Lenormand, Frédéric «Les îles mystérieuses» (2012)

Les mystères de Venise – Une série policière à Venise au XVIIIème siècle – Tome 5 « Les îles mystérieuses » (2012)

Résumé : Venise, mars 1763. Seize médecins échouent à guérir le doge Foscarini d’un mal inconnu. Leonora doit ramener un mage capable selon la rumeur publique de tout soigner. Avec son assistant Flaminio, elle part sur ses traces à travers les îles les moins accessibles de la lagune. Avec de surcroît la recherche du trésor perdu d’Attila le Hun.

Mon avis : De suite, je suis à nouveau prise par l’ambiance.. Pourquoi ceci a nettement moins été le cas dans le tome précédent ? Mystère (de Venise 😉 J’apprends plein de choses sur les sortes d’embarcations( peata, ), sur la fabrication de la monnaie, la Zecca… Humour et repartie sont toujours présents, ces expressions me ravissent (San Pellegrino n’aime pas l’eau) . J’ai adoré découvrir ces îles de la lagune qui n’existent plus ou qui ne se visitent pas… C’est vrai que plusieurs ils sont visitées, la Giudecca, Murano, Burano, Tronchetto, San Michele, Torcello, le Lido, mais que l’on ne les vois pas toutes… J’ignorais l’existence de Costanziaco ou Costanziaca , fleurissant centre habité, aujourd’hui disparu, au nord-est de Torcello ( à voir la prochaine fois l’ile de Sant’Ariano, l’ile aux lapins, la Cura) ; Avec Loredana et ses compères, je fuis la peste (ou autre chose), je pars à la poursuite du mage, flanquée de Flaminio et d’un poids mort…la promenade dans la lagune, sans autre carte que le mémoire ancestrale des vénitiens… Je navigue d’île en île, d’aventure en aventure ! Le bonheur ! Les personnages avec qui je flotte sont plus hallucinés et déjantés les uns que les autres ; ou font semblant.. J’ai adoré ! Je me réjouis de la parution de la suite des aventures de Léonora !

Extraits :

Mais, aux puissants, je ne touche pas. S’ils ne guérissent pas, on m’accuse de les avoir fait périr ; s’ils guérissent, leurs ennemis, leurs héritiers et leurs apothicaires me vouent une haine implacable.

Quelle que soit la réponse, son salut était dans la fuite, comme toujours.

leur nom était plus utile pour se faire ouvrir la porte d’un tripot clandestin que pour fonder un foyer.

Les seuls vœux que sa fille envisageait de prononcer, c’étaient ceux de rester libre et de vivre selon ses propres choix.

La Sérénissime République préférait d’ailleurs, en règle générale, que l’on s’abstienne de penser.

Réelle ou fausse, la peste était déjà omniprésente. Demain elle régnerait en maître sur les esprits, peut-être sur les corps.

Il y avait dans Venise une grave épidémie de désordres et d’inconduite.

le triomphe du bien suppose en général que l’on emploie les méthodes du mal.

Elle disposait déjà d’un deuxième bras gauche en la personne de Flaminio, cela lui en faisait trois, elle commençait à ressembler à la déesse Kali.

Jésus pourrait apparaître sur la croix, elle ne verrait qu’un monsieur en sous-vêtement qui fait des étirements

– Ce n’est pas la peste, déclara celui-ci avec conviction.
– Comment pouvez-vous l’affirmer ?
– Elle ne se déclare que lorsque la température est estivale. Nous sommes en mars, ce n’est pas une bonne saison pour la peste.
– Quelle maladie pensez-vous que cela soit, dans ce cas ?
– La bêtise humaine. Celle-ci n’a pas de saison.

San Pellegrino n’aime pas l’eau.

La tocade de la saison était à la peste comme elle avait été, le mois précédent, aux chapeaux à aigrettes importés de Paris.

Sa résolution avait la fermeté des mélèzes imbibés de goudron sur lesquels reposaient les palais vénitiens.

Le secret était, avec la fregolata aux amandes, la principale spécialité vénitienne.

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Germain, Sylvie «Un monde sans vous» (2011)

Récit : « Chacun recèle dans son imaginaire un atlas amoureux qu’il compulse selon sa fantaisie. Un atlas amoureux est forcément extravagant, illustré de cartes et de planches qui ne respectent pas toujours la bonne échelle. C’est un imprécis de géographie passionnelle. »Que le voyage soit dans l’espace, la Sibérie en transsibérien jusqu’à Vladivostok, ou dans le temps, le souvenir des êtres chers et disparus, Sylvie Germain, par la puissance et la beauté des images qu’elle évoque, nous en fait partager l’émotion, la force des sentiments, l’aura des légendes qui le nimbe et la fragilité de toute existence.

Contexte : 28 mai 2010, à Moscou, un petit groupe d’écrivains français (et deux photographes) montent à bord du Transsibérien, dans deux wagons de première classe fraîchement repeints aux couleurs de l’année France-Russie. Direction Vladivostok, à marche lente, au gré d’un programme de rencontres et de visites supposées promouvoir l’amitié franco-russe et les échanges littéraires entre les deux pays. Sylvie Germain, Mathias Enard et Olivier Rolin ont évoqué ce voyage sans en témoigner vraiment, dans des livres parus en 2011.

Aujourd’hui, près d’un siècle après la publication de ce poème mythique, ces auteurs représentatifs de la littérature française contemporaine, dont certains ont déjà écrit leurs textes sur ce voyage, accompliront le voyage imaginé par le poète: Patrick Deville, Géraldine Dunbar (Seule sur le Transsibérien- Transboréal- 2010), Jean Echenoz, Mathias Enard (L’alcool et la nostalgie- Inculte éditions, 2011), Dominique Fernandez (Transsibérien-Grasset, 2012), Sylvie Germain (Le monde sans vous- Albin Michel, 2011), Guy Goffette, Minh Tran Huy, Maylis de Kerangal (Tangente vers l’est- Verticales, 2012),  Kris, Wilfried N’Sondé, Jean-Noël Pancrazi, Olivier Rolin (Sibérie – Inculte éditions, 2011), Danièle Sallenave (Sibir- Gallimard, 2012), et Eugène Savitskaya accompagnés des photographes Tadeusz Kluba et Ferrante Ferranti, se sont lancés dans l’aventure en traversant la Russie d’Ouest en Est.

Mon avis : Encore et toujours sous le charme … Ce n’est pas pour rien qu’elle fait partie de mes auteurs « Coup de cœur » et tout en haut de la liste !!! Une fois encore cette écriture ciselée, magnifique, poétique, précise, évocatrice, subtile, délicate, éthérée. Les mots sont des touches de couleur, nuances, posées par touches délicates sur le monde et les sentiments. «Variations sibériennes» en relation avec la disparition de sa mère, «Kaléidoscope» dédié à son père, «Il n’y a plus d’images» et «Cependant» ; entre rêve et réalité, quatre textes sur le manque, le deuil, le lien impalpable avec ceux qui ne sont plus.. Le vide des paysages sibériens et le désert que son père aimait tant se rejoignent pour parler de l’absence, du manque, du trou laissé par le départ .. Nostalgie et  tristesse ne sont toutefois pas du voyage car les disparus revivent par une évocation, un souvenir, le rappel d’une couleur ou d’une œuvre.. . Sylvie Germain tisse et entrelace  vivants et disparus,  grains de sable et  étoiles,  reflets de l’eau et  regards… Un dialogue muet, silencieux  avec les âmes envolées… Elle illustre aussi ces quelques pages avec des poètes (Ossip Mandelstam – Anna Akhmatova) et des peintres (Piero Della Francesca) … Lumière et eau se conjuguent pour lier présent et passé, lueurs évanescentes, reflets des glaces translucides, remous de l’eau, miroitements et scintillements  sont les échappées vers nos morts. L’immensité, si proche et si lointaine, si vide et si remplie, si silencieuse et si bruissante; espace et temps se confondent, lumière et ombre, jour et nuit, sable et poussière,. Dans l’hommage au père, on est davantage en contact avec le concret, une terre « vivante » ( les collines, les vallées , la végétation, les animaux) .

Vivons avec nos morts, et comme les anciens égyptiens, ne les enterrons pas.. .Il faut les évoquer, leur parler, les garder vivants

Extraits : ( que quelques phrases;  je vous laisse le plaisir de la découverte)

Il va, le Transsibérien, il va il va, il épouse le temps, macéré de patience. Il traverse une géographie du temps, d’ouest en est. Il va à rebours du trajet du soleil. Il désheure le corps, et peu à peu, l’esprit des passagers.

Mais elle ruse, la terre, comme rusent les morts, pour s’exprimer encore, envers et malgré tout. Elle déploie un grand vocabulaire : minéral, ligneux, végétal et aqueux. Elle parle en noir et brun, en vert et bleu et en lueurs argentées. Par instants, elle lance des cris furtifs, orange ou jaune aigu.

Les mares et les flaques qui croupissent dans les fondrières ont des lueurs d’étain ou d’argent miroitant, pareilles à des crevés de satin blanc ornant les manches d’une robe de velours noir.

 

Les heures s’écoulent, s’épanchent les unes dans les autres, forment des jours qui à leur tour s’entrelacent, se confondent, tissent avec les nuits un long jour indéfini qui passe du blême au gris rosé, du gris bleuté au gris cendreux, du violet au noir et du noir ——– au rien.

Le lac et les remous du ciel suffisent à son bonheur, ils lui sont une aventure sans fin renouvelée.

