Bradbury, Jamey «Sauvage» (2019)

Bradbury, Jamey «Sauvage» (2019)

Autrice : Jamey Bradbury est originaire du Midwest et vit depuis quinze ans en Alaska. Elle a été réceptionniste, actrice, secouriste et bénévole à la Croix- Rouge. Elle partage aujourd’hui son temps entre l’écriture et l’engagement auprès des services sociaux qui soutiennent les peuples natifs de l’Alaska. « Sauvage » est son premier roman.

Gallmeister – 07.03. 2019 – 313 pages – (« The wild inside »)

Résumé : A dix-sept ans, Tracy Petrikoff possède un don inné pour la chasse et les pièges. Elle vit à l’écart du reste du monde et sillonne avec ses chiens de traîneau les immensités sauvages de l’Alaska. Immuablement, elle respecte les trois règles que sa mère, trop tôt disparue, lui a dictées : « ne jamais perdre la maison de vue », « ne jamais rentrer avec les mains sales » et surtout « ne jamais faire saigner un humain ».
Jusqu’au jour où, attaquée en pleine forêt, Tracy reprend connaissance, couverte de sang, persuadée d’avoir tué son agresseur. Elle s’interdit de l’avouer à son père, et ce lourd secret la hante jour et nuit. Une ambiance de doute et d’angoisse s’installe dans la famille, tandis que Tracy prend peu à peu conscience de ses propres facultés hors du commun.

Mon avis : Si mon amie Catwoman ne m’avait pas parlé de ce livre, je pense que je serais passée à côté. Je sortais en effet de la lecture de « Animal » de Sandrine Collette et j’avais envie de passer à autre chose ! Et me voici embarquée pour l’Alaska, la nature, et les chiens de traîneau. Malgré le fait d’être passée d’un lourd secret à un autre, je n’ai pas regretté de l’avoir écoutée. Un peu sceptique au début, j’ai vite été emportée dans ce monde étrange et hors norme.

D’abord l’héroïne est particulière et intéressante, et pas qu’un peu, mais elle a un côté « meurtrière » qui m’a dérangé quand même un peu au début avant que je rentre dans le contexte un brin fantastique de l’histoire et que je me fonde dans le paysage. Elle est totalement sauvage, elle est entière, vraie, pleine d’amour pour ses chiens. En toile de fond sa mère, décédée, mais avec laquelle elle continue d’entretenir des relations fusionnelles. Elle est forte et fragile, aventurière, passionnée et rebelle. Une vraie bombe à retardement ! Le côté carnassier qui m’avait interpellé au début prend tout son sens et toute sa raison d’être au fur et à mesure de la découverte de la jeune fille. Une jeune fille complexe au possible et qui entretient des relations extrêmement difficiles avec les personnes qui l’entourent. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne les aime pas ! Au contraire…et elle va le prouver par ces actes. Comme elle a du mal à s’accepter elle-même pour ce qu’elle est, elle se refuse à se confier et agit pour le mieux en se fiant à son instinct et à sa perception des éléments et des êtres vivants. C’est un roman initiatique sur la difficulté de s’accepter avec sa différence, qui peut être considérée comme un cadeau ou une malédiction, un roman sur la culpabilité, sur le manque, sur le remords, sur la liberté.

C’est un roman sur la transmission, une ode à la nature vierge et sauvage et à la fluidité … fluidité des éléments, des liquides (l’eau, la glisse, le sang) qui relient les êtres et les esprits, qui connectent passé et présent, êtres humains, animaux et végétaux, sur la communication muette et tactile, l’interconnexion des sens et des vibrations, du langage du corps et de la pensée et non du pouvoir des mots.

L’eau est partout présente, dans toute ses formes ( eau, neige, glace, pluie, orages…) dans l’histoire et dans les mots … en adéquation avec les événements et les sentiments. La musicalité de l’eau de cette grande ballade ( avec deux L) est omniprésente, tantôt elle aveugle ou agresse, clapote, puis elle ruisselle à l’endroit des chutes d’eau au moment où Tracy sombre, se noie presque ; puis la maison est baignée de leur angoisse ; enfin la neige se fait paisible et recouvre tout ; elle décrit aussi le symbolisme de l’action « Je me suis enfoncée à contrecœur dans le flot de leur existence ».

Immensité, nature sauvage, instinct, sensations, savoir inné… C’est la magie de ce livre, qui nous plonge dans un univers qui a tout d’inhospitalier et de sauvage et en fait ressortir le beau et le magique. D’ailleurs je me rends compte que je vais de plus en plus souvent en Alaska en lecture moi… Je suis partie avaler des kilomètres avec notre héroïne … et même moi j’ai eu la sensation de courir avec les chiens de traineau. Et moi… pour me faire courir… qui plus est dans le froid… faut se lever de bonne heure !

