Daoud, Kamel « Meursault, contre-enquête » (05.2014)

Auteur : Né en 1970 à Mostaganem (300 km à l’ouest d’Alger), Kamel Daoud a suivi des études de lettres françaises après un bac en mathématiques. Il est journaliste au Quotidien d’Oran – troisième quotidien national francophone d’Algérie –, où il a longtemps été rédacteur en chef et où il tient depuis douze ans la chronique quotidienne la plus lue d’Algérie. Ses articles sont régulièrement repris par la presse française (Libération, Le Monde, Courrier international…). Il vit à Oran.Il est l’auteur de plusieurs récits dont certains ont été réunis dans le recueil Le Minotaure 504 (Sabine Wespieser éditeur, 2011) – initialement paru à Alger sous le titre La Préface du nègre (éditions barzakh, 2008) et distingué par le Prix Mohammed Dib du meilleur recueil de nouvelles en 2008. Traduit en allemand et en italien, salué par la critique française, Le Minotaure 504 figurait sur la sélection finale du prix Wepler et sur celle du Goncourt de la nouvelle 2011.Meursault, contre-enquête, publié en Algérie par les éditions barzakh et en France par Actes Sud, est le premier roman de Kamel Daoud.

 

Résumé (de l’éditeur) : Il est le frère de “l’Arabe” tué par un certain Meursault dont le crime est relaté dans un célèbre roman du xxe siècle. Soixante-dix ans après les faits, Haroun, qui depuis l’enfance a vécu dans l’ombre et le souvenir de l’absent, ne se résigne pas à laisser celui-ci dans l’anonymat : il redonne un nom et une histoire à Moussa, mort par hasard sur une plage trop ensoleillée.

Haroun est un vieil homme tourmenté par la frustration. Soir après soir, dans un bar d’Oran, il rumine sa solitude, sa colère contre les hommes qui ont tant besoin d’un dieu, son désarroi face à un pays qui l’a déçu. Étranger parmi les siens, il voudrait mourir enfin…

Hommage en forme de contrepoint rendu à L’Étranger d’Albert Camus, Meursault, contre-enquête joue vertigineusement des doubles et des faux-semblants pour évoquer la question de l’identité. En appliquant cette réflexion à l’Algérie contemporaine, Kamel Daoud, connu pour ses articles polémiques, choisit cette fois la littérature pour traduire la complexité des héritages qui conditionnent le présent.

Analyse et avis : Tout d’abord je dois dire qu’il a « presque » remporté le Goncourt 2014 et que même si je suis super contente pour (l’Espagne est particulière pour moi)  Lydie Salveyre, il aurait amplement mérité le prix lui aussi ! Un livre audacieux et une langue magnifique. Une autre réflexion : lisez (ou relisez) « L’étranger » de Camus avant de le lire car «  Meursault, contre-enquête ». Kamel Daoud donne ici une identité à la victime de « l’étranger », il sort l’Arabe de l’anonymat, lui qui est cité 25 fois sous le vocable L’Arabe et dont le nom n’apparait jamais. Alors que le meurtrier, lui, est célèbre. Le fait de donner un nom à la victime lui donne un statut, une existance en tant qu’être humain, lui confère une humanité de fait.

Le personnage principal de roman est de fait le narrateur, qui raconte, dans un bar d’Oran, la mort de son frère et ses répercussions. Un frère qui va avoir pour prénom Moussa, pas très loin de Meursault. Ce livre n’est pas une « réparation post coloniale ». C’est l’histoire d’un pays, l’Algérie, qui a quitté une servitude pour retomber dans une autre servitude. C’est l’actualité qui rejoint l’histoire, le pont entre le passé et le présent. Ce livre souligne aussi l’importance de la langue française, qui est présentée comme un refuge face à la mère et aussi face à la mère-patrie. Le roman est écrit dans un monde qui célèbre des fantômes ; Nous sommes confrontés au désenchantement qui règne en Algérie. Dans un pays où l’on vient d’assister à l’élection d’un président « fantôme » et qui parle du mal du monde, la religion de l’obscurantisme qui voue un culte à la mort (comme dans le roman ou tout tourne autour de l’absent), occulte l’envie de vivre et tue tout espoir en l’avenir. La langue française est ici la langue de l’espoir, de la liberté, de la dissidence, de la sortie du carcan familial. Le rapport avec la mère est très fort, bien que de manière totalement opposée.. une fois dans l’absence, une fois dans l’omniprésence.

Le roman trace aussi un parallèle entre la vie de l’étranger de Camus et celle du narrateur de ce livre réponse, qui est amené à tuer un blanc. Un vrai dialogue avec Camus, avec le monde de la religion ( Christianisme puis Islam)  ; parfois Camus et Meursault se confondent dans le récit. Il y a beaucoup de clins d’œil à Camus. Le personnage du passé s’ennuie le dimanche, celui du présent s’ennuie le vendredi. Lors des deux interrogatoires pour meurtre ce n’est pas le crime qui est important. Une fois c’est le manque de sentiments affichés lors de l’enterrement de la mère et dans l’autre cas c’est de ne pas avoir pris les armes pour défendre le pays. Et les deux fois, les acteurs ne croient pas en la religion. L’importance du regard de l’autre est aussi présente dans les deux livres. Au fil des pages, le souci du frère qui raconte est de se rendre compte qu’il est plus proche du criminel que du frère qu’il a perdu, qu’il s’identifie au meurtrier et non au mort. Par le meurtre du français il se rapproche de Meursault au point de s’identifier à lui. De même son histoire d’amour qui finira par des lettres puis plus rien…

Kamel Daoud a dit en interview qu’il « comble les blancs » du roman de Camus dans son récit.

J’ai trouvé ce livre magnifique, bien écrit. Il n’est pas d’une approche facile.. il meritera une relecture pour l’apprécier encore davantage.

Extraits :

des spectres discrets et muets, ils nous regardaient, nous les Arabes, en silence, ni plus ni moins que si nous étions des pierres ou des arbres morts

qui est le mort ? Qui était-il ?

les gens d’ici crèvent d’envie d’avoir des ancêtres connus. Pour échapper à l’évidence.

le colon étend sa fortune en donnant des noms à ce qu’il s’approprie et en les ôtant à ce qui le gêne.

Un homme vient d’avoir un prénom un demi-siècle après sa mort et sa naissance. J’insiste.