Mais s’il fut orpailleur du langage, il n’en devint jamais orfèvre. Le plaisir et la jouissance des mots l’ont emporté chez lui sur le souci de perfection

Tout ce qui s’exhume de l’oubli garde de son séjour dans l’absence, dans le hors-champ mental, un « sfumato », un léger tremblé. La mémoire est un théâtre où les souvenirs prennent souvent une grande liberté avec le passé qu’ils sont censés représenter, et la conscience est une chaire souvent bancale, branlante, dotée d’un abat-voix à l’acoustique fantasque ; le sens qui s’élabore en elle est sujet à des emmêlements, des confusions et des télescopages, il se propage en zigzags ou en spirales, parfois se brise dans sa course, se renoue, se relâche, se resserre, se relance.

 

Sylvie Germain « Auteur Coup de cœur » : voir la page

 

 

 

Lenormand, Frédéric «Crimes, gondoles et pâtisserie» (2011)

Les mystères de Venise – Une série policière à Venise au XVIIIème siècle – Tome 4 « Crimes, gondoles et pâtisserie » (2011)

Résumé : Dix espions de la police vénitienne sont chargés de retrouver un livre mystérieux, en plein carnaval de l’hiver 1763. Leonora, agent secret de la Sérénissime, se lance dans la course, de bibliothèques en pâtisseries, de librairies en salles de banquet : l’ouvrage tant convoité est un traité de cuisine dont les recettes succulentes sèment la mort sur leur passage. À travers les explosions de farines et les éboulements de petits fours, Leonora tente de résister à l’attrait fatal des pièces montées et des pyramides de macarons à la vénitienne. Rien de ce que Venise possède de plus sacré n’est épargné, ni les biscuits de fête, ni la crème de sabayon. La panique s’empare bientôt du peuple de la lagune, horrifié à l’idée que le blé et le froment sont peut-être empoisonnés et que ses chers desserts sont désormais vénéneux.

C’est à une aventure gastronomique et criminelle dans la Venise des Lumières que nous convie Loredan avec ce nouvel épisode des aventures de Leonora.

Mon avis : Retrouvé avec plaisir Leonora et ses acolytes pour une nouvelle aventure vénitienne. Mais c’est celle que j’ai le moins aimé des quatre ; peut-être aussi parce que le contexte historique est moins présent et que j’en ai moins appris sur la Venise historique dans cet opus.. Et il faut dire que j’ai pas tremblé pour Leonora cette fois…

Extraits :

Avant de pénétrer dans la cour d’honneur, il tira de sa poche un masque de cuir souple, s’en couvrit la face et pria son invitée d’en faire autant.

– Il ne serait pas correct d’entrer dans les locaux de la police à visage découvert, lui rappela-t-il.

Avec ce fichu culte du secret, tant prisé par la Sérénissime, on sortait des réunions sans en savoir davantage qu’avant d’y être entré.

Entre les bibliothèques, les librairies et les imprimeurs, ces volumes de papier relié pullulaient comme les mouettes à la pescaria à l’arrivée des pêcheurs de sardines.

La répression littéraire n’était pas d’une atroce férocité. Deux livres par an, quand on imprimait chaque jour de nouveaux titres sans permission… Autant dire que les écrits censurés circulaient en liberté. Chercher un ouvrage interdit revenait à fouiller un panier de crabes à la recherche d’une ablette

Les inquisiteurs décernaient le principal prix littéraire de Venise : la condamnation au bûcher. Pour les œuvres déclarées bonnes à brûler, c’était le succès assuré.

Il les quitta sur ces mots, jugeant qu’il en avait dit assez pour rendre sa motivation à un âne à trois pattes.

on pouvait tremper dans les pires manigances mais il fallait garder un extérieur immaculé.

Il en sortait de partout, c’était pire que les rats paracqua alta.

Je préfère affronter les Teutons plutôt que la colère des inquisiteurs.
– Vraiment ? Vous préférez la misère, le froid, la solitude, l’errance, le chou bouilli et la cuisine à la graisse de porc ?

L’île de Burano était peuplée de pêcheurs. Le rafistolage des filets avait conduit leurs épouses à élaborer un art du tressage qui avait fait de leur ville une capitale de la dentelle deux siècles plus tôt.

Quand on veut avoir la couleur des murs, il faut payer les murs, repartit la dentellière, qui n’était pas née du dernier crachin.

Cet homme fumait comme la cheminée d’un maître verrier de Murano.

À Venise, le mot « secret » signifiait qu’on ne devait rien répéter avant d’avoir prévenu qu’il était interdit de le faire. Nul n’était disposé à refréner ses envies de babillage, autant vouloir empêcher la marée de refluer dans les canaux.

Cela sentait la fin, donc le début d’autre chose, et tout ce qui était nouveau avait de quoi inquiéter les Vénitiens.

Il attendait son heure comme les crocodiles du Nil guettent, depuis les bouquets de papyrus, le vieil hippopotame échoué sur la rive à l’écart de la horde.

– Nous allons abattre cette forteresse.
– Avec quelles armes ? demanda Leonora.
– Avec des mots. C’est avec des mots qu’on fait tomber les forteresses.

Il n’est plus redoutable citoyen que celui sur qui ni l’argent ni la peur n’ont de prise.

Vous croyez que tous les vauriens coupent des bourses autour du Rialto ? Quand un bandit a de l’ambition, il aspire à gérer l’État.

– Il m’aime comme un mendiant aime ses puces, répondit Leonora : il me noiera dès qu’il aura le courage de prendre un bain.

On ne se fournissait pas en épices, chez Vidmani, on achetait du rêve et de l’exotisme en poudre, en bâtonnets et en granules.

 

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Vann, David «Sukkwan Island» (2010)

Auteur :

David Vann est né en 1966 sur l’île Adak, en Alaska, et y a passé une partie de son enfance avant de s’installer en Californie avec sa mère et sa sœur. Il a travaillé à l’écriture d’un premier roman pendant dix ans avant de rédiger en dix-sept jours, lors d’un voyage en mer, le livre qui deviendra Sukkwan Island. Pendant douze ans, il cherche sans succès à se faire publier aux États-Unis : aucun agent n’accepte de soumettre le manuscrit, jugé trop noir, à un éditeur. Ses difficultés à faire publier son livre le conduisent vers la mer : il gagnera sa vie en naviguant pendant plusieurs années dans les Caraïbes et en Méditerranée.
Après avoir traversé les États-Unis en char à voile et parcouru plus de 40 000 milles sur les océans, il échoue lors de sa tentative de tour du monde en solitaire sur un trimaran qu’il a dessiné et construit lui-même. En 2005, il publie A mile down, récit de son propre naufrage dans les Caraïbes lors de son voyage de noces quelques années plus tôt. Ce livre fait partie de la liste des best-sellers du Washington Post et du Los Angeles Times. Ce premier succès lui permet de gagner partiellement sa vie grâce à sa plume et il commence à enseigner. David Vann propose alors Sukkwan Island à un concours de nouvelles qu’il remporte et, en guise de prix, voit son livre publié en 2008 aux Presses de l’Université du Massachusetts. L’ouvrage est tiré à 800 exemplaires puis réimprimé à la suite de la parution d’une excellente critique dans le New York Times. Au total, ce sont pourtant moins de 3 000 exemplaires de cette édition qui seront distribués sur le marché américain.
Publié en France en janvier 2010, « Sukkwan Island » remporte immédiatement un immense succès. Il remporte le prix Médicis étranger et s’est vendu à plus de 300 000 exemplaires. Porté par son succès français, David Vann est aujourd’hui traduit en dix-huit langues dans plus de soixante pays. Une adaptation cinématographique par une société de production française est en cours.
David Vann est également l’auteur de « Désolations » , « Impurs » . En 2016 il publie « Aquarium » . Il partage aujourd’hui son temps entre la Nouvelle-Zélande où il vit et l’Angleterre où il enseigne tous les automnes la littérature.

 

Résumé : Une île sauvage du Sud de l’Alaska, accessible uniquement par bateau ou par hydravion, tout en forêts humides et montagnes escarpées. C’est dans ce décor que Jim décide d’emmener son fils de treize ans pour y vivre dans une cabane isolée, une année durant. Après une succession d’échecs personnels, il voit là l’occasion de prendre un nouveau départ et de renouer avec ce garçon qu’il connaît si mal. La rigueur de cette vie et les défaillances du père ne tardent pas à transformer ce séjour en cauchemar, et la situation devient vite incontrôlable. Jusqu’au drame violent et imprévisible qui scellera leur destin. Sukkwan Island est une histoire au suspense insoutenable.

Avec ce roman qui nous entraîne au cœur des ténèbres de l’âme humaine, David Vann s’installe d’emblée parmi les jeunes auteurs américains de tout premier plan.

Ce roman a remporté les prix Médicis étranger 2010, prix des lecteurs de L’Express, prix de la Maison du livre de Rodez, prix du Marais 2011 des lecteurs de la médiathèque L’Odyssée de Lomme. Depuis son formidable succès en France, ce roman a été traduit en dix-huit langues et est aujourd’hui disponible dans soixante pays du monde. Une adaptation cinématographique est en cours.

