Chalandon, Sorj «Le quatrième mur» (2013)

Chalandon, Sorj «Le quatrième mur» (2013)

Auteur : Né le 16 mai 1952 à Tunis, Sorj Chalandon est journaliste. Grand reporter, il a couvert de nombreux conflits et procès pour le quotidien « Libération » entre 1974 et 2007 et a obtenu le Prix Albert Londres en 1988 pour sa couverture du procès de Klaus Barbie. Après trente-quatre ans à Libération, Sorj Chalandon est depuis 2009 journaliste au Canard enchaîné. Ancien grand reporter, prix Albert-Londres (1988), il est aussi l’auteur de sept romans, tous parus chez Grasset. Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006 – prix Médicis), Mon traître (2008 – Prix Joseph Kessel), La Légende de nos pères (2009), Retour à Killybegs (2011 – Grand Prix du roman de l’Académie française), Le Quatrième Mur (2013 – prix Goncourt des lycéens – Prix des lecteurs du livre de poche) et Profession du père (2015). En 2017  « Le Jour d’avant » et en 2019 « Une joie féroce« .

Grasset 21.08.2013 – 325 pages / Livre de poche 4.08.2014 336 pages – prix Goncourt des lycéens – Prix des lecteurs du livre de poche

Résumé : L’idée de Sam était folle. Georges l’a suivie. Réfugié grec, metteur en scène, juif en secret, Sam rêvait de monter l’Antigone d’Anouilh sur un champ de bataille au Liban. 1976. Dans ce pays, des hommes en massacraient d’autres. Georges a décidé que le pays du cèdre serait son théâtre. Il a fait le voyage. Contacté les milices, les combattants, tous ceux qui s’affrontaient. Son idée ? Jouer Anouilh sur la ligne de front.
Créon serait chrétien. Antigone serait palestinienne. Hémon serait Druze. Les Chiites seraient là aussi, et les Chaldéens, et les Arméniens. Il ne demandait à tous qu’une heure de répit, une seule. Ce ne serait pas la paix, juste un instant de grâce. Un accroc dans la guerre. Un éclat de poésie et de fusils baissés. Tous ont accepté. C’était impensable. Et puis Sam est tombé malade. Sur son lit d’agonie, il a fait jurer à Georges de prendre sa suite, d’aller à Beyrouth, de rassembler les acteurs un à un, de les arracher au front et de jouer cette unique représentation.
Georges a juré à Sam, son ami, son frère. Il avait fait du théâtre de rue, il allait faire du théâtre de ruines. C’était bouleversant, exaltant, immense, mortel, la guerre. La guerre lui a sauté à la gorge. L’idée de Sam était folle. Et Georges l’a suivie.

Mon avis : Le premier chapitre m’a emballé. Puis j’ai commencé à freiner, à avancer difficilement. J’ai eu du mal jusqu’au chapitre 10 … je me disais : La plume est belle mais comme je n’arrive pas à m’attacher aux personnages (ni même à un) j’avoue que c’est assez laborieux. Mais je vais m’accrocher. Une personne me l’a recommandé et j’ai entière confiance en ses choix (elle se reconnaitra) … Et puis « Le Jour d’avant » m’avait tellement scotché.

Et comme j’ai bien fait de continuer !  Tout s’est accéléré. Le livre a changé de dimension, de lieu, de rythme. Tout s’est emballé et j’ai été emballée aussi … Pour cela il fallait partir, arriver au Liban. Le personnage de Georges a pris de l’ampleur et tous les personnages qui vont approcher de près ou de loin le projet fou qui est de monter Antigone sont présents, attachants, intéressants alors que ceux qui gravitaient autour de lui à Paris ne m’accrochaient pas du tout.

De fait dès qu’il y a eu action j’ai croché. Et de l’action il y en a eu… Le feu de l’action, la passion du théâtre. Antigone, la palestinienne, celle qui dit non, Imane. La trêve, entendre la douleur de ceux qui sont les acteurs de la guerre, de ceux d’en face. Vivre avec tous les personnages l’horreur de la guerre, le rapprochement.

La guerre et ses ravages ; le décalage entre la vie en zone de guerre et le retour dans la « normalité » et le fait de ne plus se sentir à l’aise dans sa vie… en marge partout, étranger partout.  Le passé de grand reporter ressort dans les descriptions.

L’Antigone d’Anouilh a été jouée sur scène pour la 1ere fois en février 44, dans un Paris en guerre, pendant l’occupation allemande. Dans le théâtre il faisait froid… Un parallèle entre l’action du livre qui se déroule dans un Beyrouth ravagé par la guerre.

Et une fois encore, je me félicite d’avoir continué car c’est une lecture bouleversante. Un livre aussi sur la fidélité en l’amitié.

Extraits :

Je croyais que la blessure et le blessé ne faisaient qu’un. Qu’au moment de l’impact, la douleur hurlait son message. Mais c’est le sang qui m’a annoncé la mauvaise nouvelle.

— Quand les obus tombent, ouvre la bouche, m’avait dit mon ami la première fois. Si tu ne décompresses pas, tes tympans explosent.

Je n’avais plus de larmes. Il m’a dit qu’il fallait en garder un peu pour la vie.

ils avaient choisi la France pour sa langue et Paris pour sa Commune.

— J’ai trop souffert pour être malheureux, me disait-il souvent.

— L’antinationalisme ? C’est le luxe de l’homme qui a une nation.

La République, c’est le respect des différences

J’étais père. Je n’avais pour exemple de père que l’absence du mien. J’étais père.

A chacun de mes mots, il hochait la tête, comme un chien de feutre sur la plage arrière d’une voiture de vacances. Ce n’était pas de la politesse. Il était d’accord, et c’était enivrant.

