Cabré, Jaume « Confiteor » (2013)

Cabré, Jaume « Confiteor » (2013)

Auteur : Né à Barcelone en 1947, Jaume Cabré est l’un des écrivains catalans les plus reconnus par la critique et les lecteurs, récompensé par le prix d’honneur des Lettres catalanes en 2010. En 2013 a paru chez Actes Sud son magistral roman Confiteor.

Actes Sud, 4.09.2013 – 784 pages / Babel, 04.05.2016, 920 pages – titre original « Jo confesso » – traduit du catalan par : Edmond Raillard – Prix Jean-Morer – 2014 – Prix du Courrier International du meilleur livre étranger – 2013 – Grand Prix SGDL de traduction – 2013 – Sélections Prix Médicis et Prix Femina – Sélections Télérama et Le Journal du Dimanche / France Inter

Résumé : Avant que la lucidité ne le quitte à jamais, un homme écrit à la femme de sa vie, dans le chaos absolu d’une mémoire vacillante, de longs feuillets recto/verso. D’un côté : l’itinéraire d’un enfant sans amour et l’affliction d’un adulte sans dieu, de l’autre : l’histoire du Mal souverain. Confiteor (en latin : je confesse) est une véritable cathédrale profane.

Barcelone années cinquante, le jeune Adrià grandit dans un vaste appartement ombreux, entre un père qui veut faire de lui un humaniste polyglotte et une mère qui le destine à une carrière de violoniste virtuose. Brillant, solitaire et docile, le garçon essaie de satisfaire au mieux les ambitions démesurées dont il est dépositaire, jusqu’au jour où il entrevoit la provenance douteuse de la fortune familiale, issue d’un magasin d’antiquités extorquées sans vergogne. Un demi-siècle plus tard, juste avant que sa mémoire ne l’abandonne, Adrià tente de mettre en forme l’histoire familiale dont un violon d’exception, une médaille et un linge de table souillé constituent les tragiques emblèmes. De fait, la révélation progressive ressaisit la funeste histoire européenne et plonge ses racines aux sources du mal. De l’Inquisition à la dictature espagnole et à l’Allemagne nazie, d’Anvers à la Cité du Vatican, vies et destins se répondent pour converger vers Auschwitz-Birkenau, épicentre de l’abjection totale.

Confiteor défie les lois de la narration pour ordonner un chaos magistral et emplir de musique une cathédrale profane. Sara, la femme tant aimée, est la destinataire de cet immense récit relayé par Bernat, l’ami envié et envieux dont la présence éclaire jusqu’à l’instant où s’anéantit toute conscience. Alors le lecteur peut embrasser l’itinéraire d’un enfant sans amour, puis l’affliction d’un adulte sans dieu, aux prises avec le Mal souverain qui, à travers les siècles, déposes-en chacun la possibilité de l’inhumain – à quoi répond ici la soif de beauté, de connaissance et de pardon, seuls viatiques, peut-être, pour récuser si peu que ce soit l’enfer sur la terre.

Mon avis : Depuis le temps que tout le monde me disait « Mais comment ? tu ne l’as pas lu ? Mais c’est un monument… Et comme j’avais peur d’être déçue face à cette unanimité, j’ai attendu que le temps passe. Et bien je ne suis pas déçue ! C’est un livre somptueux. L’origine du mal ! vaste programme ! Beaucoup d’histoires et d’intrigues au cours des siècles passés, entre le Moyen Age et l’époque actuelle, sans oublier la période de l’Inquisition et l’Allemagne nazie. L’auteur donne la parole à Adrià, atteint d’Alzheimer, le personnage que nous avons connu petit garçon et qui se confie à son ami de jeunesse, Bernat. Adrià est un personnage solitaire, qui a pour amis imaginaires le Sherif Carson et l’Indien Aigle noir, deux figurines qui lui permettent de supporter son enfance avec des parents qui ont des objectifs (faire de lui un génie) mais pas d’amour pour leur enfant. Ces deux amis imaginaires lui permettent de vivre un peu moins seul. Le petit Adrià va grandir au milieu des livres rares et précieux, dans un monde de collectionneurs, dans un monde d’interdits. Il aura un grand amour, mais elle disparaitra soudain avant de réapparaitre plus tard. Pourquoi ? pour le savoir, il va falloir plonger dans les arcanes du temps, dans les noirceurs de l’âme humaine…