Mon avis : petit livre de 200 pages mais grand en émotion ! Huis clos entre un père et son fils. Le drame de l’incommunicabilité. Dès le début le fils est déstabilisé par la faiblesse et le manque de confiance en lui de son père. Un père qui n’arrive pas à assumer son rôle de père, un fils qui perd dès le début confiance en son père qui n’assure en rien (manque de préparation du projet, pleurs toutes les nuits).. Le tout dans un décor angoissant.. Alors mon enthousiasme est allé décroissant… Fascinée par la première partie, à laquelle j’ai adhéré à 100%, un peu moins emballée par la deuxième et très déçue par la fin. Mais je recommande toutefois de le lire jusqu’à la fin ! C’est pas long et les descriptions ( tant la nature que des sentiments et l’analyse psychologique) le méritent

Extraits :

Quelque part, il y a eu un mélange de culpabilité, de divorce, d’argent, d’impôts, et tout est parti en vrille.

il apercevait le bras de terre pareil à une dent scintillante qui jaillissait de l’eau agitée et un autre bras de mer menant à une île lointaine, à un rivage, à l’horizon, l’air limpide et clair, les distances impossibles à évaluer.

Il n’y a que des bouleaux et des épicéas à perte de vue. Quand je regardais par la fenêtre, j’aurais voulu voir d’autres espèces d’arbres. Je ne sais pas à quoi c’est dû, je ne me suis jamais senti chez moi toutes ces années, je ne me suis jamais senti à ma place nulle part. Quelque chose me manquait, mais j’ai le sentiment qu’être ici avec toi va tout arranger.

L’arbre s’abattit à l’opposé d’eux en s’écrasant à travers les branches et les feuilles tandis que les troncs voisins frémissaient sous le choc, l’air de badauds tremblants et sidérés attroupés autour d’un horrible spectacle, puis un étrange silence s’installa.

Il avança jusqu’à l’eau en posant un pied prudent sur les rochers humides, il entendait la pluie de toute part, comme un tissu sonore qui supplantait tous les autres bruits. C’était la seule odeur, aussi. Même lorsqu’il détectait l’arôme de la terre ou de la mer, les parfums dont il imaginait qu’ils étaient ceux des fougères, des orties et du bois pourri, ils faisaient partie intégrante de l’odeur de pluie.

Il voulait partir. Il voulait s’échapper. Mais à mesure que les heures passaient, il savait qu’il allait rester.

Affairés, l’esprit vide, ils œuvraient ensemble à rassembler leurs provisions, leur relation devenue soudain plus simple.

Observant l’ombre noire qui bougeait devant lui, il prit conscience que c’était précisément l’impression qu’il avait depuis trop longtemps ; que son père était une forme immatérielle et que s’il détournait le regard un instant, s’il l’oubliait ou ne marchait pas à sa vitesse, s’il n’avait pas la volonté de l’avoir là à ses côtés, alors son père disparaîtrait, comme si sa présence ne tenait qu’à la seule volonté de Roy

Une violente tempête s’installa le jour suivant. L’eau semblait se fracasser sur le toit et contre les murs en un rideau épais comme une rivière et non comme quelques gouttes portées par le vent tant le choc était puissant.

Ça souffle comme s’il ne devait pas y avoir de lendemain, fit son père. Comme si la pluie cherchait à effacer tous les jours du calendrier.

le sol était si détrempé qu’il avait l’impression de marcher sur des éponges

Elle était devenue une sensation, une part de son être qu’il ne pouvait suffisamment dissocier de lui-même pour y penser. Elle était un manque et un regret qui grossissaient en lui comme une tumeur

Et ses hurlements ne faisaient rien d’autre que se combler eux-mêmes, il était comme un acteur prisonnier de sa propre douleur, incapable de savoir qui il était véritablement ni quel rôle jouer.

 

 

Neuhaus, Nele « Les Vivants et les Morts » (2016)

5ème enquête de Oliver von Bodenstein et Pia Kirchhoff

Résumé : Au coeur de l’hiver, une vieille dame est tuée d’une balle dans la tête tandis qu’elle promène son chien dans un parc de la banlieue de Francfort. Trois jours plus tard, une autre femme est abattue avec la même arme à travers la fenêtre de sa cuisine, alors qu’elle est en pleins préparatifs de Noël. L’officier de police judiciaire Pia Kirchhoff comprend qu’elle peut dire adieu à son voyage de noces en Équateur : son collègue Oliver von Bodenstein va avoir besoin d’elle. Les victimes n’avaient apparemment aucun ennemi. Pourquoi, alors, fallait-il qu’elles meurent ? Ont-elles été choisies au hasard ? Lorsque d’autres morts surviennent, la peur se répand dans la population face à celui que la presse a déjà surnommé “le sniper du Taunus”. Pia et Oliver tentent désespérément de déterminer le mobile de celui qui s’est autoproclamé “le Juge”. En priant secrètement qu’il y en ait un, parce que rien n’est plus imprévisible qu’un homme qui tue sans discernement. Lorsque, aiguillés par les énigmatiques messages du meurtrier, les deux enquêteurs élargissent le champ de leurs investigations aux proches des victimes, ils mettent au jour une terrible tragédie humaine aux ramifications complexes. Dans ce nouveau roman, Nele Neuhaus plonge le lecteur dans les coulisses du don d’organes. Mettant en scène avec subtilité les défis auxquels doit faire face une médecine humaine, trop humaine, elle signe son roman le plus sombre et le plus terrifiant.

Mon avis : Je suis dérangée par ce livre. En effet l’enquête et l’intrigue sont passionnantes, et c’est je pense – après « Flétrissures » qui reste mon favori – le livre le plus angoissant et le suspense le plus abouti de cet auteur. Côté suspense, le livre est parfait. Une course contre la montre entre le tueur et la police, un esprit machiavélique, des fausses pistes totalement et parfaitement crédibles, une multitude de meurtriers potentiels, des rapports père-fille explorés par le menu, la confrontation entre le pouvoir et la justice, une analyse des valeurs humaines et des rapports humains poussée et anxiogène. Tout y est …

Reste que ce livre touche un sujet grave, le don d’organes, et cette façon de traiter le sujet me semble de nature à inciter les personnes à refuser d’être donneurs. Et cela me gêne profondément ! Alors si vous lisez ce livre, lisez aussi le magnifique roman de Maylis de Kérangal « Réparer les vivants » pour rétablir l’équilibre.

Extraits :

Assis à son bureau entouré d’étagères de livres jusqu’au plafond, il n’était plus que l’ombre grise de lui-même

Elle n’arrivait presque plus à comprendre pourquoi elle avait passé les vingt dernières années à travailler comme une dingue, au lieu de consacrer davantage de temps à sa famille et ses amis. Tout ce qui lui paraissait si important auparavant lui semblait désormais tellement banal.

Sa seule confidente était sa mère, et elle n’était plus là. La mort de maman avait ouvert la porte sur un vide en elle, un espace rempli chez les autres de beaux souvenirs et de belles expériences, d’amour, de bonheur, de partenaires et d’amis, de gens pour lesquels ils comptaient.

Seul le repli dans la routine l’empêchait de s’écrouler comme un château de cartes et de sombrer dans les flots noirs de l’effroi.

Toutes les blessures, même les plus profondes, guérissent un jour ou l’autre, du moment qu’on le veut bien.

Mon métier consiste à sauver des vies mais, malheureusement, je me situe toujours à la frontière ténue entre la vie et la mort, l’espoir et la déception.

Les gens à l’ego surdimensionné, tels qu’Andreas Neff, devaient être freinés, faute de quoi ils semaient la zizanie dans tout le groupe.

Elle s’affaissa en silence, comme si son corps était du flan.

Le cerveau humain était fait de telle sorte que, pour protéger l’âme, il effaçait les événements traumatisants ou les réduisait à l’état de fragments. C’est pourquoi la plupart des gens ne se souvenaient pas d’incidents qu’ils avaient vus ou même vécus, ce genre d’amnésie étant le plus souvent permanente.

elle n’arrivait pas à imaginer Nicole Engel dormant ailleurs que sur une sorte de chaise électrique qui lui permettait de repartir à la bataille, batteries rechargées, dès le lendemain matin.

Quelle plaie d’en être réduit à réagir au lieu d’agir.

Tu me manques, lui dit-il en la quittant. Sans toi, tout est deux fois moins bien.

Tout en longeant les allées de tombes dans la brume, sous des arbres nus dont l’humidité dégoulinait des branches, il songea à quel point l’âme humaine était étrange et imprévisible.

Depuis sa mort, je ne suis plus que la moitié de moi-même

Le patient, jusque-là pris en charge aux soins intensifs, se transforme d’un instant à l’autre en dépôt de pièces de rechange. Cœur, poumons, foie, reins, pancréas, une partie de l’estomac, des os, des tissus, les yeux – on a besoin de tout. Et il faut que ça aille vite.

Elle se regarda un court instant dans le rétroviseur, vit le chaos qui faisait rage en elle, deuil, chagrin, colère et douleur, tous ces sentiments qu’elle prenait soin de réprimer par peur de ne plus rien contrôler. Combien de temps tiendrait-elle encore, avant de s’effondrer comme un château de cartes ? Quand allait-elle perdre son énergie, sa parfaite maîtrise d’elle-même ?

Un chien aussi dangereux qu’une arme chargée. À l’instar de son maître.

La plupart des gens fêtaient le passage à la nouvelle année, bien entourés de préférence. Ils mangeaient, buvaient, faisaient comme s’il s’agissait d’une nuit très spéciale, alors qu’elle ne sortait pas de l’ordinaire.

Quel effet cela faisait-il d’apprendre que son conjoint, sa fille, sa mère ou son fils venait de mourir sans qu’on ait eu le temps de faire ses adieux ?

L’expression pire que la mort avait un grand fond de vérité. La perte en soi était une catastrophe qui ouvrait des blessures inguérissables, mais le sentiment d’en être responsable était un châtiment vraiment diabolique.

Le gène des lève-tôt. Je suis une alouette et tu tiens plutôt de la chouette.

