pays. Une adaptation cinématographique par une société de production française est en cours.

David Vann est l’auteur de Sukkwan Island , Désolations, Impurs, Goat Mountain, Dernier jour sur terreAquarium, L’Obscure clarté de l’air, Un poisson sur la lune (2019) . Il partage aujourd’hui son temps entre la Nouvelle-Zélande où il vit et l’Angleterre où il enseigne, tous les automnes, la littérature.

Gallmeister – 07.03.2013 – 278 pages / Gallmeister Totem – 17.01.2017 – 247 pages

Résumé : Eté 1985. Dans la vieille demeure familiale, en plein coeur de la Vallée Centrale de Californie, Galen vit seul avec sa mère. Tandis que celle-ci s’attache à faire revivre un passé idéalisé et l’étouffe d’un amour oppressant, le jeune homme tente de trouver refuge dans la méditation. Son existence et celle de sa mère sont rythmées par les visites inopportunes de sa tante et de sa cousine trop sexy, et par celles qu’ils rendent à sa riche grand-mère dont la mémoire défaille.
Mais l’accumulation de rancœurs entre les deux sœurs et l’obsession de Galen pour sa cousine ne tarderont pas à les mener au bord de l’explosion. Une fois que la noirceur de chacun se sera révélée au grand jour, rien ne pourra plus les préserver du pire. Après Désolations et Sukkwan Island, prix Médicis étranger 2010, David Vann nous entraîne dans la fournaise californienne. Il livre un roman haletant sur la folie et la lente descente aux enfers d’un jeune homme à l’esprit torturé.
Le nouveau tour de force d’un romancier exceptionnel.

Mon avis : David Vann a quitté l’Alaska pour le désert californien. Tout comme dans Sukkwan Island, la cellule familiale est loin d’etre idyllique dans ce troisième opus de l’auteur. Toujours aussi oppressant ! Ce roman qui nous entraîne une fois encore au cœur des ténèbres de l’âme humaine et comme dans Sukkwan Island, Le drame de l’incommunicabilité. Cette fois entre le fils et la mère.

Au centre du récit un jeune homme de 22 ans, Galen. Jeune homme perturbé, vivant avec sa mère, dans un monde de femmes (sa grand-mère placée dans un home pour personnes âgées et qui est atteinte d’Alzheimer, sa cousine et sa tante). Galen vit avec sa mère une relation très éprouvante et toxique. Il voudrait aller à l’Université mais il ne peut pas y aller pour des raisons financières ; sa mère le fait vivre dasn une ambiance du passé avec des habitudes qui règlent leur vie en se fondant sur des habitudes archaïques et passéiste. L’objectif des visites de sa tante et de sa cousine est clairement de soutirer de l’argent à la grand-mère via la mère qui a été désignée tutrice. Les relations familiales sont glauques, malsaines, gorgées de haine.

Une excursion en famille dans une cabane en pleine nature va faire exploser la haine qui unit les membres de la famille. Le jeune homme, encore puceau va se retrouver sous la coupe de sa cousine, la mère va voir des choses qu’elle aurait dû ignorer, les réflexions et les reproches vont vite rendre l’atmosphère irrespirable et amener les relations à un point de non-retour.

Et la descente en enfer va se poursuivre… Une sordide histoire d’héritage à tous les niveaux. Financier mais pas que… La violence des hommes de la famille se transmet du grand-père au petit-fils. La mère et la grand-mère servent de transmission. Enormément de violence, tant mentale que physique et verbale, et de violence tout court. Ce qui se passe dans la tête de ce jeune homme déstabilisé est juste épouvantable et on se sent très mal en partageant ses pensées. On avance pas à pas dans la destruction et le soleil de Californie va tout brûler sur son passage… Galen est à la fois dépendant de sa mère et empêtré dans une relation fusionnelle ; il veut s’en défaire mais ne conçoit pas de vivre en marge… Le suspense est présent tout au long du récit. Dans la lignée de Sukkwan Island, j’en suis ressortie glacée sous le soleil californien…

Extraits :

Il lisait Siddhartha pour la centième fois, le jeune bouddha contemplant la rivière.

Ils n’étaient pas en Angleterre. Ils étaient à Carmichael, une banlieue de Sacramento en Californie, dans la Vallée Centrale, un long gouffre brûlant et sauvage, ils étaient aussi loin de l’Angleterre qu’on peut l’être, mais chaque après-midi, ils prenaient le thé et le goûter. Ils n’étaient même pas anglais. Sa grand-mère venait d’Islande et son grand-père, d’Allemagne. Rien n’aurait jamais de sens dans leur vie.