Silencieux lui aussi, il semblait avoir pour vocation de frapper sa mère et de regarder les gens du quartier avec un air de défi permanent

Je me suis toujours dit que le malentendu provenait de là : un crime philosophique attribué à ce qui, en fait, ne fut jamais rien d’autre qu’un règlement de comptes ayant dégénéré

Les nôtres, dans les quartiers populaires d’Alger, avaient en effet ce sens aigu et grotesque de l’honneur. Défendre les femmes et leurs cuisses ! Je me dis qu’après avoir perdu leur terre, leurs puits et leur bétail, il ne leur restait plus que leurs femmes

L’histoire de ton livre se résume à un dérapage à cause de deux grands vices : les femmes et l’oisiveté

je refusais l’absurdité de sa mort et j’avais besoin d’une histoire pour lui donner un linceul.

La ville est un butin, les gens la considèrent comme une vieille catin, on l’insulte, on la maltraite, on lui jette des ordures à la gueule et on la compare sans cesse à la bourgade saine et pure qu’elle était autrefois, mais on ne peut plus la quitter, car c’est la seule issue vers la mer et l’endroit le plus éloigné du désert

C’est important de donner un nom à un mort, autant qu’à un nouveau-né

Le dernier jour de la vie d’un homme n’existe pas. Hors des livres qui racontent, point de salut, que des bulles de savon qui éclatent. C’est ce qui prouve le mieux notre condition absurde, cher ami : personne n’a droit à un dernier jour, mais seulement à une interruption accidentelle de la vie

Je n’aime pas le regarder dans les yeux, car il va en profiter pour entrer dans ma tête, s’y installer et jacasser à ma place en me racontant sa vie

Ce bar me rappelle parfois l’asile de la mère de ton Meursault : même silence, même vieillissement discret et mêmes rites de fin de vie

À partir d’un certain âge, la vieillesse nous donne les traits de tous nos ancêtres réunis, dans la molle bousculade des réincarnations. Et c’est peut-être ça, finalement, l’au-delà, un couloir sans fin où s’alignent tous les ancêtres, l’un derrière l’autre

Ce statut de “frère du mort” m’était presque agréable ; en fait, je ne commençai à en souffrir qu’à l’approche de l’âge adulte, lorsque j’appris à lire et que je compris le sort injuste réservé à mon frère, mort dans un livre

Elle mentait non par volonté de tromper, mais pour corriger le réel et atténuer l’absurde qui frappait son monde et le mien

La nuit vient de faire tourner la tête du ciel vers l’infini. C’est le dos de Dieu que tu regardes quand il n’y a plus de soleil pour t’aveugler

Silence. Je déteste ce mot, on y entend le vacarme de ses définitions multiples

Tiens, revoilà le fantôme de la bouteille. C’est un homme que je croise souvent ici, il est jeune, a la quarantaine peut-être, l’air intelligent, mais en rupture avec les certitudes de son époque. Oui, il vient presque toutes les nuits, comme moi

Reprenons. Il faut toujours reprendre et revenir aux fondamentaux. Un Français tue un Arabe allongé sur une plage déserte. Il est quatorze heures, c’est l’été 1942. Cinq coups de feu suivis d’un procès. L’assassin est condamné à mort pour avoir mal enterré sa mère et avoir parlé d’elle avec une trop grande indifférence. Techniquement, le meurtre est dû au soleil ou à de l’oisiveté pure.

À sa sortie de prison, l’assassin écrit un livre qui devient célèbre où il raconte comment il a tenu tête à son Dieu, à un prêtre et à l’absurde

C’est l’histoire d’un crime, mais l’Arabe n’y est même pas tué

Ce n’est pas un monde, mais la fin d’un monde que ton Meursault raconte dans ce livre

Personne n’était dans les parages et la mer était muette. Je savais avec certitude que c’était un reflet, mais j’ignorais de qui

ce premier mensonge, je l’ai commis un jour d’été. Tout comme le meurtrier, ton héros, s’ennuyant, solitaire, penché sur sa propre trace, tournant en rond, cherchant le sens du monde en piétinant le corps des Arabes

Arabe, je ne me suis jamais senti arabe, tu sais. C’est comme la négritude qui n’existe que par le regard du Blanc. Dans le quartier, dans notre monde, on était musulman, on avait un prénom, un visage et des habitudes. Point. Eux étaient “les étrangers”, les roumis que Dieu avait fait venir pour nous mettre à l’épreuve, mais dont les heures étaient de toute façon comptées : ils partiraient un jour ou l’autre, c’était certain

Si tu m’avais rencontré il y a des décennies, je t’aurais servi la version de la prostituée/terre algérienne et du colon qui en abuse par viols et violences répétés

Le monde entier assiste éternellement au même meurtre en plein soleil, personne n’a rien vu et personne ne nous a vus nous éloigner.

La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas. J’aime aller vers ce Dieu, à pied s’il le faut, mais pas en voyage organisé

Je suis le bonhomme en panne, pas le passant qui cherche la sainteté

je sentais son regard comme une main me poussant dans le dos

Je devais m’emparer de l’horloge de toutes mes heures vécues, en remonter le mécanisme vers les chiffres du cadran maudit et les faire coïncider avec l’heure exacte de l’assassinat de Moussa : quatorze heures-zoudj. Je me mis à entendre jusqu’au cliquetis de ses rouages reprenant leur tic-tac net et régulier. Car figure-toi que j’ai tué le Français vers deux heures du matin. Et depuis ce moment, M’ma a commencé à vieillir par nature et non plus par rancune, des rides la plièrent en mille pages et ses propres ancêtres semblèrent enfin calmes et capables de l’approcher pour les premiers palabres qui mènent vers la fin.

Il était là, coincé entre deux histoires et quelques murs, avec pour seule issue mon histoire à moi qui ne lui laissait aucune chance

Parce qu’il avait reculé, l’obscurité dévora ce qui restait de son humanité

De quoi peut-on m’accuser, moi qui ai servi ma mère jusqu’après la mort, et qui, sous ses yeux, me suis enterré vivant pour qu’elle vive d’espoir ?

J’aime ce dénouement régulier, la nuit rappelle la terre vers le ciel et lui confie une part d’infini presque égale à la sienne. J’ai tué pendant la nuit et, depuis, j’ai son immensité pour complice

À quoi bon supporter l’adversité, l’injustice ou même la haine d’un ennemi, si l’on peut tout résoudre par quelques simples coups de feu ? Un certain goût pour la paresse s’installe chez le meurtrier impuni

Je ne voulais pas tuer le temps. Je n’aime pas cette expression. J’aime le regarder, le suivre des yeux, lui prendre ce que je peux

Comment font les gens qui s’aiment ? Comment se supportent-ils ? Qu’est-ce qui semble leur faire oublier qu’ils sont nés seuls et mourront séparés

Un miroir tendu à mon âme et à ce que j’allais devenir dans ce pays, entre Allah et l’ennui.