Il aimait bien faire la vaisselle. C’était une tâche satisfaisante, comme nettoyer les vitres ou tondre la pelouse. On voyait le résultat tout de suite et on pouvait travailler en laissant errer ses pensées. Il appréciait cette petite maison, la simplicité, le retour à l’essentiel.

Le silence soudain était une tactique éprouvée. La plupart des gens ne savaient pas comment réagir, surtout après une joute verbale houleuse. Leur nervosité grandissait de minute en minute. Les pensées s’accéléraient, ils s’empêtraient dans leurs explications, justifications, excuses et mensonges.

“Une femme au-delà de trente ans a plus de chances d’être foudroyée que de retrouver un mari”, avait-elle prédit avec pessimisme.

 

Lien vers la présentation de la série : Oliver von Bodenstein et Pia Kirchhoff

Enard, Mathias « Boussole » (2015)

Prix Goncourt 2015

Résumé : La nuit descend sur Vienne et sur l’appartement où Franz Ritter, musicologue épris d’Orient, cherche en vain le sommeil, dérivant entre songes et souvenirs, mélancolie et fièvre, revisitant sa vie, ses emballements, ses rencontres et ses nombreux séjours loin de l’Autriche – Istanbul, Alep, Damas, Palmyre, Téhéran… -, mais aussi questionnant son amour impossible avec l’idéale et insaisissable Sarah, spécialiste de l’attraction fatale de ce Grand Est sur les aventuriers, les savants, les artistes, les voyageurs occidentaux. Ainsi se déploie un monde d’explorateurs des arts et de leur histoire, orientalistes modernes animés d’un désir pur de mélanges et de découvertes que l’actualité contemporaine vient gifler. Et le tragique écho de ce fiévreux élan brisé résonne dans l’âme blessée des personnages comme il traverse le livre. Roman nocturne, enveloppant et musical, tout en érudition généreuse et humour doux-amer, Boussole est un voyage et une déclaration d’admiration, une quête de l’autre en soi et une main tendue – comme un pont jeté entre l’Occident et l’Orient, entre hier et demain, bâti sur l’inventaire amoureux de siècles de fascination, d’influences et de traces sensibles et tenaces, pour tenter d’apaiser les feux du présent.

Mon avis : Dès la première page, le style est époustouflant.. Le souffle puissant, des phrases sont longues (très longues). Une vraie connaissance du monde arabe sous-tend le récit mais cela ne l’alourdit en rien … et je n’ai pas eu l’impression d’un étalage de connaissances inutile. Entre paradis artificiels et poésie, en compagnie de Flaubert et de Balzac, de Beethoven et de Schubert, des poètes persans et de Lamartine, des artistes italiens de la renaissance, je dérive …

Sur le tapis volant avec boussole, je pars, dans le temps et dans le monde, dans le monde littéraire, dans le monde des musiciens, des villes et lieux que je connais ou pas. .. Direction l’Autriche, ses légendes, ses châteaux (furieuse envie de visiter Graz; on part pour Istanbul ou Constantinople ce n’est pas la première fois que Mathias Enard m’y emmène) Au gré des fumeurs d’opium, on côtoie les poètes et les écrivains… Le style change en fonction des circonstances. A chaque fois qu’il nous parle de sa vie dans son appartement à Vienne et de ses voisins, le style littéraire fait place à la langue ordinaire et aux réflexions triviales. Un homme en fin de parcours, ses souvenirs, avec ses réflexions sur la fin de vie, la douleur …

J’ai adoré me retrouver à Alep,à Palmyre, à Téhéran, au Népal…  en compagnie du héros et de Sarah… J’ai eu l’impression de négocier, de me faire enfermer dans les ruines pour la nuit, de me trouver cloitrée pendant les émeutes, de chercher le calme et la paix.. J’ai imaginé la scène de Sarah allant faire pipi dans le désert, loin de tous les regards et qui voit une tête en train de regarder ses femmes… Mathias Enard fait vivre de façon magique des endroits qui n’existent plus, il évoque les ruines antiques là où sont maintenant des ruines « modernes »..

Dans la lignée des rêveries du Promeneur solitaire, des livres de Umberto Eco, je ne sais pas si je qualifie ce livre de Roman… malgré la partie roman d’amour … ce n’est pas un essai, c’est une nuit ou le cœur et l’esprit se laissent aller… passent en revue une vie qui va arriver à son terme… Je pense qu’il faut aimer la poésie, les belles envolées et les beaux textes, la musique des mots plus que l’histoire qui fait que le roman raconte une histoire pour l’apprécier, autrement on peut s’ennuyer en ayant l’impression qu’il nous passe par-dessus. Mélange de rêve et de réalité, de personnages ayant existé et de personnages fictifs, ou goules et vampires côtoient Marga d’Andurain, de contes, de légendes, de lieux de passé et du présent, toujours debout ou n’existant plus, … Moi il m’a scotché.. C’est par contre un livre à lire dans le calme, peut-être avec de la musique classique… Un de ces livres à lire en version papier ! Cela peut sembler étrange, mais certains livres (les polars) peuvent très bien se lire sur liseuse et d’autres, comme celui-là… ne passent pas en version numérique pour moi… La différence entre le livre qui se dévore et celui qui se savoure, se déguste… entre le fast-food et la gastronomie quoi.

La boussole s’affole, mais comme au final je n’ai jamais su n’en servir, peut m’importe de ne pas viser le Nord… ici la boussole montre l’Est, oriente vers l’orient, et je pense que qui n’est pas à la base fasciné par l’Orient, les poètes, ne rentrera pas dans le livre … Peu importe de tout comprendre ou pas.. il faut se laisser entrainer dans le souvenir des fous d’Orient, Rimbaud, Nerval… Qui a trop les pieds sur terre ne décollera pas…

L’occident et l’Orient ont besoin l’un de l’autre… Il faut rétablir la passerelle entre ces deux mondes ; ces mondes ont beaucoup échangé et ils doivent rester inséparables. Il ne faut pas oublier que les traces de l’Orient existent encore en Europe (Andalousie)

Sous l’influence de l’opium, on revisite le monde arabe, un monde bien plus divers qu’on pourrait l’imaginer et très riche culturellement pendant une nuit. Une nuit qui va être la somme de toutes les nuits d’un musicologue qui se sait au bout du voyage et se remémore son voyage personnel ; l’opium, c’est le plaisir du savoir, c’est le lien entre beaucoup de personnes qui ont visité l’Orient et que l’Orient a hanté. L’opium a toujours été exploré par les poètes et les voyageurs ; il faisait (fait ?) partie de la vie quotidienne. Survol, évocations, pistes à suivre,mélange de souvenirs et de savoir, mais c’est juste une rêverie jusqu’au bout de la nuit, à un moment spécial dans la vie d’un homme qui passe en revue sa vie et sa relation un peu spéciale avec une femme… C’est très dense, c’est un roman « savant » mais pas inaccessible. Je pense qu’il retrace les voyages de Mathias Enard qui a visité/vécu en Iran, à Istanbul… La description des lieux dépend de sa mémoire ; nostalgie d’endroits qui ont été détruits. On y parle du monde arabe au XIX et XX ème en un temps où le monde arabe est au cœur de l’actualité. Et c’est aussi un moyen de représenter l’Orient autrement que comme l’image qu’on donne aux infos. L’Orient antique c’est la culture, les anciennes civilisations. Et il y a un vrai plaisir du texte, de la langue ; des envies d’approfondir les chemins qui sont esquissés par l’auteur. Oui il est dense, oui Mathias Enard a une somme de savoir qui me dépasse largement, mais non je n’ai pas eu l’impression d’être noyée dans un essai sur tel ou tel sujet… je me suis laissé emporter… Certaines descriptions m’ont aussi bien amusées.. le listing tuberculose/syphilis est grandiose…

Bien sûr – je le redis –  je n’ai pas la science et les connaissances de Mathias Enard. Mais je me laisse emporter. Je découvre le poète Germain Nouveau, je me promène avec plaisir au milieu des tombes des cimetières parisiens, je me remémore les grands événements… Je lis avec pour compagnon « Wikipedia », alors bien sûr, ce n’est pas un livre que j’ai pu dévorer d’une traite. D’ailleurs est-ce le but ? Je ne sais pas si j’avais envie d’arriver au bout de la nuit de Franz Ritter…

C’est qu’ils sont tous là, les poètes et écrivains de ma jeunesse… Nerval, Rimbaud, Verlaine, Apollinaire, Châteaubriand, Malraux, Loti, Flaubert, Balzac, Hesse.. Et les souvenirs de mes années d’étude remontent aussi… avec tous mes amis qui avaient fui l’Iran …

Et envie de découvrir ou redécouvrir Georg Trakl , Al Sayyab, Omar Khayyām, Massoudi, Ella Maillart , Alexandra David-Néel, Ibn Nagrila , Pessoa, de Visiter la Ville de Graz, Istanbul…

Les autres livres de cet auteur que j’ai lus  étaient nettement plus abordables et plus faciles à lire (« Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants », « Rue des voleurs »), mais j’ai beaucoup aimé celui-ci… avec sa boussole qui montre l’Est…

Extraits:

je vous propose quelques extraits .. il y a tellement de belles phrases…

Quelle mémoire dans les songes. On s’éveille sans s’être endormi, en cherchant à rattraper les lambeaux du plaisir de l’autre en soi. Il y a des recoins faciles à éclairer, d’autres plus obscurs

ces territoires d’enfance me provoquent une terrible douleur, peut-être à cause de leur disparition brutale, qui préfigure la mienne, la maladie et la peur

j’essaye de fermer les yeux mais j’appréhende ce face-à-face avec mon corps, avec les battements de mon cœur que je vais trouver trop rapides, les douleurs qui, lorsqu’on s’y intéresse, se multiplient dans tous les recoins de la chair