Il a ouvert la main. J’y ai posé la mienne. Jamais je n’avais tenu mon ami autrement que par le regard.

Ce soir-là, je n’étais pas au Liban, pas à Beyrouth, pas même à Chatila. J’étais en terre d’exil. Une parcelle sans air entre deux murs gris.

Le cinéma n’avait pas de fenêtres. Les obus s’étaient chargés d’en dessiner partout, ouvrant aussi des portes et creusant des terrasses. Mais le décor avait été épargné.

Le jour m’épiait. J’ai levé les yeux vers le ciel. Il était presque 8 heures.

La calotte de son père devait se mêler au keffieh, au turban, au fez, à la croix et au croissant.

Personne ne sait ce qu’est un massacre. On ne raconte que le sang des morts, jamais le rire des assassins. On ne voit pas leurs yeux au moment de tuer. On ne les entend pas chanter victoire sur le chemin du retour. On ne parle pas de leurs femmes, qui brandissent leurs chemises sanglantes de terrasse en terrasse comme autant de drapeaux.

L’instant fut magnifique. Deux acteurs se mesuraient. Ni chrétien, ni sunnite, ni Libanais, ni Palestinienne. Deux personnages de théâtre. Antigone et Créon. Elle le narguait. Il la défiait. Elle irait jusqu’à mourir. Il irait jusqu’à la tuer.

Le jour était levé. Un soleil pâle encourageait le ciel.

Les questions que se posent les hommes ne sont pas les nôtres. Nous exécutons les ordres pour monter en grade. S’il faut tuer pour cela, alors nous tuerons.

Dans ses yeux, il y avait de la tristesse et du silence. Il contemplait autre chose que cette chambre. Il observait la mort en train de s’affairer.

Il n’avait pas pardonné mais il avait entendu.

On se débat parce qu’on espère s’en sortir, c’est utilitaire, c’est ignoble. Et si l’on ne s’en sort pas, c’est presque un accident. Tandis que la tragédie, c’est gratuit. C’est sans espoir. Ce sale espoir qui gâche tout. Enfin, il n’y a plus rien à tenter. C’est pour les rois, la tragédie.

Elle veut tout, tout de suite ou rien, jamais plus. Antigone, c’est à la fois notre courage, notre obstination et notre perte.

Mon âme était entrée en collision avec le béton déchiré.

Je connaissais cette voix. Elle mentait. C’est la voix qu’entend celui qui va mourir. La voix qui parle des jours à venir, de l’été prochain qui ne sera jamais, de toutes ces choses à tellement vivre ensemble.

Mais quel rêve ? Ils récitent ton texte mais ils savent bien que ce n’est pas la réalité.

J’ai regagné ma famille comme un écolier son lundi matin.

J’aurais voulu être ce voisin. Rentrer ailleurs que chez moi. N’avoir rien vu. Ne rien savoir.

Il m’a parlé des mots venus trop tard, qu’on pleure en bord de tombe.

Je retournerais dans mon pays à moi, avec le ciel sans avion, les nuits sans frayeurs, les caves qui ne protègent que le vin.

9 Replies to “Chalandon, Sorj «Le quatrième mur» (2013)”

  1. J’aime beaucoup cet auteur mais, chose étrange, je n’ai jamais réussi à lire celui-ci que j’ai pourtant commencé deux fois.
    Je n’ai pas réussi à rentrer dans l’histoire à chaque fois. Mais c’est un live qui est cependant resté dans ma PAL.
    As tu lu de lui “ profession du père “ ?
    Il est excellent !
    Je te le recommande vivement.

    1. Merci pour ta confiance , cela me touche. Je n’avais pas eu tes difficultés de démarrage mais je reconnais que c’est lorsque l’histoire se déroule au Liban qu’on est pris à la gorge . Tu as tout dit sur la résonnance de ce roman en nous. Je suis heureuse que ce livre ait eu le prix Goncourt des Lycéens , tout n’est pas perdu !
      Si tu lis « Profession du père » il faut le coupler avec « le petit Bonzi » qui lui fait écho ( 1er roman de Sorj Chalandon) mais avant ces 2 là , je te recommande , Mon traitre suivi – sans pause! de Retour à Killibegs.

  2. Zoé, démarrage flamboyant mais freinage avant le redémarrage.
    Le Goncourt des lycéens me parle souvent davantage que le Goncourt adultes.
    Je récapitule.. je dois lire dans l’ordre : « Mon traitre » suivi – sans pause! de – « Retour à Killibegs» , « le petit Bonzi » « Profession du père » .
    « Le jour d’avant» c’est fait… grâce à toi …
    De fait les grands reporters me parlent .. entre lui et Pascal Manoukian…

    1. Oui c’est ça . Quel auteur !
      Même sentiment que toi sur les Goncourt .
      Pour moi mais je vais plonger dans « Toutes les vagues de l’Océan » . Manoukian ce sera pour après.
      Connais-tu « Furie divine  » de J.R. Dos Santos ? il m’a été offert pour mon anniv’ . L’auteur est aussi journaliste , reporter de guerre

  3. J’aime Sorj Chalandon,j’avais lu de sa plume, mon traître et retour à Killibegs et ces deux romans continuent à m’habiter…..J’ai eu la chance de voir  » le quatrième mur » au théâtre ( excellente mise en scène) et ensuite j’ai lu le texte ; celui-ci est difficile , âpre , il ne se donne pas tout de suite au lecteur ….On s’accroche , on persiste et ensuite quel régal ,que d’émotions …. Ca m’a beaucoup éclairé sur le Liban , sur le vivre- ensemble de communautés si différentes!

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