Ergas, Jeremy «La machination» (2019)

Ergas, Jeremy «La machination» (2019)

Auteur : Jeremy Ergas est né à Jérusalem et a passé son enfance aux États-Unis avant d’arriver en Suisse à l’âge de dix ans. Il a étudié les lettres à Genève, Sydney et Oxford, et enseigne l’anglais à Madagascar. Il vit aujourd’hui à Genève.

Editions Slatkine &Cie – 05.03.2019 – 480 pages

Résumé : « Le visage du condamné était transfiguré : les pointes lui entaillaient la peau jusqu’aux os, mais il ne souffrait pas. Son visage rayonnait d’une béatitude extatique. Était-ce dû à la morphine ? En partie, mais je crois surtout que l’idée de justice avait pris possession de lui. Il déchiffrait de plus en plus clairement les Sept Commandements que je gravais sur son dos. Ses blessures lui révélaient ses fautes. Il comprenait enfin que la littérature était sacrée, que personne n’avait le droit de la souiller en écrivant des livres médiocres destinés uniquement à séduire les masses et à faire de l’argent. »
Le romancier Benjamin Novelle est assassiné en rentrant d’une soirée littéraire à Cologny. On retrouve son cadavre avec, dans le dos, un texte gravé en lettres de sang, la liste des Sept Commandements de l’Écrivain.
Le meurtre fait la Une des médias et la peur s’installe à Genève. Dans les semaines qui suivent, un éditeur et un agent littéraire sont tués dans les mêmes conditions. Sur leur dos, d’autres Commandements. Le journaliste Jean Cros multiplie les articles au sujet de cette série de crimes et décide d’en faire un roman. Deux écrivains ont la même idée que lui.

Je remercie les Éditions Slatkine & Cie pour l’envoi de ce roman

Mon Avis :

Ce livre est un hommage à la belle littérature, aux beaux textes, aux manuscrits, à la calligraphie, à l’intelligence. Ce n’est pas un hasard si la Bibliothèque Bodmer « connue dans le monde entier pour sa collection de manuscrits originaux » (page 101), est si présente dans le roman. La cible du meurtrier est la médiocrité des écrits, l’appât du gain, le nivellement par le bas, les auteurs qui sont reconnus alors qu’ils sont que des producteurs de mots et sont incapables de produire un beau texte. C’est la culture face au reste du monde, à savoir les psychopathes dont la définition est « une personne qui écrase les autres et est incapable de ressentir de l’empathie. D’ailleurs, une grande proportion de psychopathes travaille dans le milieu de la finance ! » L’affrontement entre art et argent.

C’est aussi un livre sur les rapports familiaux, les relations parents/enfants, l’amour fusionnel qui peut lier les êtres jusqu’à leur mort. Un livre qui prône la quête de la perfection en tout domaine, en amour, en écriture, en dessin. Le refus de laisser la moindre place à l’improvisation, l’importance de la mise en scène à tous les niveaux pour transcender la réalité et atteindre l’absolu. Il nous parle aussi de la magie de la création littéraire, des pensées qui recoupent le réel et se fondent dans le scénario, de l’intelligence au service de la fiction.

Le roman met également en lumière la différence entre la mentalité genevoise et la mentalité française ; on en veut pour preuve la manière d’enquêter de la Crim’ suisse et du « 36 Français » ; d’un côté la transparence et le respect des règles et de l’autre la force musclée et qui frise allègrement le code.

Dans l’enquête, calligraphie et graphologie seront aussi des éléments importants, de même que l’écriture littéraire et bien vite les principaux suspects seront trois écrivains fortunés qui ont connu des succès tout à fait relatifs. Trois des suspects potentiels vont par ailleurs décider d’écrire un livre sur le tueur en série et ce qui est intéressant c’est que les trois livres seront écrits dans des optiques bien spécifiques en fonction des caractères des écrivains (polar, roman, étude psychologique)

J’ai beaucoup aimé les rapports entre les personnages du roman, Tous les personnages ont leurs caractéristiques et leur vie propre et on en vient à tous les soupçonner à tout de rôle. Ils ont tous des vies difficiles d’un point de vue relationnel et sont mal dans leur peau. Le tour de force réalisé par l’auteur est de les rendre pour ainsi dire tous « aimables ».