C’est chose étrange que la mémoire ; je suis incapable de retrouver son visage d’hier, son corps d’hier, ils s’effacent pour laisser la place à ceux d’aujourd’hui, dans le décor du passé

Ses livres et ses images sont dans sa tête ; dans sa tête, dans ses innombrables carnets. Moi les objets me rassurent. Surtout les livres et les partitions. Ou m’angoissent. Peut-être m’angoissent-ils autant qu’ils me rassurent

parfois, ce qui était un peu déprimant, j’avais l’impression que mes considérations étaient comme le Bosphore – un bel endroit entre deux rives, certes, mais qui, au fond, n’était que de l’eau, pour ne pas dire du vent

C’est agréable de retrouver par surprise cette chère écriture, à l’encre, un peu pressée, un peu difficile à lire mais tendre et élégante – aujourd’hui que les ordinateurs ont pris le dessus, on voit rarement la calligraphie de nos contemporains, peut-être la cursive manuscrite va-t-elle devenir une forme de nudité, une manifestation intime et cachée, dissimulée à tous sauf aux amants, aux notaires et aux banquiers

Elle a tourné le visage et m’a souri ; j’ai prié pour qu’Aphrodite ou Ishtar transforme notre abri en rochers, nous rende invisibles et nous laisse là pour l’éternité, dans ce recoin de bonheur que j’avais fabriqué sans le vouloir

“L’Europe est un gisant qui repose sur ses coudes”, écrit Fernando Pessoa dans Message

Il y a tout l’univers dans une bibliothèque, aucun besoin d’en sortir

Des tuberculeux et des syphilitiques, voilà l’histoire de l’art en Europe – le public, le social, la tuberculose, ou l’intime, le honteux, la syphilis. Plutôt que dionysiaque ou apollinien, je propose ces deux catégories pour l’art européen. Rimbaud : tuberculeux. Nerval : syphilitique. Van Gogh ? Syphilitique. Gauguin ? Tuberculeux. Rückert ? Syphilitique. Goethe ? Un grand tuberculeux, voyons ! Michel-Ange ? Atrocement tuberculeux. Brahms ? Tuberculeux. Proust ? Syphilitique. Picasso ? Tuberculeux. Hesse ? Devient tuberculeux après des débuts syphilitiques. Roth ? Syphilitique. Les Autrichiens en général sont syphilitiques, sauf Zweig, qui est bien sûr le modèle du tuber­cu­leux. Regardez Bernhard : absolument, terriblement syphilitique, malgré sa maladie des poumons. Musil : syphilitique

J’étais surpris par le nombre de chats qu’on trouve dans les cimetières parisiens, compagnons des poètes morts comme ils l’ont toujours été des vivants

Les livres et les papiers s’y accumulent avec la force d’une marée montante dont on attendrait vainement le jusant. Je déplace, j’ordonne, j’empile ; le monde s’obstine à déverser sur mon minuscule espace de travail ses tombereaux de merde. Pour poser l’ordinateur je dois chaque fois pousser ces déchets comme on balaye un tas de feuilles mortes. Publicités, factures, relevés de comptes qu’il faut trier, classer, archiver. Une cheminée, voilà la solution. Une cheminée ou une déchiqueteuse à papier, la guillotine du fonctionnaire

“Il faut toujours s’intoxiquer : ce pays a l’opium, l’Islam le haschisch, l’Occident la femme. Peut-être l’amour est-il surtout le moyen qu’emploie l’Occident pour s’affranchir de sa condition d’homme”, écrit Malraux dans La Condition humaine

Mon opium à moi, ce sont ces textes et ces images que je vais chercher chaque jour dans les bibliothèques parisiennes, ces papillons de mots que je collectionne, que j’observe sans penser à autre chose, cette mer de vieux livres dans laquelle je cherche à me noyer

Mon Dieu mon Dieu que répondre, que répondre, convoquons le djinn Google comme le génie de la lampe

 

 

Neuhaus, Nele « Méchant loup » (2014)

Série : Oliver von Bodenstein et Pia Kirchhoff

Tome 04 : Méchant loup (2014)

Résumé : Le commissaire Oliver von Bodenstein et sa collègue Pia Kirchhoff sont confrontés à deux enquêtes à première vue fort différentes. La très jeune fille morte, apparemment torturée et violée, repêchée dans le Main, semble être tombée de la lune. Personne n’a signalé sa disparition et la police n’a aucune piste. Mais concernant Hanna Herzmann, la célèbre présentatrice d’une émission people, sauvagement agressée, les pistes foisonnent, tant cette carriériste sans scrupule est détestée aussi bien par ses collègues de la télévision et les victimes de ses émissions que par son ancien mari ou encore par sa fille adolescente.

Un homme fait vite figure de coupable idéal : un brillant avocat condamné pour le viol de sa fille. Non seulement il vit dans un camping près de l’endroit où a été trouvée la jeune noyée, mais il semble qu’il soit l’amant d’Hanna. Bientôt, pourtant, un meurtre affreux rebat les cartes et relance l’enquête…

Avec son intrigue surprenante, sa construction d’une précision horlogère et ses personnages inoubliables qui nous touchent parce qu’ils nous ressemblent, Méchant loup explore avec colère les noirceurs de la pédophilie.

Mon avis : Ah oui ! j’ai retrouvé ce que j’avais aimé dans les deux premiers. Le côté psychologique et l’étude des personnages. Une plongée sombre dans le monde de la manipulation, des violeurs d’enfants, des dégâts causés par les pédophiles, des réseaux d’influence… Il y a très très longtemps, j’avais lu un roman de Flora Rheta Schreiber « Sybil », paru en 1973, qui racontait l’ « histoire vraie » de Sybil, aux 16 personnalités, le concept de personnalité multiple, aujourd’hui appelé trouble dissociatif de l’identité, caractérisé par la présence de plusieurs identités ou « états de personnalité » distincts qui prennent tour à tour le contrôle du comportement d’une personne..

C’est un tout tout bon Nele Neuhaus !

Extraits :

Mais rien dans la vie ne dure comme le provisoire

Le milieu de la télévision était impitoyable : les hommes pouvaient avoir des cheveux gris mais, pour les femmes, ils étaient synonymes de relégation progressive dans les émissions culturelles ou culinaires de l’après-midi

Vêtus de combinaisons de protection blanches qui les faisaient ressembler, sous la lumière crue des projecteurs, à deux Martiens sur une scène flottante, chacun pointait un doigt accusateur vers l’autre comme des comédiens amateurs, le premier avec une arrogance altière, le second avec une colère noire.

Toute sa vie, elle avait considéré les obstacles et les problèmes comme des défis et des motivations, pas comme une raison de faire l’autruche. Et la douleur relevait uniquement du mental à condition de ne pas se laisser impressionner

..elle pouvait suivre une discussion en silence très longtemps mais quand elle ouvrait la bouche, ses paroles atteignaient leur cible avec la précision implacable d’un missile de longue portée et avec la plupart du temps un résultat tout aussi dévastateur

Ce réflexe de se défausser sur les autres est un signe du complet déclin de la moralité de notre société.

Politesse et courtoisie n’avaient pas cours dans le combat urbain pour une place de parking

Tu sais être persuasive même quand tu n’es pas persuadée de la chose toi-même.

Mais une des raisons qui lui faisaient aimer son travail, si frustrant et déprimant qu’il pût être, c’est qu’en élucidant les circonstances de leur mort elle avait le sentiment de respecter les victimes et de leur rendre ainsi un peu de leur dignité. Car qui a moins de dignité qu’un cadavre sans nom, qu’un homme à qui on a volé son identité, qu’on a enfoui quelque part ou simplement jeté comme un déchet biodégradable. Aucun destin n’est plus triste que de pourrir dans un appartement pendant des semaines ou des mois et de ne manquer à personne

— On ne montre pas les gens du doigt, la réprimanda Pia.

— Avec quoi alors ? demanda Lilly.

Elle était rationnelle et discrète. Elle ne faisait pas partie de ces femmes qui se plaignent auprès de leurs amies. Dès son plus jeune âge, elle avait été habituée à garder ses problèmes pour elle et cela lui coûtait beaucoup d’en parler. Elle préférait évacuer ses soucis en étant continuellement affairée et, jusque-là, ça lui avait assez bien réussi

La pensée lui traversa l’esprit quand des mains lui attrapèrent les bras. À la vitesse de l’éclair, elle se pencha en avant et fit en même temps un pas en arrière. L’agresseur desserra son étreinte si bien qu’elle put se retourner et lui envoyer son genou dans les parties

si à l’extérieur elle ressemblait à une souris grise, elle était à l’intérieur un véritable cerbère au cœur de pierre, incorruptible.