J’ai été frappée de voir « le fil rouge » entre mes dernières lectures : le rapport aux animaux pour le Collette et celui-ci, les fantômes et l’absence de la figure maternelle, l’importance de connaitre les plantes et la nature, la quête d’identité dans trois contextes très différents : le Sud des Etats Unis, l’Alaska et l’Inde et le Népal. On a beau traverser les continents, les problèmes existentiels sont omniprésents et le passé – qu’on le connaisse ou pas – déterminant pour vivre et comprendre le présent.

Extraits :

“Sous cette vastitude, je m’oublie. Mon humanité me quitte doucement et je cesse d’être mon moi reconnaissable. Je ne suis plus qu’un animal comme les autres sous un ciel antique et sans égards.”

Je me suis surprise à l’attendre pour de vrai. Ça paraît bête à dire, mais j’ai été déçue de ne pas la voir arriver. Comme si le simple fait de parler d’elle pouvait la faire apparaître.

Il y a de la satisfaction à courir vite. Quand vous courez vous allez quelque part, mais vous laissez aussi un autre lieu derrière vous. Il y a cette sensation qui se pose sur vous comme une couverture. Elle vient se draper autour de votre esprit et fait taire vos pensées, de sorte que vous pouvez cesser d’écouter les voix qui parlent dans votre tête, et vous concentrer sur le bruissement des buissons ou les petits cris d’un écureuil dans les frondaisons. Je cours aussi vite que je peux aussi longtemps que je peux. Mon esprit part ailleurs, et je ne suis plus qu’une respiration, des os, des muscles. C’est une sensation sereine et précise, puissante et pleine d’énergie, tout cela en même temps.

C’est comme ça que j’évacue la colère et les soucis, comme un chien s’ébroue pour se débarrasser de l’eau sur son pelage. C’est comme ça que je me vide pour me remplir après.

Vous vaquez à vos tâches respectives sans dire un mot et vous apprenez comment l’autre se meut, comment son corps bouge et change, comment une pensée passe sur son visage et vous en dit plus que des mots ne le pourraient.

J’ai appris à lire la forêt avant à lire les livres.

Il y avait pas de secrets entre nous. Et puis il y a eu un truc que j’ai pas pu lui dire. Le problème quand on a un secret c’est qu’on en a vite deux. Puis trois, puis tellement qu’on finit par avoir l’impression que tout risque de se déverser sitôt qu’on ouvre la bouche.

Certains trucs, je les apprenais dans les livres. Vous ouvrez un livre et absorbez les mots, et grâce à eux vous savez comment confectionner des pièges avec des petites badines fendues, ou comment s’abriter dans la neige. C’est comme boire : vous avalez et ça fait partie de vous.

Son visage était un nuage pris dans un vent violent, changeant à chaque seconde, il n’arrivait pas à se fixer sur une seule émotion.

Mais Maman était comme l’eau par le jour le plus froid de l’année, vous pouviez en jeter une tasse dans les airs et elle gelait avant de toucher le sol. Elle me voyait, et elle devenait cassante.

Ça s’est brassé dans mon cerveau, ses mots qui tournaient et tombaient et se bousculaient les uns contre les autres, qui se réarrangeaient, s’ordonnaient d’une autre manière. J’ai commencé à mettre bout à bout tous les instants de cette journée, c’est comme quand on se construit un abri, d’abord on a que des branches éparses, et puis on les relie, elles forment un tout, un endroit sûr où vous pouvez rester.

On peut apprendre plein de trucs rien qu’en regardant et en réfléchissant. Mais il y a d’autres trucs qu’on ne peut savoir qu’en les vivant soi-même.

Maman était une mine d’informations sur les trucs qui se mangent, et la forêt s’emplissait de sa voix quand nous marchions ensemble. Mais elle évitait les choses que je voulais vraiment savoir.

L’eau ne suit pas un cours rectiligne, elle contourne les arbres et les rochers, se faufile par les cols des montagnes, sans jamais cesser de descendre jusqu’à son but. À observer Jesse, j’ai commencé à apprendre que, pour obtenir ce que l’on veut, il est parfois plus simple de prendre son temps et de contourner les obstacles au lieu de tenter de passer en force.

Ma tête s’est remplie d’images, comme des éclairs. Elles sont venues avec un torrent de sensations et elles se sont allumées dans ma tête puis elles se sont éteintes tout aussi rapidement.

Courir me libérait de tout ça. Me vidait. Et ce vide, je le remplissais de ciel et d’arbres et d’anticipation de ce que j’allais trouver dans la journée pour me chauffer les entrailles.