Elle m’apprit à lire le livre d’une certaine manière, en le faisant pencher de côté comme pour en faire tomber les détails invisibles

Il n’était même pas sûr d’être en vie puisqu’il vivait comme un mort

Du fond de mon avenir, pendant toute cette vie absurde que j’avais menée, un souffle obscur remontait vers moi

Vellas, Christian « La Corneille Bonaparte » (02.2012)

La Corneille Bonaparte – Sa vie, son œuvre ( 89 pages)

Résumé : Quand vous aurez lu ce livre, vous ne pourrez plus jamais regarder les corneilles du même œil ! Cet oiseau est l’un des plus intelligents de la gent ailée, et son QI évalué par les ornithologues est stupéfiant. Certains chercheurs n’hésitent pas à le nommer le  » Einstein à plumes de la création  » ! Ses étonnantes facultés ont été vérifiées par l’auteur, qui a élevé une corneille durant quelques mois. Et a dû servir de mère corneille improvisée : apprendre à voler à Bonaparte, lui interdire d’attaquer le facteur, lui faire comprendre qu’on ne crève pas les parapluies quand il y a une vieille dame dessous… Finalement, il a fallu se résoudre à rendre Bonaparte à la nature. Ce qui a failli lui coûter la vie, les corneilles  » sauvages  » considérant cette intruse éduquée dans un autre monde comme un danger pour leur clan. Heureusement, Bonaparte, par la force des circonstances, avait encore fait progresser l’intelligence supérieure dont est dotée son espèce. Et sut triompher de toutes les épreuves. Mais laissons… la plume à la corneille Bonaparte. Qui mieux que personne nous croasse le récit de sa vie. Seule mise en garde de l’auteur-traducteur : il a fait de son mieux, mais, comme le prétend Bonaparte, le langage des corneilles étant plus riche que le vocabulaire brouillon des humains, il faut lire entre les lignes pour saisir toute la philosophie de ce message.

Mon avis : Traité comme un petit conte, cette adoption d’une corneille montre à quel point il est dangereux d’apprivoiser des animaux et de les remettre en liberté. C’est ce que j’ai principalement retenu du livre. En voulant les sauver, on les condamne la solitude… Les déracinés ne seront compris ni par leur peuple d’origine ni par ceux qui les ont recueilli. On fait d’eux des victimes, des inadaptés « sociaux », des individus soumis à la vindicte des autres membres du clan. J’ai passé un petit moment avec la tribu volante à qui l’auteur prête des sentiments humains,  A force de persévérance on arrive à grimper dans l’échelle sociale.  Si on arrive à transcender sa différence, on devient supérieur. Il faut toujours vouloir aller plus haut. Il faut être curieux et ne pas se contenter du savoir des anciens. De l’exploration et de la curiosité nait l’innovation.

Un conte qui présente la survie de l’espèce ( humaine) si on respecte les valeurs et qu’on va de l’avant… La façon dont la corneille parle des chats fait froid dans le dos. Mais reconnaissons à « Bonaparte » qu’elle finit par dire que les petits ( de toutes les races)  doivent toujours être protégés… Si vous trouviez déjà que le regard des oiseau est froid et méchant, je doute que ce livre vous rendre ces volatiles attachants. Mais il vous apprendra certaines choses comme le fait qu’il se choisissent un partenaire pour la vie.

Extraits:

Quand on est sur le point de mourir, on peut enfin oser l’orgueil. Ce n’est pas de la suffisance, mais un constat. Pourquoi ne pas être fier de soi quand on fait le bilan de son existence ?

Un individu isolé ne progresse pas.

Vous avez compris? ces jeunes noirbecs inventent de nouveaux mots à chaque saison. Pour corjaquer entre eux et s’isoler des adultes. cela ne dure qu’un temps, ils finissent par croasser comme tout le monde.

les chats… Cette horrible bête est une des seules, avec l’humain bien entendu, à tuer par plaisir et non par besoin. A jouer avec ses proies. A jouir de ses terreurs.

Manipulatrice de foules, je connaissais les arguments pour faire naitre ces peurs qui engendrent la haine.

la famille est sacrée. respect des anciens, solidarité entre générations : notre société est bâtie sur ces valeurs et les jeunes cornouillards qui râleraient contre ce système seraient vite corrigés par de sévères coups de bec.

Une corneille doit vivre avec son temps, s’adapter, toujours et encore. Evoluer, c’est survivre.

Partant du principe que les enfants doivent viser plus haut que leurs parents. Ce n’est pas de la prétention, mais une ambition nécessaire. Ils faut que les générations progressent. Imaginons le contraire, que chaque nichée régresse et se contente du strict nécessaire pour survivre : très vite nous retournerions aux premiers âges des corneilles, quand elles étaient encore grisâtres et peureuses. Incertaines quant à l’avenir de leur espèce.

Quand la peur nous submerge, on ne sait plus ce que l’on croasse.

Le début d’une vie et sa fin se ressemblent. le nouveau-né déplumé et la corneille décrépite sont des êtres sans défense. Nous les aimons également. L’un pour se qu’il sera, l’autre pour ce qu’il a été.

Quand les humains apprivoisent un « animal », ils tuent sa fierté. Détruisent sa personnalité. En font un esclave dévolu à leur service, à leur confort.

Une chatte ne fait pas des chiots. On est prisonnier de sa race.

Mais avoir découvert cette force de l’amour va m’aider à mourir.