Les milieux littéraires genevois frissonnent, la bonne société genevoise est décrite avec tous ses travers et les promenades au bord du lac et du coté de Cologny sont loin d’etre bucoliques et paisibles. Pour qui connait bien Geneve et en particulier le Centre et la Rive Gauche, c’est un vrai bonheur de situer l’action. Le Bar Hacienda existe aux Eaux-Vives, tout comme les autres endroits cités par l’auteur ce qui a rendu l’histoire encore plus vivante.

Le roman commence par le meurtre d’un jeune auteur auréolé de gloire : Benjamin Novelle m’a fait penser à un jeune écrivain genevois qui a été encensé par la critique il y a quelques années et qui a reçu de nombreux prix littéraires ; libre à vous de penser si cette reconnaissance est méritée ou pas. Bien des personnes l’ont crucifié, mais sans aller jusqu’à le faire disparaitre. Vous me direz si vous avez pensé comme moi…

Je ne vais pas vous en dévoiler davantage sur l’intrigue et les personnages. Sachez que vous allez plonger dans l’amour du beau, dans l’horreur, dans l’amour, dans l’envie, dans les magouilles, dans la bonne société bourgeoise, dans les histoires de couple, dans les secrets du passé, dans les traités et les embrouilles internationales, dans le monde de la finance et celui de l’esprit et que vous allez être manipulés jusqu’au bout. C’est un livre que je recommande vivement. Un roman à la fois intelligent et machiavélique.

Et maintenant, j’ai bien envie de relire le classique de Franz Kafka « la colonie pénitentiaire »

Extraits :

C’était fascinant d’étudier ce jeu de marionnettes du cœur des ténèbres, les mimiques aimables, les grimaces de bienséance, les gestes affectés, toute cette mise en scène sophistiquée, ce jeu qui consistait à ne laisser paraître de soi qu’un vernis lisse et convenable.

ils lui reprochent d’avoir souillé la littérature en la réduisant à des lieux communs, d’avoir écrit des ouvrages grand public pour devenir riche et célèbre.

Il expérimentait enfin ces émotions qu’il n’avait connues qu’à travers la littérature jusque-là. Shakespeare, les Romantiques allemands, Stendhal, D. H. Lawrence : pour la première fois, il vivait la grandeur de leurs mots ! Pour la première fois, il était amoureux !

Mon but est de la sauver du monde actuel où prolifèrent l’ignorance et l’abrutissement des masses. La grande Littérature est en voie d’extinction, ça ne fait aucun doute. Si nous ne nous opposons pas à la globalisation littéraire, si nous laissons les multinationales de l’édition renforcer leur influence, il n’y aura bientôt plus que des imbécillités pour un public de plus en plus inculte et décérébré. Le Livre est sacré et ne doit jamais devenir un vulgaire produit de consommation.

Vous symbolisez tous deux l’esprit de votre ville : manque total d’humilité, mépris pour ceux que vous considérez inférieurs, sentiment d’impunité conféré par votre position de pouvoir…

En faisant de son passé une fiction, il échapperait à son emprise : il l’engloberait dans son imaginaire où il régnait en maître et où rien ne pouvait l’atteindre.

Info : la Bibliotheca Bodmeriana / Fondation Bodmer

« Il était particulièrement émerveillé par les enluminures de la Bible de Gutenberg et les illustrations du Livre des Morts égyptien. Il était aussi fasciné par les écritures des grands auteurs : celle quasi calligraphique du Marquis de Sade, les petits caractères méticuleux et épurés de Borges, la plume plus débridée et flamboyante de Byron… Tant de merveilles dans une même salle – et partout des originaux : L’Évangile de Judas, les 95 thèses de Wittenberg, les Hymnes à la Nuit, Les Fleurs du Mal, Faust, des manuscrits de Dostoïevski, Nietzsche, Kafka, Joyce, Melville. » ( p.107 )

Image : Cologny

 

 

 

 

 

 

 

4 Replies to “Ergas, Jeremy «La machination» (2019)”

    1. Oh ! Merci beaucoup d’avoir pris la peine de venir mettre un petit mot ! J’ai beaucoup aimé votre livre. En passant devant la Fondation Bodmer hier, je l’ai imaginée avec vos personnages…

  1. Merci Catherine de m’avoir fait découvrir ce livre. Je suis rentrée dedans de suite et même me suis réveillée une nuit avec l’envie de continuer. J’étais en boucle et voulais savoir la suite. Les lieux sont tellement familiers, l’intrigue intelligente et les personnages fascinants. Bisous…

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