Philippon, Benoît « Mamie Luger » (2018)

Philippon, Benoît « Mamie Luger » (2018)

Auteur : Né en 1976, Benoît Philippon grandit en Côte d’Ivoire, aux Antilles, puis entre la France et le Canada. Il devient scénariste puis réalisateur pour le cinéma. Après « Cabossé » (2016) publié dans la Série Noire, Mamie Luger (2018) est son deuxième roman noir.

Arènes (Editions Les) – 09/05/2018 – 450 pages

Résumé : Six heures du matin, Berthe, cent deux ans, canarde l’escouade de flics qui a pris d’assaut sa chaumière auvergnate. Huit heures, l’inspecteur Ventura entame la garde à vue la plus ahurissante de sa carrière. La grand-mère au Luger passe aux aveux et le récit de sa vie est un feu d’artifice. Il y est question de meurtriers en cavale, de veuve noire et de nazi enterré dans sa cave. Alors aveux, confession ou règlement de comptes ? Ventura ne sait pas à quel jeu de dupes joue la vieille édentée mais il sent qu’il va falloir creuser.
Et pas qu’un peu.

Mon avis : Ah mais que j’ai passé un bon moment ! Jubilatoire. J’avais découvert l’auteur avec son précédent roman « Cabossé » que j’avais beaucoup aimé. Mais j’ai préféré celui-ci. A la fois tendre, drôle, déjanté, je me suis prise d’affection pour cette Mamie flingueuse. De là à se retrouver prête à tout lui pardonner, à tout excuser… et bien oui… un vrai plaidoyer pour se faire justice soi-même ! Cela m’a fait penser au film d’Audiard avec Annie Girardot (« Elle cause plus… elle flingue ») et par certains côtés au livre que j’ai lu l’an passé de Nicole Jamet «L’Air de rien» (2018). Une bouffée d’air frais, délirante et qui fait rire. Dans le genre impossible et incroyable… mais qui sait ? Ces braves grands-mères qui ont un âge certain (plus que centenaires) et du coup, on se dit qu’elles sont inoffensives … Que nenni ! Un livre qui m’a fait passer du sourire au rire, de la tendresse aux larmes.

Berthe va nous en raconter des vertes et des pas mûres …. En plus le style est enlevé, il y a des inventions et des jeux de mots… Ah que c’est chouette ! pas de prise de tête. Et pourtant, bien des sujets graves sont soulevés dans ce roman (viol, maltraitance, femmes battues, racisme, haine, rancune) La devise « Liberté, Egalité, Fraternité » revisitée à la sauce Berthe est explosive et jouissive. Et il y a tellement de vrai dans ce livre… Et l’amour… le vrai le beau. Il y a aussi les passerelles entre les générations.

L’auteur nous prend par le bout du cœur et c’est un livre que l’on repose en regrettant que les tribulations de la grand-mère dans le Cantal n’ait pas duré plus de 102 ans…

Extraits :

Il a beau être huit heures du matin, l’inspecteur a déjà fait crisser ses pneus sur l’asphalte, esquivé plusieurs coups de feu, lancé un assaut dans une chaumière mieux gardée que Fort Knox, et essuyé une tempête de jurons anachroniques sortis de la bouche chiffonnée, quoique en verve, de cette vieille pas plus haute que son arme, mais tout aussi cinglante quand elle l’ouvre pour tirer à vue.

Les avocats ont d’intérêt que coupés en deux avec un zeste de citron.

– J’ai dû confondre alors. Elles font le même bruit.
– Une 4L et une Audi TT ?

Déjà gamine, elle ne ressemblait pas à un roseau mais plutôt à un tas de ronces. Avec des épines larges et pointues.

Elle n’avait pas le luxe de questionner l’éthique de la situation, une veuve qui doit nourrir sa gamine utilise son cul avant sa tête s’il le faut.

J’leur ai donné d’la soupe parce qu’d’mon temps on apprenait l’hospitalité, pas comme aujourd’hui où on ferme les frontières et où on construit des murs même entre les pays.

On ne peut pas dire que la conversation était très nourrie, peut-être valait-il mieux passer à l’estomac.

– Arrête… de te taire.
– Tu sais bien qu’il écoute pas. Ça sert à rien.
– Pas à lui. Parle-toi à toi ! Et écoute-toi…

Elle a pris ce conseil comme un poteau en pleine face, quand on marche les yeux dans le vague, et que l’obstacle nous rappelle douloureusement qu’on ferait mieux de faire attention où on va.

Lorsque la musique les enrobait, ils étaient un. Leurs corps échangeaient en harmonie, se rencontraient, glissaient, rebondissaient et repartaient de plus belle.

« Dieu que cette grand-mère est désarmante. Dangereux, ça, avec une meurtrière »

la douleur ravivée aura eu raison de ses derniers remparts, alors ses larmes se déversent. Au ralenti. Éreintées par les années de rétention. Elles prennent les chemins de traverse le long des sentiers d’amertume creusés dans ses rides.

Vis ta vie, ma grande. Elle est courte… même quand elle est longue…

À force de pousser les gens dans leurs retranchements, ils mordent. C’est d’la survie.

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