 

 

Camus, Albert – L’étranger (1942)

Résumé : « Quand la sonnerie a encore retenti, que la porte du box s’est ouverte, c’est le silence de la salle qui est monté vers moi, le silence, et cette singulière sensation que j’ai eue lorsque j’ai constaté que le jeune journaliste avait détourné les yeux. Je n’ai pas regardé du côté de Marie. Je n’en ai pas eu le temps parce que le président m’a dit dans une forme bizarre que j’aurais la tête tranchée sur une place publique au nom du peuple français… »

 Analyse : (étayée par l’écoute d’une émission avec le philosophe Raphaël Enthoven) En prévision de la lecture du livre de Kamel Daoud « Meursault, contre-enquête » j’ai relu le livre de Camus. Toujours aussi prenant. Le livre commence par la phrase que tout le monde (ou presque) « Aujourd’hui, maman est morte ». Dès le début, Meursault semble totalement étranger à la réalité, on est dans l’incertain, dans l’indifférence apparente, alors que le livre est écrit à la première personne. Meursault est étranger à lui-même et semble ne pas ressentir les choses. Il a des rapports très dociles avec l’ordre établi (patron, juge) mais ne semble concerné par rien. C’est l’histoire d’un homme condamné avant d’avoir tué. Mais de quoi est-il coupable ? Simplement de ne rien dissimuler, de ne pas mentir. Le premier reproche : ne pas avoir pleuré à l’enterrement de sa mère ; le procès contre Meursault commence dès l’arrivée des amis de sa mère pour l’enterrement. Il est déjà jugé et condamné. Et pourtant … ce que ressent Meursault est inexplicable mais il comprend. Il comprend la douleur, il perçoit les choses (d’ailleurs « comprendre » est le verbe le plus employé dans le texte de Camus) Il est l’homme de l’immédiat, de l’ouverture au monde, l’immoral de Nietzsche.

Le coupable ? la chaleur, le soleil : il est déjà présent le jour de l’enterrement. Un soleil de plomb, inhumain, pénible, accablant, brulant, dangereux : c’est l’ennemi.

La victime n’a aucune importance dans le récit.. il est décrit comme un ennemi potentiel, jamais nommé, jamais décrit de face. Il sera tué alors que le soleil brule la plage et que Meursault est terrassé par la chaleur. La chaleur, encore elle, incommode Meursault lors de sa rencontre avec le juge, qui se situera entre le meurtre et le procès : elle faussera le dialogue car Meursault n’est jamais disponible quand il fait chaud. Quand son corps souffre, il ne pense plus et plus rien n’a d’importance. Alors vivre, mourir ? Est-ce important ? de toutes manières, on meurt tous.. un peu plus tôt, un peu plus tard.

(Lire : Etude de Meursault dans « L’étranger » d’Albert Camus selon la maxime stoïcienne et nietzschéenne de l’Amor fati par Irène Leroy-Syed : pi.library.yorku.ca/ojs/index.php/litte/article/download/26258/24257

 Extraits :

Le ciel était déjà plein de soleil. Il commençait à peser sur la terre et la chaleur augmentait rapidement.

Le soir, dans ce pays, devait être comme une trêve mélancolique. Aujourd’hui, le soleil débordant qui faisait tressaillir le paysage le rendait inhumain et déprimant.

De grosses larmes d’énervement et de peine ruisselaient sur ses joues. Mais, à cause des rides, elles ne s’écoulaient pas. Elles s’étalaient, se rejoignaient et formaient un vernis d’eau sur ce visage détruit

J’ai pensé que c’était toujours un dimanche de tiré, que maman était maintenant enterrée, que j’allais reprendre mon travail et que, somme toute, il n’y avait rien de changé.

Mais il me parle souvent et quelquefois il passe un moment chez moi parce que je l’écoute

Cela m’était égal d’être son copain et il avait vraiment l’air d’en avoir envie

Elle m’a regardé : « Tu ne veux pas savoir ce que j’ai à faire ? » Je voulais bien le savoir, mais je n’y avais pas pensé et c’est ce qu’elle avait l’air de me reprocher

Mais comme un chien vit moins qu’un homme, ils avaient fini par être vieux ensemble

Mais selon lui, sa vraie maladie, c’était la vieillesse, et la vieillesse ne se guérit pas

Il y avait déjà deux heures que la journée n’avançait plus, deux heures qu’elle avait jeté l’ancre dans un océan de métal bouillant.

C’était le même soleil que le jour où j’avais enterré maman

Cependant, je lui ai expliqué que j’avais une nature telle que mes besoins physiques dérangeaient souvent mes sentiments. Le jour où j’avais enterré maman, j’étais très fatigué, et j’avais sommeil. De sorte que je ne me suis pas rendu compte de ce qui se passait

Il ne me comprenait pas et il m’en voulait un peu. J’avais le désir de lui affirmer que j’étais comme tout le monde, absolument comme tout le monde. Mais tout cela, au fond, n’avait pas grande utilité et j’y ai renoncé par paresse.

À vrai dire, je l’avais très mal suivi dans son raisonnement, d’abord parce que j’avais chaud et qu’il y avait dans son cabinet de grosses mouches qui se posaient sur ma figure, et aussi parce qu’il me faisait un peu peur

Comme toujours, quand j’ai envie de me débarrasser de quelqu’un que j’écoute à peine, j’ai eu l’air d’approuver.

Toute la question, encore une fois, était de tuer le temps. J’ai fini par ne plus m’ennuyer du tout à partir de l’instant où j’ai appris à me souvenir

Je savais qu’avec la montée des premières chaleurs surviendrait quelque chose de nouveau pour moi

Même sur un banc d’accusé, il est toujours intéressant d’entendre parler de soi

En quelque sorte, on avait l’air de traiter cette affaire en dehors de moi. Tout se déroulait sans mon intervention. Mon sort se réglait sans qu’on prenne mon avis

Toujours selon lui, un homme qui tuait moralement sa mère se retranchait de la société des hommes au même titre que celui qui portait une main meurtrière sur l’auteur de ses jours.

Moi, j’étais étourdi de chaleur et d’étonnement

La montée vers l’échafaud, l’ascension en plein ciel, l’imagination pouvait s’y raccrocher

Je n’ai jamais aimé être surpris. Quand il m’arrive quelque chose, je préfère être là.

Maman disait souvent qu’on n’est jamais tout à fait malheureux

Du moment qu’on meurt, comment et quand, cela n’importe pas, c’était évident

En tout cas, je n’étais peut-être pas sûr de ce qui m’intéressait réellement, mais j’étais tout à fait sûr de ce qui ne m’intéressait pas.

 

Howey, Hugh : Trilogie Silo (tome 3) «Générations» (10/2014)

Résumé : À la suite d’un soulèvement, les habitants du silo 18 sont face à une nouvelle donne. Certains embrassent le changement, d’autres appréhendent l’inconnu. Personne n’est maître de son destin. Le silo est toujours sous la menace de ceux qui veulent le détruire. Et Juliette sait qu’elle doit les arrêter. La bataille pour le silo a été gagnée. La guerre pour l’humanité ne fait que commencer.