Dans Confiteor, on remarque à quel point l’histoire se répète. 150 personnages, 5 siècles… un fil conducteur (un violon Storioni ) découlant d’une conviction :. On appartient à un violon et non l’inverse… et c’est par ce violon qu’Adrià sera relié à l’Inquisition, aux Nazis…

Alors oui c’est un monument, oui c’est extrêmement documenté et passionnant à lire. Oui… mais il faut tre super concentré, faut s’accrocher (surtout au début) … car coté fluidité du récit… ce n’est pas ça… En même temps, ce n’est pas le but recherché. Il faut rester extrêmement attentifs : on passe d’une époque à une autre, d’un personnage à l’autre. Et même du je au il … Pas évident de s’y retrouver. En même temps, le cerveau atteint d’Alzheimer se perd aussi entre les personnes, le présent et le passé… Alors il faut démêler les histoires, rendre au passé ce qui est au passé, et suivre le son du violon… Une fois entrés dans la logique (la non-logique) du récit, on est juste happés par le texte et je me suis régalée. Mais cela demande quelques efforts d’attention et de concentration. Un livre superbe mais qui se mérite ! Alors musique maestro ! Toutefois je dois dire que j’ai regretté de ne pas m’attacher aux personnages et d’avoir accroché à la démarche, le contenu, la composition … Dommage de ne pas frémir et de ne pas avoir ressenti de sympathie /d’empathie pour les hommes et les femmes qui peuplent ces pages… Un chef d’œuvre ( à ranger avec les Umberto Eco et « Boussole » de Mathias Enard )

Et je vous suggère de lire l’article de Marc Ossorguine dans « la cause littéraire » : http://www.lacauselitteraire.fr/confiteor-jaume-cabre-2

 

Extraits :

Le pater Faluba nous a dit que les hommes n’habitent pas un pays mais une langue. Et qu’en tirant de l’oubli des langues anciennes…

La seule langue morte à être bien vivante c’est le latin.

La politique internationale, ce ne sont pas les grands idéaux internationaux : ce sont les grands intérêts internationaux.

Avec des vêtements laïcs, Rome vous ouvrait de nombreuses portes : ou elle ouvrait d’autres portes, différentes de celles qu’ouvraient les soutanes.

Oui, je me suis toujours beaucoup ennuyé, parce que ma maison n’était pas une maison pensée pour les enfants et que ma famille n’était pas une famille pensée pour les enfants.

Mais la saison des orages arriva : les trois années de guerre ; Barcelone n’était plus ni couleur sépia ni grise, mais couleur de feu, d’angoisse, de faim, de bombardements et de mort.

Le silence qui suivit donna l’impression qu’il était en train de ranger mes mots dans sa poche, pour sa collection. Une fois bien rangés, il revint à la conversation.

Il attrapa toutes les précocités possibles et imaginables, comme d’autres attrapent des rhumes et des infections.

C’est à Sainte-Marie-de-Lagrasse qu’il entendit parler pour la première fois du Burgal, un couvent situé si loin de tout qu’on disait que la pluie y arrivait fatiguée et qu’elle ne mouillait presque pas la peau

Avec ténacité, il apprit à explorer le chemin qui conduit aux abords de la sagesse. Il ne vit pas venir le bonheur mais il parvint à une sérénité totale qui menait à l’équilibre, et il apprit à sourire d’une certaine façon.

Naître dans cette famille fut une erreur impardonnable, oui. Et il ne s’était encore rien produit de grave.

Chaque violon est une histoire. À chaque violon, tu dois ajouter, outre le luthier qui l’a créé, tous les violonistes qui en ont joué.

Je suis coupeur de bois, j’écoute le bois. Mon métier, c’est de faire chanter le bois, de choisir les arbres et les parties du tronc qui serviront ensuite pour que les maîtres luthiers en fassent un bon instrument, que ce soit une viole, un violon ou n’importe quel autre instrument.

celui qui fuit de lui-même voit toujours l’ombre de son ennemi le talonner et il ne s’arrête jamais de courir, jusqu’à ce qu’il en crève.

Et tu sais ce que je pense ? Que ce bureau aussi, qui est mon univers, est comme un violon qui, tout au long de ma vie, aura accueilli différentes personnes : mon père, moi… toi parce que tu y es avec ton autoportrait, et va savoir qui d’autre, parce que le futur est impossible à comprendre.

Si jeune, et le mystère le dérangeait déjà. Impossible qu’il devienne mon ami. Pas question.