Il avait perdu le contrôle de son existence et il ne pouvait rien contre ça. Son autonomie appartenait au passé, son couple était ruiné, sa réputation irrémédiablement détruite. Tout ce qui avait constitué sa personnalité et sa vie, son identité même, lui avait été retiré en même temps que sa chemise, son costume et ses chaussures

Des lambeaux de souvenirs virevoltaient dans sa tête, pareils à des chauves-souris. Des images fugitives, fragmentaires s’amalgamaient puis se fractionnaient

Malgré son professionnalisme, elle ne pouvait pas rester indifférente à la souffrance humaine à laquelle elle était confrontée chaque jour et son jardin était le meilleur remède à son travail. En taillant ses rosiers, dépotant ou arrosant, elle pouvait échapper à ses pensées, se détendre et reprendre des forces

Des lambeaux de souvenirs brillaient dans le brouillard de son esprit, importuns et épars

 

Lien vers la présentation de la série : Oliver von Bodenstein et Pia Kirchhoff

Neuhaus, Nele « Vent de sang » (2013)

Série : Oliver von Bodenstein et Pia Kirchhoff

Tome 03 : Vent de sang (11.2013)

Résumé : Le premier mort s’appelle Grossmann. Meurtre ou accident, l’affaire serait banale si l’homme n’était pas le veilleur de nuit de la société WindPro qui s’apprête à construire sur le Taunus un parc d’éoliennes, un projet combattu par une association de riverains. Deux hommes ont pris la tête des opposants : Ludwig Hirtreiter, qui refuse de céder une prairie nécessaire à WindPro malgré l’offre très généreuse de trois millions d’euros qui lui est faite ; et Jannis Theodorakis, sous couvert d’écologie. La confrontation est âpre, et lors d’une réunion consacrée au projet, une rixe éclate. Une femme décède. Le commissaire Oliver von Bodenstein, présent, est blessé. La situation ne cesse de s’envenimer et, bientôt, un deuxième meurtre est commis. Entravés par la duplicité des protagonistes prompts à dissimuler leurs motivations profondes derrière la commode façade de convictions éthiques ou morales, Bodenstein et Pia Kirchhoff doivent faire face au vent meurtrier qui semble s’être abattu sur la région du Taunus.

Sur fond de débat autour de l’avenir du climat, Nele Neuhaus compose une fois encore un roman policier d’une maîtrise remarquable. Des données trafiquées par les climatologues aux intérêts mercantiles d’hommes d’affaires sans scrupules, elle met en scène des personnages profondément ambigus dans une société en totale perte de repères.

 

Mon avis : Moins emballée que par les deux précédents car je n’ai pas accroché avec les personnages. Le tandem Oliver-Pia est un peu en froid et les autres pas aimables. Mais le contexte est intéressant et lève le voile sur un sujet bien d’actualité… le bien fondé des champs d’éoliennes sont d’actualité dans bien des pays, alors c’est intéressant d’en apprendre un peu sur le sujet. Mais heureusement, il y a autre chose que des débats écologiques… Et une interrogation sur la motivation des scientifiques, sur la politique… Et c’est en plus un vrai polar, avec des personnages complexes, des non-dits, des vrais méchants, des vrais naïfs… de tout quoi..

 

Extraits :

Bizarre que les parents ne s’occupent de toi que lorsque tu fais quelque chose d’interdit

Quand les femmes tuent, c’est la plupart du temps pour mettre un terme à une situation insupportable. Les hommes au contraire tuent par colère, par jalousie ou par peur d’être abandonnés.

Sa mère riait de son rire faux. Elle le sortait même quand il n’y avait pas de quoi rire, dès qu’il y avait un spectateur devant qui jouer son rôle de femme heureuse. Quand elle ne se sentait pas observée, elle pleurnichait. Ou bien elle buvait en secret de la vodka dans des verres à eau. Elle se mentait à elle-même.

Son rire à lui aussi était faux. Sous sa gaieté de façade bouillonnaient la frustration et une colère qui parfois explosait. Uniquement lorsqu’il n’y avait personne pour le voir et l’entendre, bien entendu.

Comme la mort des forêts et la couche d’ozone ne suffisaient plus pour effrayer les gens et les contrôler, une catastrophe climatique dont on rendait les hommes responsables tombait à point. Au nom de la protection du climat, on peut justifier aujourd’hui toutes les interdictions et toutes les augmentations d’impôts. Les puissants de ce monde ont trouvé un nouvel ennemi formidable qui menace toute l’humanité et qui ne s’appelle plus Union soviétique ou armes atomiques mais dioxyde de carbone

Il y avait donc des gens qui, à cette époque où chacun était supposé être joignable, pouvaient se payer le luxe de n’avoir pas de téléphone mobile. Incroyable mais vrai.

 

Lien vers la présentation de la série : Oliver von Bodenstein et Pia Kirchhoff

 

Lange, Éric «Le Sauveteur de touristes» (03.2015)

Lange, Éric – «Le Sauveteur de touristes» (03.2015)

L’auteur : Éric Lange est animateur-journaliste-chroniqueur radiophonique depuis une trentaine d’années. On l’a croisé sur RFM, Skyrock, Europe 2, Fun Radio, Médi 1 et plus récemment sur Le Mouv’ et France Inter pour l’émission « Allô la Planète ». Il a parcouru le monde en tous sens, en a fait le tour plusieurs fois, s’est posé à Tanger, New York et Paris.

Avec « Le Sauveteur de touristes », il nous livre une histoire au croisement du thriller, du carnet de route et de l’aventure.

Résumé : Je suis le sauveteur de touristes. C’est mon métier, une sorte de détective privé ne travaillant que sur des affaires de touristes en perdition. Les cas les plus courants sont les emprisonnements pour trafic et consommation de drogues illégales, mais les plus intéressants sont les disparitions, volontaires ou non. Cette histoire est celle de ma première enquête. Elle m’entraîne à New York, Bangkok, Goa, Tanger et Alice Springs, à la recherche d’Émilie. Émilie, la fille qui peut détruire notre monde. Si elle le veut.

Mon avis : Catalogué «Thriller». Ca commence fort ! Dans le feu de l’action dès le début  : un journaliste de terrain se trouve sur place au moment où un attentat à la voiture piégée se produit… carnage. A ce moment précis il se voyait proposer un « scoop » filmé par un combattant. Le décalage entre le reporter et la suffisance complaisante du patron de presse qui voit dans ces images autre chose que le témoignage de la réalité, pour qui ce n’est pas de l’information mais un moyen d’influencer, de manipuler, de gagner de l’argent va faire disjoncter le journaliste. Celui qui s’attaque au système a le choix : être écarté à vie et réduit au silence ou être broyé … Mis sur la touche, seul, privé de ses amis et de son moyen de subsistance, il va se relever et changer de voie. Et la solution lui est proposée par un agent secret : au lieu d’enquêter pour la presse, il va le faire pour le compte de privés. Même job, mêmes contacts, bien payé… Direction Bangkok. Et comme l’auteur est un bourlingueur, il commente les pays qu’il traverse pour son enquête et ne mâche pas ses mots, soulevant le joli voile pour touristes afin de révéler la vérité qu’il y a derrière…Les descriptions des lieux sont évocatrices et on voit la « photo » de ce qu’il décrit..
On parcourt …en 200 pages on passe des Balkans à la Thaïlande, puis on passe par New York et on atterrit en Inde, à Goa, on passe par le Maroc (Tanger) , l’Australie… (et à chaque fois un mini cours d’histoire- les bordels thaïs, les douanes américaines, les géants de l’informatique, les hippies, les différentes sortes de drogues, d’hallucinations, de croyances – pas top l’envers du décor des destinations qui font rêver le touriste lambda. Le tout mené sur un rythme d’enfer. Pas le temps de se remettre du décalage horaire … L’enquête n’attend pas… 15 jours pour la boucler. On croise des personnages atypiques qui font le sel de l’histoire (des anciens journalistes, des siamois hackers de génie, une sorte de chaman,  « le sâdhu », ) .
Les personnages sont tous décrits, avec des petites touches locales qui nous mettent dans le bain.
Et partout l’importance de l’informatique, des réseaux sociaux, de l’argent ; et aussi l’importance de la déconnection, des archives manuelles, de la foi en l’homme, de l’importance de la confiance, des traditions, des croyances, de la connaissance du terrain et des mœurs locales, et des esprits… présents et connectés avec l’humain, la terre, le ciel, l’univers..
Passé un très bon moment. Ce qui est prometteur c’est que ce premier roman pourrait bien déboucher sur une série…

Extraits :

Il ne connaît pas la langue du pays, ses lois, ses réalités sociales ou politiques, la valeur de l’argent, il ne sait rien, c’est un enfant équipé d’une carte de crédit et du numéro gratuit de Mondial Assistance collé dans son portefeuille.

Je décide de me recoucher, profiter du calme qui s’annonce pour grignoter du repos

Elle est éparpillée, la foule. Au sens propre. Des membres jonchent la chaussée.

Il existe un taux de dangerosité sur les champs de bataille, sans doute fixé par les compagnies d’assurances, au-delà duquel les dirigeants des médias, comme ceux des autres sociétés étrangères implantées dans le pays concerné, rapatrient leurs salariés et de toute évidence, nous l’avions atteint.

La barbarie passe mieux quand elle est lointaine, quand les autres la pratiquent, des Noirs ou des Arabes, des Asiatiques aussi, on se sent moins concernés, protégés par notre différence.

C’est une caractéristique de son métier, on ne le remarque pas. Ils sont sûrement formés pour ça dans les centres où l’on fabrique des agents, ils savent comment se vêtir, se tenir, se coiffer pour se fondre dans le décor.

Nous avons tous une existence numérique et comme dans la vie réelle, effacer complètement cette existence est impossible, il reste forcément des traces, sinon des éléments oubliés, au moins des indices permettant de savoir si l’effacement a été réalisé.

J’entre dans le film, dans les centaines de films vus et revus depuis l’enfance utilisant cette ville comme décor, et quand on y déambule « pour de vrai », elle offre la délicieuse sensation d’être soi-même un héros de cinéma.

L’élite est formée d’un mélange ethnique, mais uniformisé par les apparences vestimentaires, car les élus mâles et femelles venus du monde entier et de toutes les teintes possibles, gomment leurs différences derrière des costumes Armani et des ensembles Prada.