Mon avis : Quand j’ai gagné le tome 1 ( Merci Actes Sud) je ne savais pas à quoi m’attendre. Et là, je finis la trilogie et je recommande vivement. A part un léger désamour pour le tome 2 ( mais à la lecture du tome 3 je comprends son utilité )  j’ai à nouveau été happée par le huis-clos. Ce troisième tome est plein de rebondissements. Le manuel s’affronte à la technologie, le cynisme à l’humain, la lutte pour la survie atteint son paroxysme. Quelle est la place de l’individu dans la société? Reste-il de la place pour l’amitié, l’amour, l’espoir, la solidarité, la confiance? La capacité de douter et de remettre en question des idées est elle encore possible? Bien des questions sur la survie du genre humain sont posées.. Mais comme je ne souhaite pas casser le suspense, je vous laisse dans le silo 18…

Extraits:

Toujours ces rêves où elle volait. Où elle tombait. Des rêves sans ailes où elle ne pouvait pas piloter, redresser

Elle songea à Elise, qui lui avait dit par radio qu’elle fabriquait un livre à partir de toutes ses pages préférées. Juliette en voulait un comme ça aussi. Sauf qu’à la place des jolis poissons et des oiseaux colorés de celui d’Elise, le sien recenserait des choses moins gaies. Des choses cachées dans le cœur des hommes

Oui, les révolutions étaient dures. Il y aurait toujours un moment où les choses seraient pires. Mais elles finissaient par s’améliorer. Les gens retiennent les leçons de leurs erreurs

la plupart d’entre eux étaient trop occupés à sur­­vivre au jour le jour pour aller à perpète papoter des lendemains

Si vieille qu’elle se sentît, les années s’envolèrent, là, lovée dans ses bras.

Ton aide ne serait pas de trop, risqua-t-elle, en espérant lancer un pont au-dessus du précipice qu’elle créait malgré elle

Pourvu qu’il ne se passe rien, telle était sa devise. La fadeur avait du bon

Et les décennies qu’il avait passées à vieillir s’envolèrent soudain lorsqu’il pressa le pas pour rejoindre les autres et devenir un petit jeune effrayé parmi les autres, issu d’un monde d’ombre et de silence, projeté dans une nouvelle maison, illuminée et bondée.

vouloir changer le monde en mieux, c’était prendre le risque de tout faire foirer

nos actes. Ça, ça reste toujours. Quoi qu’on fasse, ce sera toujours ce qu’on a fait. On ne peut pas revenir dessus.

On ne revenait pas en arrière. Impossible. Les excuses n’étaient pas des soudures, elles étaient seulement l’aveu que quelque chose s’était brisé. Souvent, entre deux personnes

Des années de pilotage et de pratique des ordinateurs lui avaient appris au moins une chose : il y avait toujours une machine qui déconnait. Toujours.

Une idylle entre le temps jadis et la vérité

Le poids de la terre au-dessus de sa tête disparaissait, tout comme celle compactée sous ses pieds. Il n’y avait que lui, dans une bulle, avec cette voix

On est nostalgique quand on pense que le passé, c’était mieux, mais on pense ça seulement parce que le présent craint un max

C’était ce qui arrivait aux âmes à l’agonie, elles cherchaient un perchoir, une rampe à laquelle s’accrocher, un moyen de ne pas tomber

C’était un pays de fantômes et de fiction, d’événements enchaînés les uns aux autres grâce à la matière des rêves, aux divagations d’un esprit enivré

 

Leyshon, Nell – La Couleur du lait (RL2014)

Résumé :

En cette année 1831, Mary, une fille de 15 ans entame le tragique récit de sa courte existence : un père brutal, une mère insensible et sévère, en bref, une vie de misère dans la campagne anglaise du Dorset. Simple et franche, lucide et impitoyable, elle raconte comment, un été, sa vie a basculé lorsqu’on l’a envoyée travailler chez le pasteur Graham, afin de servir et tenir compagnie à son épouse, femme fragile et pleine de douceur. Elle apprend avec elle la bienveillance, et découvre avec le pasteur les richesses de la lecture et de l’écriture.. mais aussi l’obéissance, l’avilissement et l’humiliation. Finalement, l’apprentissage prodigué ne lui servira qu’à écrire noir sur blanc sa fatale destinée. Et son implacable confession.

Mon avis :

il a fait partie des 5 romans étrangers de la dernière sélection du jury du Prix Femina 2014.

Un petit roman déroutant ( 175 pages) . Un style bien à part. Pas une seule majuscule. Pourquoi ? Vu que quand elle apprend à lire elle apprend en tout premier le « L majuscule »

La démarche n’est pas inintéressante – loin de là – mais je n’ai pas croché. La vie d’une fillette abandonnée des Dieux et la fascination pour la Bible ; les manquements du père, l’attitude des riches et du serviteur de Dieu. Les hommes ont tous les droits dans le roman. Les seules personnes humaines : un grand-père et une vieille dame malade. La tragédie de la solitude aussi. Un langage pauvre qui fait la part belle et magnifie la puissance simple et la logique terre à terre d’une fillette innocente et pure, qui prend la vie comme elle vient, maltraitée par la nature (patte folle) et par les hommes. Et qui, foudroyée par le destin, souhaitera laisser une trace de sa vie par l’écrit et surtout ne pas laisser une trace vivante qui pourrait à son tour être cible de la méchanceté des hommes. Une jeune fille qui subit depuis toujours la volonté des autres, qui n’ose pas dire non par peur des conséquences… Une histoire très forte, écrite à la première personne mais que, curieusement, j’ai lue mais pas ressentie. Je suis passée à côté.. Pourquoi ? J’espère que quelqu’un pourra me l’expliquer..