Et peu à peu les pensées revinrent s’interposer entre les silences des deux hommes.

C’était un son qui avait l’air d’être en velours et qui avait le parfum de je ne sais quelle fleur, mais dont je me souviens encore.

Toute mon enfance à la maison est enregistrée dans ma tête comme des diapositives de peintures de Hopper, avec la même solitude poisseuse et mystérieuse. Et je m’y vois comme un des personnages assis sur un lit défait, avec un livre abandonné sur une chaise nue, ou regardant par la fenêtre ou assis à côté d’une table dégarnie, contemplant un mur vide.

Et si Hopper disait qu’il peignait parce qu’il ne pouvait pas dire ça avec des mots, moi j’écris avec des mots parce que, bien que je le voie, je suis incapable de le peindre.

Je n’ai jamais eu l’âge pour rien. Ou j’étais trop jeune ou je suis trop vieux.

Notre père était très bavard, quand il était jeune. Ensuite, il semble qu’il se soit transformé en parapluie fermé, en momie.

Grâce à la sophistique et à sa rhétorique, les discours publics se sont transformés en discours littéraires et on a commencé à les considérer comme des œuvres d’art dignes d’être conservées par écrit.

Il avait raison sur un point, Euripide : la raison humaine ne peut pas vaincre les puissances irrationnelles de l’émotivité de l’âme.

Adrià, ce jour-là, avait l’humeur très historique et
— Non : c’est dans ta vie que tu as l’humeur historique. Pour toi, tout est histoire.
— C’est plutôt que l’histoire de n’importe quelle chose explique l’état présent de cette chose quelconque.

Le Dieu chrétien est rancunier et vengeur. Si tu commets une faute et que tu ne t’en repens pas, il te punit de l’enfer éternel.

Le mal. Pourquoi ton Dieu le permet-il ? Il n’évite pas le mal : il se contente de punir le méchant par le feu éternel. Pourquoi n’évite-t-il pas le mal ? Tu as une réponse ?
— Non… Eh bien… Dieu respecte la liberté humaine.

Maintenant que toute l’Europe est en guerre, je vois que j’avais raison. Rien n’a de sens, Dieu n’existe pas et les hommes doivent se défendre comme ils le peuvent des ravages de l’histoire.

La guerre exacerbe la partie la plus bestiale de la nature humaine. Mais le Mal préexiste à la guerre et ne dépend d’aucune entéléchie, il dépend des êtres humains.

Goethe l’avait bien dit. Les personnages qui essaient de réaliser à l’âge mûr le désir de leur jeunesse font fausse route. Pour les personnages qui n’ont pas su trouver ou n’ont pas connu le bonheur le moment voulu, il est trop tard, malgré tous leurs efforts.

Maintenant j’étais un adulte, mais j’avais du mal à accepter que la vie se fait à coup de morts.

Que veut-il de plus ? C’est ce que diraient la plupart des mortels. Mais pas lui. Sans doute, comme tous les mortels, est-il incapable de voir le bonheur qui est à côté de lui parce qu’il est ébloui par celui qui est hors de portée.

[…] toi, comment tu l’as trouvé, mon livre ? – La question, la seule question qu’un auteur ne peut pas poser impunément, sans courir le risque qu’on y réponde.

— Tu es toujours en train de penser.
— Oui.
— Mais tu penses toujours loin d’ici. Tu es toujours ailleurs.

Une fois qu’on a goûté à la beauté artistique, la vie change. Une fois qu’on a entendu chanter le chœur Monteverdi, la vie change. Une fois qu’on a contemplé Vermeer de près, la vie change. Quand on a lu Proust, on n’est plus le même. Ce que je ne sais pas, c’est pourquoi.

— Les œuvres d’art sont d’une infinie solitude, disait Rilke.

Et on a fait des musées pour s’en souvenir. Mais il manque une chose : la vérité de l’expérience vécue, et cela ne peut pas être transmis par une étude.

Tuer au nom de Dieu ou au nom de l’avenir, cela revient au même. Quand la justification est idéologique, l’empathie et le sentiment de compassion disparaissent. On tue froidement, sans que la conscience en soit affectée. Comme dans le crime gratuit d’un psychopathe.

Un livre qui ne mérite pas d’être relu ne méritait pas davantage d’être lu.

À mon âge, je commençais à apprendre que plus que les choses, ce qui est important c’est l’espoir qu’on projette sur elles. C’est ce qui nous rend humains.