On continue à manger, à dormir, à se réveiller. La neige fond, les arbres et l’herbe reverdissent, les jours rallongent puis raccourcissent. La neige revient, presque un an a passé, et on se surprend à continuer à vivre, malgré le pire.

C’était une forme de savoir qui plongeait ses racines au plus profond de la moelle des os, une chose dont vous ne pouviez même pas douter parce qu’elle faisait partie de vous, à la façon dont des yeux marron ou des orteils boudinés font partie de vous.

Si vous coincez un animal apeuré, même si vos intentions sont bonnes, il ne viendra jamais à vous de son plein gré.

Il y aurait eu un mur entre elle et lui, comme il y avait un mur entre à peu près tout le monde. Un mur, ce truc qui permet à chacun de garder des choses pour soi et de ne montrer que ce qu’on veut bien montrer.

Cette façon qu’il avait d’attendre patiemment que quelqu’un donne voix à l’idée qu’il avait déjà élaborée, de sorte que les gens croient qu’ils l’avaient eue eux-mêmes.

je me suis dit qu’il s’était heurté à un mur à l’intérieur de lui, un truc qu’il était pas encore prêt à escalader, dont il était pas encore prêt à me parler.

Vous avez beau vieillir, quel que soit l’âge que vous atteignez, vos parents l’auront atteint avant vous, seront déjà passés par là, et ça a quelque chose de réconfortant. Comme un sentier que vous ne connaissez pas, dans la forêt, sur lequel il y aurait des traces de pas qui vous diraient que quelqu’un l’a déjà emprunté. Jusqu’au jour où vous arrivez à l’endroit où ces traces s’arrêtent.

J’avais jamais été plus proche de quelqu’un, et pas juste à cause de la manière dont on s’était enlacés l’un dans l’autre, peau contre peau, nos membres entortillés jusqu’à ce qu’il me fasse l’effet d’être un manteau que je pouvais porter.

Rien que du vide autour de moi, un espace blanc sans fin, avec une montagne dans le lointain. C’est ce qu’on appelle un paradoxe, la façon dont ça peut vous remplir, un vide comme celui-là.

Derrière ses yeux, son cerveau cherchait à assembler les pièces d’un puzzle. Son esprit travaillait vite, je pouvais presque l’entendre cliqueter et ronronner comme une sorte de machine efficace.

Quelque chose de sauvage s’était emparé de moi, une intrépidité poussait les mots, les faisait tambouriner contre mes lèvres, hurlant pour que je les laisse sortir

On ne peut pas fuir la sauvagerie qu’on a en soi.

Les rires et les cris s’étaient tus dans ma tête. À leur place, j’entendais le ruissellement de la chute, un peu plus loin vers l’ouest. La petite crique où la rivière se déversait dans le lac. Là-bas, l’eau ne gelait jamais complètement, même par le plus grand froid.

Il y avait du silence aussi dans la tête de Papa, la plénitude et le vide de la forêt avaient le même effet sur lui que sur moi, nos soucis ne disparaissaient pas complètement, mais ils étaient comme la nature après de fortes chutes de neige, quand tout est recouvert et qu’on distingue encore la forme des choses mais qu’elles n’ont plus aucun tranchant.

 

6 Replies to “Bradbury, Jamey «Sauvage» (2019)”

  1. Alors là, ton commentaire est juste sublime : tu m’as fait ressentir à travers tes mots l’émoi que je ressens quand je suis en forêt. Tu sais poser tes mots aussi délicatement que je cueille les fleurs que je ne ramasse pas pour ne pas les flétrir. C’est mon coup de cœur pour ton avis.
    Et puis ce passage quand tu dis :
    « C’est un roman sur la transmission, une ode à la nature vierge et sauvage et à la fluidité … fluidité des éléments, des liquides (l’eau, la glisse, le sang) qui relient les êtres et les esprits, qui connectent passé et présent, êtres humains, animaux et végétaux, sur la communication muette et tactile, l’interconnexion des sens et des vibrations, du langage du corps et de la pensée et non du pouvoir des mots. »
    Cath, c’est tout ton talent pour l’écriture qui ressort :une explication de texte poétique. Alors si tu me remercies de t’avoir parlé de ce livre, je te remercie doublement de m’offrir en retour ton commentaire IMMENSE, immensément riche à mon cœur. Tu me (on se) parles à travers les livres mon amie Catherine.