Extraits :

moi je suis bien contente que tu sois vivant grand-père. parce que tu mets de la joie dans cette maison. la mère a secoué la tête. qu’est-ce que ça rapporte la joie

et soudain c’était comme si on soulevait un couvercle au-dessus de nos têtes. les nuages ont rapetissé et ils sont partis, le ciel s’est éclairci et les étoiles se sont éteintes. puis le soleil a paru. le jour nouveau était là

il faut toujours qu’elle prenne sa bible avec elle au lit. elle l’ouvre et elle tourne les pages en bougeant la tête et les yeux dans un sens puis dans l’autre. seulement elle sait pas lire

la bible est tombée par terre. ça l’a pas réveillée. et moi non plus vu que je l’étais déjà

les oiseaux sont venus voir ce qu’on faisait puis ils sont partis quand ils se sont rendu compte qu’on ne semait pas

si je pouvais arrêter le temps alors je vivrais cette minute toute ma vie et pour l’éternité. mais une minute ne peut pas durer l’éternité

ça ne se dit pas. et pourquoi puisque c’est vrai ?

il a ri. toi, tu as la langue bien pendue. mais non, elle est normale

je m’inquiète pas. quand je peux rien faire pour changer les choses, je n’y pense pas. si je peux les arranger alors je le fais et je n’y pense plus

l’automne s’est changé en hiver si vite que j’ai cru que j’avais raté des jours.

des fois la mémoire c’est bien car sans les souvenirs il ne reste rien de la vie. mais d’autres fois elle retient des choses qu’on préférerait oublier et après on a beau essayer de s’en débarrasser elles reviennent quand même

il avait passé son bras autour de mes épaules. comme un châle qui me réchauffait

Bosc, Adrien «Constellation» (08.2014)

Grand Prix du Roman de l’Académie Française 2014

Résumé : Le 27 octobre 1949, le nouvel avion d’Air France, le Constellation, lancé par l’extravagant M. Howard Hughes, accueille trente-sept passagers. Le 28 octobre, l’avion ne répond plus à la tour de contrôle. Il a disparu en descendant sur l’île Santa Maria, dans l’archipel des Açores. Aucun survivant. La question que pose Adrien Bosc dans cet ambitieux premier roman n’est pas tant comment, mais pourquoi ? Quel est l’enchaînement d’infimes causalités qui, mises bout à bout, ont précipité l’avion vers le mont Redondo ? Quel est le hasard objectif, notion chère aux surréalistes, qui rend « nécessaire » ce tombeau d’acier ? Et qui sont les passagers ? Si l’on connaît Marcel Cerdan, l’amant boxeur d’Édith Piaf, si l’on se souvient de cette musicienne prodige que fut Ginette Neveu, dont une partie du violon sera retrouvée des années après, l’auteur lie les destins entre eux. « Entendre les morts, écrire leur légende minuscule et offrir à quarante-huit hommes et femmes, comme autant de constellations, vie et récit. »

Mon avis : Alors là.. Je ne comprends pas l’engouement suscité par ce « premier roman ». Je vous la fais façon recette de cuisine :

– le crash d’un avion à une date « X »

– la liste des passagers à bord (avec 2 « étoiles » : le sport et la musique)

– la liste de ceux qui auraient pu être à bord et celle de qui n’y sont pas mais qui auraient dû/pu y être

– Donner ces éléments à un journaliste et lui demander de mener l’enquête en sachant qu’à cette époque il n’y avait pas de boites noires pour tenter de savoir ce qui a bien pu arriver.

– Parallèlement lui demander de faire la nécro des 48 personnes à bord

– Faire cela dans le style journalistique.

Pendant ce temps, faire quelques jolies phrases poétiques et sur le sens de la vie et de la mort, du hasard et des coïncidences, rajouter de jolies citations en début de chapitre. Un petit coup d’empathie pour la fin si tragique des personnes qui se réjouissaient de prendre l’avion et l’arriveront jamais à destination… Ne pas oublier le laïus vendeur sur la difficulté d’identifier certains passagers et les drames y afférents. Parler aussi des drames que la mort d’un proche peut déclencher dans les familles…

Comme l’avion était un « Constellation », faire un petit topo sur les étoiles célestes et terrestres.

– les étoiles (de la voute céleste)

– l’horoscope et l’astronomie.. (Sous la constellation du Taureau, du scorpion…)

– Marcel Cerdan … la lune en Taureau qui s’affronte à Jake La Motta, (le Taureau du Bronx) dont le fils périra dans l’accident du vol Swissair 111 (coïncidence)

– Parler des étoiles de la musique (un petit coup de violon sur la destinée de Ginette Neveu) et du sport

Quand à la coïncidence de retrouver des objets appartenant aux disparus sur le lieu de l’accident et l’émotion engendrée en montrant ces objets à la télévision en direct à un luthier… Alors ça ! Si vous croyez au signes et au hasard…

Lier avec des rapprochements en fonction des jours et des dates. En dernier lieu, faire un petit hommage à Blaise Cendrars et l’incorporer à la sauce au travers des coïncidences (il se marie le jour ou l’avion tombe).

Vous devinez ? La sauce n’a pas pris… Une jolie idée, quelques belles phrases.. mais je me suis ennuyée à lire ces nécros de gens connus et inconnus qui ont eu leur vie brisée quand l’avion est tombé !

Crash et dégommage … La Totale !  et pourtant, Le « Constellation » est un si bel appareil !

Le plat fut banal de chez banal.. Je m’attendais à un **** , mais le plateau repas servi à bord ne m’a pas plu du tout…

Extraits :

Paul Valéry : « Nous ne supportons plus la durée. Nous ne savons plus féconder l’ennui »

Plus l’oracle est précis, moins on l’écoute, telle est la leçon de Cassandre. Et quand il est entendu, tout geste contraire concourt à son accomplissement, se débattre, rebrousser chemin fait partie du jeu, telle est la leçon de l’oracle de Delphes. En somme, nul n’échappe à son destin

Et puis, aux premières lueurs du jour, arpenter les grandes avenues, s’inscrire en flâneur entre chien et loup dans l’invisible parenté des solitaires matinaux

l’air frais du matin accompagné d’une lumière resplendissante donne ce je-ne-sais-quoi de grandeur que l’on ne peut ressentir dans la journée. Les rares promeneurs ne parlent pas, ils contemplent… Mais, dans deux heures, les pédants auront repris possession de ces avenues, l’enchantement sera dissipé

ces nombreux hasards objectifs, omniprésents, invisibles à nos yeux jusqu’à leur rapprochement, tout comme ces astres scintillants dans le ciel agglomérés en constellation par l’œil et l’esprit. Des points numérotés et reliés d’un cahier de coloriage. Coïncidence forcée ou force du destin, nul ne sait, sinon qu’à ce jeu des dates les plus incroyables associations naissent

Les viscères métalliques de la carcasse n’ont rien livré du secret du Constellation

La fiction d’un je omniscient enfilant les vêtements des victimes comme l’on se glisse dans les costumes d’un petit théâtre d’époque n’existe pas

l’adage absurde qu’une succession d’erreurs trace une prédestination des catastrophes : « Tout ce qui peut mal tourner va mal tourner. »

Faire parler les morts, tourner les tables et convoquer les âmes pour leur extirper un dernier rappel, une voix bissée de l’au-delà. Gangrène des survivants, rongés par le manque, des creux de haut mal en haut-le-cœur. Armée d’inconsolables implorant un signe devant des tombes sourdes, réveillés en pleine nuit par l’appel qui n’est que l’absence martelant sa présence

La morne vie des mères de banlieue, elle ne s’y faisait pas. Des armées de névrosées, de cocues et de bigotes enfermées dans un idéal de réussite. Les amitiés qui n’en sont pas, les discussions vides de sens, la fausse convivialité, l’ennui qui vous frappe et ne vous lâche plus, les crasses habitudes, et la joie de vivre remisée au placard.