Thomas Hobbes était en train d’essayer de me convaincre que je devais choisir entre la liberté et l’ordre parce que sinon le loup viendrait, le loup que j’ai vu si souvent dans la nature humaine en passant en revue l’histoire, ou les connaissances.

Peu à peu, le ton de ta voix s’est oxydé et je me sentais attaqué et offensé, parce que ta voix oxydée m’accusait d’une faute dont je ne m’étais pas senti coupable jusqu’alors : l’horrible faute d’être le fils de mon père.

Au dix-huitième, si on n’était pas emperruqué, maquillé, avec des talons et des bas, on ne vous laissait pas entrer dans les salons. Aujourd’hui, un homme maquillé, avec une perruque, des talons et des bas, on l’enferme en prison sans lui poser la moindre question.

Les violons sont vivants. Le bois du violon est comme le vin. Il travaille lentement et il aime sentir la tension des cordes ; il s’enrichit quand on le fait sonner, il aime vivre à une température agréable, pouvoir respirer, ne pas recevoir de coups, être toujours propre…

Info : si vous êtes perdus, il y a une carte des personnages qui a été faite : http://biblosespriu.blogspot.com/2012/09/jo-confesso-de-jaume-cabre.html

 

Info : En savoir plus sur l’un des derniers luthiers de Crémone: Lorenzo Storioni (XVIIIème siècle): https://en.wikipedia.org/wiki/Lorenzo_Storioni

 

3 Replies to “Cabré, Jaume « Confiteor » (2013)”

  1. Oh quel souvenir ce livre ! Je l’ai lu il y a quelques années et il m’avait bluffée !
    Je me permets de te mettre ici un copier- collé de ma chronique écrite à chaud à la fin de ma lecture :

    Si toutefois il vous prenait l’envie de lire ce livre, prenez d’abord l’initiative de couper le son de tous vos téléphones !
    Dites à tous vos amis et famille que vous ne pourrez recevoir personne pendant plusieurs semaines, faites vous livrer tous vos repas par un traiteur et lorsque toutes ses conditions seront remplies, alors vous pourrez vous lancer dans la lecture de ce chef d’œuvre.
    Car attention, c’est un roman exceptionnel qui requiert une attention imperturbable.
    La construction est d’une maîtrise hallucinante et tellement particulière qui demande cependant une concentration totale et absolue pour ne pas perdre le fil.
    Un style de narration à vous donner le vertige.
    Je crois que c’est le livre le plus difficile que j’ai jamais lu et pourtant je l’ai trouvé excellent !
    Ce roman, c’est tellement d’histoires à la fois…
    C’est une histoire d’amour entre Sara et Adrià ainsi que celle d’une amitié profonde entre Adrià et Bernat; deux histoires qui traversent les époques.
    C’est aussi un roman sur l’enfance et l’imaginaire avec deux personnages fictifs qui ne sont autres que les petites figurines d’indiens avec lesquelles Adrià joue et auprès desquelles il trouvera conseils, soutien et réconfort.
    Mais ce livre c’est avant tout l’histoire d’un violon, depuis le bois qui servira à sa construction jusqu’à sa toute dernière utilisation.
    C’est l’histoire d’un violon dans l’Histoire. Et ce que les événements en ont fait.
    C’est l’histoire de toutes les mains dans lesquelles ce violon sera passé.
    Mais la trame principale de ce livre, c’est surtout une lettre qu’Adrià écrit , alors qu’il commence à ressentir les affres de la maladie d’Alzheimer, à celle qui fut l’amour de sa vie.
    Une lettre dans laquelle il lui donne des explications sur les décisions qui ont jalonné sa vie et le pourquoi des chemins empruntés.
    Cette lettre, c’est tout simplement ce roman que nous tenons entre les mains.
    Il est donc impossible de faire un résumé concis de ce roman tellement il est riche de nombreuses choses.
    Ce livre est un monument qui demande un réel effort de lecture.
    Il faut vraiment prendre le temps pour ne pas passer à côté de l’essentiel.
    La difficulté est réellement récompensée par le plaisir et l’autosatisfaction de se dire » j’ai compris, j’ai saisi les méandres du cerveau de l’auteur  »
    Une lecture essoufflante !!!!

  2. Avec Victor Del Arbol ,nous avons aussi parlé de ce livre qu’il aime beaucoup ,il est ami avec Jaume Cabré. Je suis contente que tu l’aies aimé.

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