Meno, Joe «Prodiges et Miracles» (RL 2018)

Meno, Joe «Prodiges et Miracles» (RL 2018)

Auteur : Joe Meno, né en 1974, a publié son premier roman à l’âge de 24 ans. Il est l’auteur de sept romans et plusieurs recueils de nouvelles, et a reçu le prestigieux prix Nelson Algren. II écrit pour le magazine underground Punk Planet, ainsi que pour le New York Times et Chicago Magazine. Il vit aujourd’hui à Chicago.

Agullo éditions- 30.08.2018 – 380 pages – Prix Transfuge 2018 du Meilleur polar étranger

Résumé : 1995, Mount Holly, une ville de l’Indiana qui se meurt. Jim Falls, vétéran de la guerre de Corée, s’efforce d’élever son petit-fils métis, Quentin, un ado taciturne qui oublie son mal-être en sniffant de la colle. Sa mère est une junkie paumée qui apparaît et disparaît au gré de ses démêlés avec des petits copains violents, son père, un inconnu. L’élevage familial de poulets ne rapporte plus grand-chose, les dettes s’accumulent, l’avenir est sombre.
Jusqu’au jour où une magnifique jument blanche taillée pour la course est livrée à la ferme suite à une erreur. Joe Meno offre un magnifique roman noir dont les dialogues laconiques ponctuent la poésie douloureuse des paysages, de la lumière sur les plaines et de la fabuleuse beauté de la jument.

C’est suite à la lecture d’une chronique publiée dans Actudunoir, j’ai eu très envie de lire le livre.

Mon avis : Et me voici partie dans l’Indiana, en compagnie d’un vétéran de la guerre de Corée et de son petit-fils. Pas gai gai le décor… Un gamin solitaire de 16 ans ni blanc ni noir, très mal dans sa peau, qui s’embête à mourir, sniffe de la colle, dit parler aux animaux et aimer les serpents, incapable de fréquenter des personnes, ne se sent à l’aise qu’avec des animaux, abandonné par sa mère junkie, qui aide son grand-père qu’il appelle « Patron » dans une ferme paumé et délabrée. Le tout dans une Amérique raciste et multiraciale (employé mexicain, blancs, noirs) avec des personnages qui trainent derrière eux une vie d’échecs. Un monde dur avec peu de personnages féminins qui doivent lutter pour survivre. J’ai bien aimé le personnage de Riley est un personnage extrêmement fort, qui veut croire qu’elle peut s’en sortir et agit au lieu de subir.

Et soudain : le miracle … Une magnifique jument blanche fait irruption dans leur quotidien. D’où vient-elle ? Est-elle réellement pour eux ? Que vont-ils en faire ? La jument est à la fois l’incarnation du rêve, de l’espoir, du mythe, du lien entre les vivants et les morts, créature libre et merveilleuse, blanche dans cette vie grise et obscure, pure dans ce monde sordide, surnaturelle. A noter le nom du cheval, personnalité biblique avec connotation sacrificielle. D’ailleurs tout le roman gravite autour du sacrifice et de la convoitise, l’appât du gain.

Mais c’est trop beau pour durer ; la jument est volée par deux frères complètement à la masse, dealers et accros à la drogue. Et c’est le début d’un road-movie. Grand-père et petit-fils vont se lancer à la poursuite de la jument et vont de ce fait se rapprocher. De « Patron », le grand-père deviendra même « Papi » parfois lors de cette épopée.

Le roman raconte à la fois le cheminement des voleurs de la jument (qui vont changer en cours de route) et celui des poursuivants. Les rapports entre les protagonistes sont au cœur du roman. Et dans ce contexte d’une frange de la population qui part totalement à la dérive, déboussolée, violente, machiste, la seule lumière est cette jument captive dans ce van qui traverse villes et villages pour être échangée contre quelques dollars.

Tous les personnages sont crédibles et d’une certaine manière attachants, ce qui fait la force de ce roman très très noir. Et l’auteur nous fait parcourir des paysages magnifiques.

Extraits :

Son petit-fils avait un teint cendreux, presque gris – le garçon n’était ni blanc, ni noir, ni autre chose, personne n’aurait su dire.

La lumière bleue précédant l’aurore perce un ciel sans soleil, des nuages effilochés, une lune lasse.

ce visage qui engendrait plus de souffrance qu’il n’avait jamais renfermé de beauté

Même les yeux étaient passés du bleu à une nuance violacée, meurtrie, laiteuse, embrumée par une pellicule nébuleuse, revêtant le plus souvent une expression de confusion totale, comme si elle scrutait à jamais quelque chose qui lui échappait – son passé, son présent, son avenir, peut-être. Le front était toujours raviné, une encoche perpétuelle s’étant formée entre ses yeux, les sourcils rasés et leur absence comblée au crayon noir comme la suie.

Toutes ces devantures à l’allure fantomatique conféraient à Mount Holly un air de carte postale surannée, de ville ayant connu des jours meilleurs un demi-siècle plus tôt, avec ses vitrines que seul le reflet du pick-up bleu pâle, occupé à se garer devant le café condamné, venait entacher.

Avoir peur, ça veut dire que t’es intelligent. Avoir peur, c’est ce qui te maintient en vie. On ne peut rien contre la peur. Mais avoir la peur au ventre en permanence, ce n’est pas une vie.

Un miracle est un miracle. Ce genre de choses, faut pas chercher à comprendre.

Il l’aimait comme on aime quelqu’un. Cet endroit, il fait partie de la famille.

Les énormes panneaux publicitaires défilant à toute allure le long de l’autoroute, tels les visages blanchâtres d’âmes en errance.

C’était ça qui rendait la vie et tout le reste si pénible : ne pas savoir. Ne jamais savoir.

Dans la nuit, agitée, la terre s’arrache à la chaleur du jour puis s’installe, ses champs limoneux se font aussi sombres que le ciel. Comme un miroir ancestral ; une prairie noir charbon, l’autre morcelée par l’invention immémoriale des étoiles.

La fierté, la croyance en un avenir qui, c’était certain, n’existerait pas, ni demain ni aujourd’hui ; contre cela, rien ne servait de batailler

Les fugues, ça existait pas, quand j’avais seize ans. On appelait ça devenir un homme.

Info : banshee : Dans la mythologie gaélique, personnage mythique féminin dont les cris présagent la mort.

 

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