Goa est une légende, une terre pour les Dieux que les hommes ont volée.

C’est l’Inde qui me sauve. Elle est faite comme un mille-feuille. Chaque époque se posant sur la précédente sans l’effacer complètement. Vivre dans ce pays, c’est côtoyer tous ces mondes qui cohabitent bizarrement.

Vous devez comprendre que le hasard est une invention occidentale

Tanger, la ville bien placée, tout en haut de l’Afrique, juste en face de l’Europe, porte entre les deux mondes, point de passage obligé pour tous les trafics d’un continent à l’autre, l’alcool, l’argent, la traite des êtres humains, les armes, le hachisch jusqu’aux producteurs de cocaïne sud-américains qui profitent à leur tour des ancestraux canaux africains pour pénétrer le vieux monde.

 

L’adrénaline est magique, elle débranche les émotions, la réflexion et renforce la décision immédiate, on agit sans hésiter, sans penser et on ne faiblit pas, le corps obéit aux injonctions de l’instant.

Il se précipite doucement, manœuvre pas évidente que les loufiats de luxe maîtrisent parfaitement.

D’où ma théorie : quelque part dans l’univers, une planète a explosé et un morceau est venu jusqu’à nous après un voyage dans le grand vide de l’espace. Il est tombé dans le Pacifique et c’est l’Australie. Si la terre est parfois si rouge, les arbres bleus et les animaux étranges, c’est parce que la vie s’y est fabriquée avec des éléments venus d’ailleurs. Voilà.

Ce sont des esprits qui ont façonné la terre et tout ce qui y vit. Ces esprits vivent dans le monde des rêves et nous sommes connectés à eux. Chaque créature, chaque brin d’herbe, chaque pierre vient du monde des rêves et existe parce qu’un rêve de chacun existe…

« Et il te suffit de trouver le rêve dont tu es issu. »

C’est toujours la même histoire avec les déserts. Ils sont censés être vides mais on croise du monde tout le temps.

Je suis à Doha, au Qatar.
Rien ne semble vrai ici, c’est un décor posé sur le désert.

Incardona, Joseph «Derrière les panneaux, il y a des hommes » (2015)

Résumé :

Pierre a tout abandonné, il vit dans sa voiture, sur l’autoroute. Là où sa vie a basculé il y a six mois. Il observe, il surveille, il est patient. Parmi tous ceux qu’il croise, serveurs de snack, routiers, prostituées, cantonniers, tout ce peuple qui s’agite dans un monde clos, quelqu’un sait, forcément.

Week-end du 15 août, caniculaire, les vacanciers se pressent, s’agacent, se disputent. Sous l’asphalte, lisse et rassurant, la terre est chaude, comme les désirs des hommes. Soudain ça recommence, les sirènes, les uniformes. L’urgence. Pierre n’a jamais été aussi proche de celui qu’il cherche.

– Grand Prix de Littérature Policière 2015

L’auteur en parle :

Enlèvement d’enfant sur une aire d’autoroute le 15 aout. C’est peut-être la tragédie la plus grande qui puisse arriver et le personnage principal est sûr que cela n’est pas un cas isolé. Roman très documenté sur l’enlèvement. Et quand il y a disparition, il y a la lutte contre le temps…

Galerie de personnages … la psychologie des personnages passe avant l’intrique… c’est plus un roman noir car on connaît le coupable dès le début.

Unité de lieu : l’autoroute… un non-lieu, lieu de passage mais où les gens vivent ; la civilisation de l’autoroute (la voiture est un pilier de cette vie, qui a engendré le passage des personnes et des biens.. la chaleur est étouffante… Quand on est sur l’autoroute, on est pris en otage… il y a des grillages, on est « prisonniers », on passe des heures bloqués dans les bouchons… Et là ou passe l’autoroute, il y a eu destruction de la nature.

L’autoroute : élément architectural majeur du XXème siècle … Pour les construire on fait des trouvailles que l’on les enfouit de nouveau.

Allégorie d’un monde en bout de course, en surchauffe, qui tourne en rond. On est dans une société qui va mal, ou tout se déglingue ; sous le vernis social … il y a un homme viscéral…

Dans le livre, il y a toujours un truc qui coince… dans la vie de tous… même des gendarmes..

La capitaine qui est en charge de l’enfant est une femme sans enfant… Une femme, dernier rempart avant que tout bascule… Toucher aux enfants est une chose qui n’est pas tolérable.. Cela réveille les haines et les consciences…

La littérature se croise avec la littérature (3 livres avec des personnages du livre de François Bon) et la nouvelle de Julio Cortazar (L’autoroute du Sud)

Mon avis :

Très mitigée.. pas du tout aimé le style d’écriture..   Un gros OUI pour le FOND , un gros NON pour la FORME

Grand Prix de Littérature Policière 2015… tout un programme. Gâché par le sordide de l’écriture (mais je suis une délicate) Mis à part quelques belles phrases le style d’écriture choisi à dessein est tellement trivial, grossier, vulgaire que cela m’a agressé et que j’ai plusieurs fois hésité à poursuivre. Et pourtant … le microcosme de l’autoroute, les personnages paumés qui gravitent le long des voies, les gens qui habitent dans ce huis-clos qu’est le monde autoroutier… Cette tragédie et la profondeur des personnages, tout y est… le roman est puissant, les personnages justes, l’ambiance glauque à souhait, la description documentée du monde de l’autoroute criant de vérité et totalement hallucinant … Déshumanisés, désespérés, laissés pour compte se côtoient. L’idée est géniale… mais tout a été gâché par l’avilissement des personnes, le rapport continuel avec la dégradation des personnes… Je veux bien croire que les gens en bout de course se laissent aller… mais pas comme ça…  misère, désespoir, laisser-aller certes mais ce sexe sale et violent, est-ce vraiment nécessaire … peut-être que je vis trop au pays des « bisounours » … mais comme le but recherché était de déstabiliser et de choquer… je dois reconnaître que l’objectif est atteint… Lisez-le, mais sachez que certaines scènes peuvent choquer…

Extraits :

Vue d’une certaine hauteur, l’humanité est émouvante

Il lit beaucoup. Revues spécialisées de toutes sortes, sites internet, blogs. Ce qui l’intéresse, c’est l’information.

Nous vivons dans un monde chrétien. Mais pas forcément un monde de bonté.

Le « jamais autant » n’est pas beaucoup, mais c’est tout ce qui lui reste à donner à cet homme.

« vivre » est un mot trop connoté d’optimisme.

La vie continue autour de lui. D’autres gens, d’autres problèmes. Le malheur est égoïste.

Pascal est un marin du bitume.
Bientôt, il va prendre la route.

Elle voudrait faire le vide, mais « faire le vide » équivaut souvent à réfléchir. Même en dormant, elle a l’impression de réfléchir. Soucis récurrents se transformant en rêves, demi-sommeil agité des individus sous pression. Et puis le réveil comme une libération avant le pire.

Comme si les humains avaient besoin du fléau pour réaliser ce qu’ils sont en train de perdre.

Ces deux-là dialoguent sans même avoir à parler.
Ils se comprennent, bien sûr. En silence.

Comment faire pour connecter le vide avec du rien ?

Chacun dans sa tête, éloignés l’un de l’autre

Consciente des bons moments qu’il faut savoir prendre, goûter, préserver dans l’océan du malheur potentiel qui nous entoure.

Si elle était une femme fontaine, il y a longtemps qu’elle se serait noyée.

Elle est le déchet d’une étoile morte brillant encore à des années-lumière, froide à elle-même car tout ce qu’elle avait à donner a été brûlé.

S’il y a un secret, il est dans l’envie.
« Avoir envie de » est un bon point de départ.

Contrairement à ce que la notion d’intuition suggère – c’est-à-dire qu’elle ne serait pas la conclusion d’un raisonnement conscient – l’intuition est la conscience portée au maximum de son potentiel.
Convergent : sensibilité, expérience, connaissance, logique, capacité d’analyse.
Nommer ce point d’intersection est impossible, encore moins l’expliquer.
D’où le terme d’intuition.

Un mur, ce n’est rien à côté de l’indifférence. Un mur, ça se creuse, ça se contourne, ça se franchit. Un mur est un obstacle. L’indifférence est un néant, le zéro de l’infini.

une lutte incessante avec un temps dont il est parfois difficile de faire bon usage tellement on ne sait pas quoi en faire.

Le mensonge, c’est l’ailleurs, c’est là où les gens veulent être

Ils se souviennent l’un de l’autre sans savoir d’où ni pourquoi.
Deux âmes vieilles ayant gardé la trace d’un regard.
Leurs yeux ne se quittent pas.

Comment lui dire que, passé un certain seuil de souffrance, on devient un chien fou, qu’il n’y a plus de lien social, qu’il n’y a plus de lois, qu’il n’y a plus rien à respecter si ce n’est la soif du mal.

tout système clos porte en lui son désordre. Et croît avec le temps.

 

(image : Brandon Kidwell)

Rambaud, Patrick « Comme des rats » (1980)

L’auteur : Patrick Rambaud est journaliste, scénariste, essayiste, pasticheur, romancier. Il a écrit plus d’une trentaine de livre, parmi lesquels La Bataille, Grand prix du roman de l’Académie française et Prix Goncourt en 1997, et Il neigeait (Grasset, 2000).