On y boit son chagrin, on partage celui de son voisin, on y répare des amitiés malmenées par les longues traversées. Chacun, dans ce refuge, y cherche, y trouve, en âme naufragée, le souvenir de sa peine, et boit au-delà du raisonnable le salaire de ses regrets

Les grammairiens sont pour les auteurs ce qu’un luthier est pour un musicien. Voltaire, Pensées, remarques et observations

Quand tu aimes il faut revenir. Une vie à casser la boussole, à s’ouvrir aux points cardinaux, et puis, au bout du monde, le lieu commun. Quand tu aimes il faut revenir. Une vie à jouer à cache-cache, à tromper l’ennui, à tromper la mort, et au seuil, la vieille cabane, l’origine, le trésor. Quand tu aimes il faut revenir. Maudit, désespéré, en vrac, l’esprit bariolé d’animaux étranges et de paysages utopiques, découvrir au tréfonds de la forêt première l’âme sœur, patiente et protectrice. Quand tu aimes il faut revenir

« Le bout du monde c’est le Père-Lachaise. »

Giacometti – Ravenne – Le règne des Illuminati (2014)

10ème enquête du Commissaire Antoine Marcas :  Voir sujet global : « Série Commissaire Antoine Marcas »

Résumé : Les Illuminati…

Ils vous surveillent depuis des siècles.

Désormais, ils vont vous contrôler.

Antoine Marcas, flic franc-maçon, affronte une organisation secrète qui se revendique des Illuminati, ce groupe occulte qui enflamme les imaginations depuis sa disparition mystérieuse au XVIII e siècle.

De Paris à San Francisco, Marcas remonte la piste d’une conspiration qui prend ses racines dans la Révolution française et traverse les siècles jusqu’au cœur de la Silicon Valley. Il devra déjouer les pièges du conspirationnisme ambiant pour retrouver le secret des Illuminati. Un secret aux frontières de la science…

Du règne de la Terreur de Robespierre et Saint-Just à l’assassinat du président Kennedy, des loges maçonniques de la Révolution au Bohemian Club américain, apprêtez-vous à plonger dans les arcanes de l’histoire secrète des États-Unis…

Mon avis : Celui-ci m’a emballé. Juste deux époques, et une vraie continuité entre les aventures qui se sont déroulées lors de la Révolution Française et maintenant. On pourrait même dire un certain « calquage » des personnages… et j’ai marché ! Bien sûr c’est un roman et la grande Histoire est un peu malmenée.. mais j’ai passé un très bon moment et je n’ai pas lâché le livre…

Extraits :

Les révolutions sont comme la fièvre, elles montent d’un bond, puis retombent, épuisées par leur propre violence. La vie l’emporte toujours sur la mort.

Il vous a frappé et vous l’imitez par effet miroir. Œil pour œil, dent pour dent. C’est une faiblesse. L’effet miroir, le venin qui empoisonne l’humanité. — Je connaissais l’effet papillon mais l’effet miroir, jamais entendu parler

À un certain niveau, l’art et l’argent se retrouvaient toujours réunis à un haut degré d’abstraction

Il aimait le doux frottement du papier jauni entre ses doigts, comme s’il absorbait par simple contact l’âme du livre. Une âme maléfique

Il fut un temps où l’on appelait enfer la partie cachée, sulfureuse, d’une bibliothèque. On y mettait les livres interdits, dérangeants, et tout particulièrement les œuvres érotiques et pornographiques. En bon bibliophile, votre oncle héberge son enfer.

Selon le moment et le lieu, les traits de Justine pouvaient varier comme un paysage et passer d’un sourire ensoleillé à un front sombre comme l’orage

Si les yeux sont le miroir de l’âme, ils sont aussi le miroir du mal qui les entoure

L’œil est la porte qui ouvre sur le monde, par lui le Mal peut nous pénétrer. Priver un homme de son regard, c’est symboliquement le condamner à errer en lui-même, dans le labyrinthe de ses propres turpitudes.

Le monde se divise en trois catégories de personnes : un très petit nombre qui produit les événements, un groupe un peu plus nombreux qui veille à leur exécution, et enfin une large majorité qui ne comprendra jamais ce qui s’est passé en réalité. Nicholas Butler,

Nos comportements sociaux ne sont que des jeux de miroir. Regardez ma voiture, ma maison, ma femme, mes vêtements ! Je me valorise dans le regard de mes amis. La séduction ! Du miroir de la plus belle eau. Je cherche dans le regard du partenaire une image flatteuse. Miroir, mon beau miroir, dis-moi que je suis la plus belle

Nous passons notre vie à nous valoriser et nous rassurer dans l’œil de nos semblables

Du bébé au centenaire, tout n’est qu’histoire de miroir. La terre est peuplée de six milliards de miroirs humains qui reflètent entre eux, à l’infini, leurs joies, leurs peurs, leurs passions… leurs violences

Comme l’écorce des arbres, les hommes ne connaissent que la surface du monde. Ils voient les feuilles surgir, les branches s’élever, la vie se multiplier et se diversifier, mais ils ignorent tout de la sève sacrée qui agit dans l’ombre

on a tous besoin d’une part d’ombre pour apprécier la lumière

Une araignée bleue, c’est un truc bizarre qui n’existe pas dans la nature mais qui fait chier

La lumière de la démocratie se nourrit d’une nécessaire part d’ombre

– Pour une fois que les francs-maçons échappent au grand complot…
– Pas du tout ! répliqua le hacker excité. T’as jamais vu le logo de Gmail ? C’est un tablier de franc-maçon ! Regarde bien.
Marcas ne put cacher sa surprise, il n’avait jamais fait le rapprochement.
– Étonnant, en effet. C’est un tablier de maître au Rite écossais primitif. Une coïncidence surprenante.