On dirait que tes joues sont aspirées de l’intérieur et que tu as des os à l’avant du cou.

Elle avait chassé sa propre mère, sa sœur et sa nièce, et il ne restait plus qu’eux deux, et chaque jour il avait le sentiment qu’il ne pourrait supporter un jour de plus, mais chaque jour il restait.

Le plaisir pareil au désespoir, un besoin profond et atroce, et son imagination, terrible. Samsara, monde de la souffrance.

Le seul problème était de parvenir à glisser au-delà des lisières du rêve.

On ne fait que répéter machinalement une routine, dit Galen.
Comment ça ? demanda sa tante.
Toute notre vie, dit Galen, rien qu’une reconstitution d’un passé qui n’a jamais existé.
Le passé a existé, dit sa mère. Tu n’y étais pas, c’est tout. Tu penses que ce qui n’a pas de rapport avec toi n’est pas réel.

Quel intérêt d’essayer d’être une famille ? demanda-t-il. Pourquoi est-ce qu’on fait ça ?

Il le comprenait désormais, sa famille était soudée par la violence. Mais il était bloqué là, cloué sur place, incapable de bouger.

Galen lisait Le Prophète de Khalil Gibran, son livre le plus précieux, celui qu’il étudiait lorsque son attachement au monde devenait insupportable.

Il voulait être en paix. Mais dès qu’il s’approchait d’elle, il avait envie de la tuer.

La clé, pour traverser le monde, était de trouver un moyen d’en oublier l’existence. Une ombre dans un pays d’ombres, attendre le bon moment.

Il vivait dans une époque qui se préparait à le reconnaître. C’était un élément important dans l’existence d’un prophète. Il était inutile d’avoir une vision s’il n’y avait personne pour la comprendre.

Il l’écoutait chaque fois qu’il lisait Jonathan Livingstone le goéland et, dans le bruit du ressac, il percevait la fugacité des choses. La formation et l’éclatement, la reconstruction et la dissolution du monde. Le soi, assemblé avec tant de fragilité. La clé était de sentir le flux et l’attraction tandis que tout s’éloignait avant de se reformer à nouveau et d’avancer pesamment. Car dans ce flux, dans son instant ultime, à la fin de l’attraction, se trouvait le vide qu’était la vérité. Samsara, la souffrance, était l’incapacité de demeurer dans cet instant. Samsara était la formation de la vague suivante.

Il enfonça son visage dans l’oreiller et sanglota aussi discrètement que possible, et il avait conscience de l’injustice du monde envers ceux qui éprouvent un amour véritable.

Je ne me souviens de rien. Parfois, j’aimerais mourir, tout simplement. Je déteste le fait de ne jamais me souvenir de rien.

Tu penses être quelqu’un en ce moment, mais c’est seulement parce que tu es capable de rassembler tes souvenirs. Tu les rassembles et tu crois qu’ils constituent quelque chose. Mais si on te retire tes souvenirs, ou qu’on se contente juste d’en modifier l’ordre chronologique, il ne te reste plus rien.

Sa famille s’était changée en pierre, tout le monde avait perdu l’usage de la parole.

J’ai vu chacune de tes expressions se développer. J’ai vu comme tu riais, comme tu as oublié comment rire, j’ai vu comme tu souriais, et comment ton sourire s’est tordu, s’est mis à changer, comment tes mauvaises humeurs et tes pleurs se sont mués en colère même si, je dois bien l’admettre, je ne comprends pas ta colère. Ta colère m’est étrangère, quelque chose que je n’arrive pas à anticiper. Ta colère, c’est en partie la raison pour laquelle tu n’es plus vraiment à moi.

Rassemblant autour de lui ses vies passées, il comprit quelles représentaient le temps lui-même. Il convoquait le temps et l’être dans cette dernière poussée du devenir.

Pourquoi le but était-il soudain le devenir ? Le détachement était censé être le but, et le détachement n’était pas la même chose que le devenir.

Le problème, avec un chemin, c’était qu’il menait invariablement quelque part, et on ne pouvait jamais faire de pause, sur aucun chemin. Il fallait toujours avancer.

Le problème, avec la mémoire, c’était qu’elle nous disait simplement ce que nous voulions entendre. Elle n’avait aucune forme indépendante.

 

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