  2. Désolé d’interrompre votre tête-à-tête les filles. Ma prose risque de paraître fade mais je me lance.
    Comme je l’ai signalé sur une autre planète, l’ouvrage m’a plu mais mon plaisir a été gâté par un malentendu initial : je m’attendais à « l’histoire d’une héroïne qui lutte et se surpasse au sein d’une nature magnifique et indomptée », genre « La fille des marais » ou « Little Darling » ou « Dans la forêt », trois livres que j’ai beaucoup apprécié. Je vis à la campagne, je suis un campagnard rustique et j’aime me confronter à la nature des autres.
    Le résumé affirmait que l’ouvrage flirtait avec avec le fantastique. C’est faux, il y baigne , il y est immergé totalement, c’est le tronc qui porte le récit. J’étais parti sur le mauvais sentier, ce qui m’a perturbé. Une fois remis sur le droit chemin, je n’ai plus boudé mon plaisir. Le côté thriller est abordé d’une façon inédite (puisque fantastique). L’auteure nous laisse tirer certaines conclusions ou choisir le destin d’un personnage. Elle ne tranche pas, elle n’explique pas ce qui peut laisser un certain goût d’inachevé. Quid de Jesse ? La mort de la mère est-elle un accident ou un suicide ? (Je ne dévoile rien, on sais dès le début que la mère de Tracy est décédée).
    J’ai aimé le livre mais il ne m’a pas transporté. C’est pourquoi dans ma notation personnelle, je lui ai mis un 3/5

    1. Merci pour ton avis que je ne trouve pas fade du tout ! On ne peut pas être toujours transportés et oui il est moins coup de coeur que « La fille des marais » pour moi aussi . Mais j’ai aimé le coté fantastique . 3/5 c’est juste au dessus de ma moyenne.. c’est pas si haut que ça pour un livre bien aimé .. mais c’est dur de noter .. moi je ne sais pas faire…

  3. Je n’ai pas trouvé ta prose fade bien au contraire. J’aurais espéré un 3,5 / 5 !

    Je mets mon petit avis :
    Je l’avais proposé dans la lecture commune d’Avril mais n’a pas eu de succès  et pourtant il aurait mérité que l’on s’y intéresse un peu plus. A vous de voir ! mon avis qui peut-être vous invitera dans les forêts de l’Alaska.  

    Singulier livre que ce premier livre où l’intrigue se situe en Alaska, le pays du grand froid, terre immense et sauvage, paradis aussi des mushers.
    Tracy, jeune fille de 17 ans, rebelle et sauvage y passe tout son temps, traces, pièges, pistage, chasse, survie en milieu inhospitalier, elle est faite pour ça, être musher c’est sa quête pour être libre. Son père s’en exaspère encore plus depuis le décès de la mère avec laquelle Tracy avait une relation fusionnelle, elles se comprenaient car elles faisaient des choses qu’elles seules avaient besoin de faire. Pourtant la voix de sa mère lui rappelle cette consigne :  « tu ne fais jamais saigner un humain ». Et c’est pourtant le sang sur elle, qu’elle retrouve aussi sur la lame de son couteau, le jour où elle a croisé un homme, grand, fort, une armoire à glace. Inconsciente elle est restée après l’altercation, les détails lui échappent, seul reste le sang. L’individu dans la journée vient à la ferme demandant de l’aide, son père se porte à son secours, il souffre d’une large plaie ouverte et perd beaucoup de sang, il partira en urgence à l’hôpital. Tracy a croisé son regard, elle le reconnait, il la reconnait.

    S’ensuit un climat oppressif de doute et d’angoisse où les indices arrivent et brouillent les pistes. La part de fantastique s’invite quand la réalité de Tracy à boire le sang des animaux lui révèle dans la fusion des sangs mélangés, le passé, les bribes de l’autre, de la vie de l’autre, de son passé. Tracy y trouve sa force, son énergie, puise ses forces aux goûts des sangs chauds de ses diverses proies lors de ses sorties en forêt. Cette partie là, je dois avouer m’a énormément gênée même si elle apporte beaucoup dans l’ambiance et l’intrigue du livre. Je n’ai pu m’empêcher de penser à l’effet de mode actuel : le vampirisme. Là s’arrête la comparaison sûrement maladroite et probablement mal appropriée. Car c’est un livre immense sur la nature, la grandeur et beauté de ses paysages blancs, cette ivresse de liberté qu’ils vous apportent.
    Jamey Bradbury nous transpose dans cet univers immersif et ce premier livre est sans aucun doute une réussite dans le Nature Writing je pense, même si je n’en suis pas une spécialiste tout en étant une fervente amatrice.
    C’est aussi un thriller et sans aucun doute que vous ne frémirez pas uniquement qu’à cause du froid…

    1. Il n’a pas été retenu pour la lecture d’avril de notre petit groupe d’amis mais tu vois, Superbressan et moi avons quand même suivi ta proposition. Merci d’avoir partagé ton avis qui m’a donné envie de le lire 😉 Et puis la lecture d’avril, le Ron Rash « un silence brutal » c’est un livre qu’on va tous aimer je présume… on sen reparlera prochainement,

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