Depuis l’aube des temps, l’homme croit qu’il est surveillé. L’œil de Dieu, qui voit et juge Caïn, l’œil d’Allah, l’œil de Jéhovah, tous ces yeux divins qui épient l’homme

 

Vásquez Juan Gabriel «Les réputations» (08/2014)

Sélection du prix Médicis 2014, littérature étrangère  –

 

L’auteur : Juan Gabriel Vásquez, né à Bogota en 1973, a fait des études de lettres à la Sorbonne, puis a vécu en Belgique et à Barcelone. Son premier roman, Les Dénonciateurs, lui a valu une reconnaissance internationale immédiate. Histoire secrète du Costaguana a obtenu le prix Qwerty du meilleur roman en langue espagnole ainsi que le prix Fundación Libros y Letras de la meilleure œuvre de fiction, et Le Bruit des choses qui tombent le prix Alfaguara 2011. En 2012, Juan Gabriel Vásquez a reçu le prix Roger Caillois pour l’ensemble de son œuvre.

Résumé : Célèbre caricaturiste politique colombien, pouvant faire tomber un magistrat, renverser un député ou abroger une loi avec pour seules armes du papier et de l’encre de Chine, Javier Mallarino est une légende vivante. Certains hommes politiques le craignent, d’autres l’encensent. Il a soixante-cinq ans et le pays vient de lui rendre un vibrant hommage, quand la visite d’une jeune femme le ramène vingt-huit années en arrière, à une soirée lointaine, à un « trou noir ». Qu’avait fait ce soir-là le député Adolfo Cuéllar et qu’avait vu exactement Javier Mallarino? Deux questions qui conduisent le dessinateur à faire un douloureux examen de conscience et à reconsidérer sa place dans la société.

Juan Gabriel Vásquez poursuit dans ce magistral roman son exploration du passé, des failles de la mémoire et du croisement de l’intime et de l’Histoire. Mais il livre surtout une intense réflexion sur les conséquences parfois dévastatrices de l’effacement des frontières entre vie privée et vie publique dans un monde où l’opinion et les médias détiennent un pouvoir grandissant.

Mon avis : Premier livre que je lis de cet auteur; : j’ai beaucoup aimé ce court roman (dense, bien écrit et bien traduit). Un démarrage un peu lent nous présente le caricaturiste, un personnage que personne ne reconnaît car il s’est retiré de la vie publique il y a bien longtemps et qui va être mis en lumière car un hommage va lui être rendu. L’auteur souligne l’importance du rôle du caricaturiste dans la société colombienne (il fait office de « conscience publique »et peut faire tomber les plus puissants.)

Le livre commence de fait au moment où le caricaturiste se trouve confronté à son passé de plusieurs manières (des personnages du passé surgissent et prennent une grande place) ; il va mener l’enquête sur un drame qui s’est déroulé une trentaine d’années plus tôt dans sa propre maison et qui a provoqué le suicide d’un politique, mais pas que cela.. C’est la confrontation entre la mémoire privée et la mémoire « publique », une réflexion sur la fragilité de la mémoire, sur la fragilité des êtres et de leur réputation, sur l’impact de la rumeur sur les personnes. J’ai toutefois été un peu déçue par la fin..

Retranscription du passage de l’auteur dans la grande Librairie (25.09.2014) : http://telescoop.tv/browse/661730/21/la-grande-librairie.html)

Extraits :

L’important, dans notre société, ce ne sont pas les événements en soi, mais ceux qui les racontent. Pourquoi laisser ce soin aux seuls hommes politiques ? Ce serait un suicide, un suicide national. On ne peut pas leur faire confiance, on ne peut pas se contenter de leur version, il faut en chercher une autre, celle d’autres personnes ayant d’autres intérêts, celle des humanistes

Certaines femmes ne conservent sur la carte de leur visage aucune trace de la fillette qu’elles ont été, sans doute parce qu’elles ont fait de gros efforts pour laisser leur enfance derrière elles

Quel étrange mécanisme que celui qui transforme une attaque journalistique en sables mouvants sur lesquels il vous suffit de trépigner pour vous enfoncer davantage, irrémédiablement

difficile de répondre à un non-dit, à moins, justement, de le formuler

créer un vide silencieux autour de l’enfant, un oubli muselé et hermétique où le passé commun, ayant cessé d’exister dans le souvenir de ceux qui ont partagé ses jeux, s’efface également de son propre souvenir. Changer d’école, changer de quartier, changer de ville, mais changer, changer à tout prix, toujours changer, changer pour laisser les choses derrière soi, changer pour les effacer

la peinture à l’huile ne s’efface pas, elle se corrige ; on ne l’élimine pas, mais on l’enfouit sous de nouvelles couches

Il vaut peut-être mieux laisser les choses là où elles sont, vous ne pensez pas ? Qu’est-ce qui me pousse à fouiller le passé au lieu de ne pas le remuer ? N’était-il pas préférable de ne pas y toucher ? N’étais-je pas mieux avant, quand j’ignorais ce que je sais maintenant ? Ça relève d’une autre vie, d’une vie qui n’a jamais été la mienne. On me l’a enlevée. On me l’a changée.

Qu’est-ce qu’on fait des fantômes ? C’est la question que je me suis posée hier soir. J’ai passé la moitié de la nuit à me poser des questions et l’autre moitié à me demander quels étaient mes vrais souvenirs et quels étaient les faux

Une page de journal n’était-elle pas la preuve suprême de la réalité d’un fait

les certitudes acquises à un moment donné du passé pouvaient avec le temps cesser d’être des certitudes : un événement survenait, un fait fortuit ou volontaire, et, brusquement, son évidence était invalidée, les choses avérées cessaient d’être vraies, les choses vues n’avaient jamais été vues et celles qui étaient survenues n’avaient jamais eu lieu : toutes ces réalités perdaient leur place dans le temps et l’espace pour être englouties, pénétrer dans un autre monde ou une dimension différente et inconnue. Mais où étaient-elles ? Où allait le passé quand il se modifiait

Notre insatisfaction et nos tristesses viennent de là, de l’impossibilité de partager la mémoire d’autrui

Combien se séparaient déjà sans le savoir, se dirigeant lentement vers la corrosion

Qu’il était agréable et surprenant de constater la persistance du passé et la présence obstinée, entre eux deux, de leurs années de mariage

La mémoire a la merveilleuse capacité de se rappeler l’oubli, son existence, sa manière de se mettre en faction, nous permettant ainsi d’être prêts à nous souvenir ou de tout effacer si on le souhaite

J’ai pris cette décision au terme de longues et intenses conversations avec mon oreiller et autres autorités