Résumé : Ce deuxième roman de Patrick Rambaud, initialement publié en 1980, prend pour cadre le quartier des Halles au moment de leur destruction et de l’ouverture de Rungis. Ses personnages sont les rats du quartier, jusque-là épanouis dans ce domaine qui étaient le leur, et à présent chassés par le cataclysme. Nous partageons les aventures du terrible Gasparino, le guerrier costaud et sanguinaire, de son compagnon le rusé Eugène, de Hubert, le solitaire, soumis pendant un temps aux expériences d’un laboratoire de cosmétiques, et qui finira dévoré par son propre fils. Nous les suivons dans les caves, les égouts, les galeries du métro, à travers les mille dangers de la surface, service de dératisation ou camions frigorifiques. Très documenté, et à déconseiller aux personnes phobiques, ce roman en arrive à conclure qu’au fond la vie des humains n’est pas essentiellement différente. (Le Livre de Poche n°30021 187 pages)

« Ce livre est un roman de mœurs et d’aventures. Il raconte l’histoire vraie d’une lignée de rats d’égouts parisiens. Pour l’écrire, j’ai interrogé des experts, j’ai recueilli des témoignages, j’ai lu des livres, des articles et des dépêches d’agence. J’ai même rencontré quelques rats près de l’église Sainte-Eustache, à l’époque du chantier géant des Halles. Passée la répulsion ordinaire aux Occidentaux, j’ai d’abord cru que l’existence courte et rude de ces animaux ressemblait à celle de nos grands ancêtres, des costauds un peu cannibales qui vivaient dans la peur et risquaient la mort pour un steak de mammouth. Regardant mieux, je me suis demandé combien d’entre nous vivaient autrement que des rats. L’homme et le rat sont les seuls animaux qui dévorent leurs semblables. » Patrick Rambaud

Mon avis : J’avais lu il y a longtemps les deux volumes de Bernard Lenteric sur les rats (« L’Empereur des rats » et « Le Prince Héritier »)- Cette lecture m’avait captivée à l’époque… ; plus récemment, Pierre Raufast parle des rats-taupes dans son «La fractale des raviolis» (2014) que je viens de terminer… alors j’ai eu envie de relire un livre sur le sujet de ses bestioles… (tout comme dans la fractale, une histoire en appelle une autre… )

Alors heureusement que le livre est court car il est terrifiant. Il est malsain… Alors d’accord, les hommes et les rats dévorent leurs semblables pour Rambaud… Mais cela va plus loin… J’y ai vu le parallèle entre les bandes de jeunes désœuvrés de banlieue, la jouissance de la bagarre, la justification du vol et du viol, l’explication du manque de respect dans la société. J’ai vu la haine de l’étranger qu’il faut chasser et faire disparaître, la loi du plus fort… et aussi la facilité induite par la prise en charge qui permet de vivre (mal certes) mais sans se fouler… Quelques petits désagréments, une perte de liberté, quelques petites concessions, mais finalement être rat de labo, cela permet de ne rien faire et de manger – ce qu’on vous donne – et de dormir au sec… Le conditionnement des plus faibles par la société, la perte d’autonomie, la facilité… On transpose en politique et à moi la peur… la soumission est là… Le manque d’espoir, de lumière, le pessimisme et la noirceur de ces portraits, ou tout n’est que peur, roublardise, suspicion, méfiance, agressivité est effrayant… peut-être pas totalement faux.. mais si c’est ainsi qu’il voit la jeunesse et la vie.. c’est triste et glauque…

Extraits :

Ici on ne connaît pas d’affection véritable, aucune complicité, les cris d’amour ressemblent à des réflexes : on s’aime vite et à la saison, tant mieux si la saison revient souvent, ou tant pis. Ces bêtes sont indifférentes à autre chose qu’à l’envie brutale. Avec ça, les rats ne prennent jamais le temps, la peur les tiraille, ils s’épuisent en mouvements inutiles. Seule une loi de survie les pousse à s’entraider.

les rats demeurent avec les Gros les seuls animaux qui se battent sauvagement entre clans.

Un immeuble, du point de vue d’un rat, se compose essentiellement de trous, de tunnels, de doubles plafonds, de planques sous les meubles.

car les rats comme les Gros ne vivent que plus ou moins en couples.

Le rat étranger est dépecé vif.

chez les rats la confiance est une erreur tragique

Finalement, les Gros vivent davantage la nuit que ne le croient les rats, beaucoup d’entre eux sont insomniaques. Dans leurs maisons, le vrai silence n’existe pas

Avec l’âge les alphas perdent la curiosité, ils s’effarouchent, ils s’enfuient volontiers, ou ils deviennent apathiques. Dans cette société surpeuplée, les jeunes rats forment des bandes brutales.

Un rat coléreux rassure davantage une rate qu’un rat taciturne ou faible.

Quelques rats ont pris l’habitude de boire leur dose de bière avant la chasse, alors ils se croient invulnérables, ils foncent sur les pigeons mais les manquent.

Il connaissait la plupart des pièges, la glu, les nasses, les anticoagulants, les gaz, le phosphore, le 1080, la strychnine au goût amer, les tessons de bouteilles cassés dans le ciment, mais cette passerelle qui expédie les rats dans la bière, c’est nouveau.

Lorsque l’insécurité s’accroît, les plus libres des rats eux-mêmes se donnent de nouveaux chefs. Ils sentent que les événements les dépassent, ils recomposent aussitôt une loi pour limiter leurs responsabilités.

La vie de laboratoire en fin de compte est une bonne vie.  […] …n’est plus très jeune mais il se porte bien. Soigné, surveillé, nourri en abondance et sans effort à des heures régulières, à l’abri des dangers, au lieu de neuf mois un rat doit pouvoir vivre trois ans, voire cinq ans. Il n’a plus à risquer sa peau pour ramener des ordures au terrier, on le sert. Il n’a plus d’anxiété fondamentale, il mangera à sa faim, s’usera les canines sur les bâtons réservés à cet usage. […] Les Gros sont très joueurs. Hier ils ont accroché le rumsteck à un clou en haut des caisses, et les rats ont dû réaliser des prodiges d’acrobatie pour décrocher leur viande.

La supériorité des rats sur les Gros, c’est leur petit format.

Les rats ne se choquent pas de la disparition d’un des leurs. Chaque élément tient son rôle et s’efface. À force de vivre dans le présent immédiat les rats ne conçoivent plus d’attachement mutuel.  Ils ne sont ancrés qu’à leur territoire, là où ils mangent en groupe, là où ils dorment, là où les rates accouchent et élèvent la nouvelle génération.

Les Gros observent bientôt les effets malencontreux de la surpopulation dans une cage. Les rongeurs se piétinent, ils finissent par se chercher noise, rendus nerveux par le manque d’espace.

 

Hermary-Vieille, Catherine «La bête» (2014)

Résumé : Au XVIIIe siècle, dans le petit village de La Besseyre-Sainte-Marie, en Gévaudan, on a moins peur des loups, que l’on sait traquer depuis longtemps, que du Diable. Seul le père Chastel sait le tenir à distance avec ses potions et ses amulettes. On respecte, on craint cet homme qui détient tant de « secrets ». Mais lorsque la région devient la proie d’un animal aussi sanguinaire qu’insaisissable, comme vomi par l’enfer, le sorcier reste impuissant. La perte de ses pouvoirs serait-elle liée au retour de son fils Antoine, cet étrange garçon solitaire et sauvage, échappé des geôles du dey d’Alger ? À la frontière du mythe et de l’Histoire, Catherine Hermary-Vieille revisite la légende de la Bête du Gévaudan en explorant notre part secrète de violence et de bestialité. Un roman fascinant qui sonde les plus obscures pulsions humaines.

(sorti au Le livre de poche  20 janvier 2016)

Mon avis : La plupart des livres sur la « bête du Gévaudan » racontent les atrocités commises par l’animal en question. Le Gevaudan, c’est la Lozère, un territoire difficile et coupé du monde. La bête décrite est plus complexe qu’un loup, au comportement atypique.. Antoine, un jeune solitaire et mal dans sa peau décide de partir à la découverte du monde avec l’intention de revenir riche et puissant. Mais son aventure va virer au cauchemar. Il sera fait prisonnier des Barbares, sera torturé et ne trouvera de l’amour que dans une relation avec une bête sauvage qu’il n’abandonnera jamais. Quand il rentrera chez lui, accompagné de sa « bête » il fera régner la terreur. Si la vie l’avait épargné, il semblerait que cet homme aurait pu être différente.. C’est un roman sur la marginalité, sur la difficulté de vivre dans cette région inhospitalière. Qui est cette bête, trop intelligente pour être qualifiée de bête ? C’est l’histoire d’une manipulation ; un combat psychologique sur la descente aux enfers d’un couple homme/bête. C’est un récit sur les relations entre un homme et des animaux. C’est aussi la relation entre un père et son fils… Et une certitude : un animal tue pour manger et vivre, un homme  blessé peut se transformer en monstre

Le livre est court, fort, puissant. Je l’ai beaucoup aimé.

Extraits :

En Gévaudan on ne survit pas seul, on dépend des saisons, du temps, du gibier, du produit des vergers et des potagers. On vénère de vieux arbres, des rocs, on voit dans les ruisseaux de bonnes fées à la chevelure mousseuse que parent les libellules. L’hiver au coin du feu, ce n’est pas de Dieu que l’on parle mais des loups-garous, des âmes des morts qui se manifestent dans les feux follets, des bêtes sans nom qui hurlent à la lune.

Si un loup ne craint pas les hommes, il viendra l’hiver rôder dans les villages et se fera massacrer.

Le bonheur n’est pas derrière lui. Des souvenirs, rien de plus. Ceux que la forêt lui a offerts sont les plus beaux. Il a l’impression qu’elle et lui se ressemblent, s’appartiennent.

Les bêtes apprennent à se soumettre à leur maître. Plus que les hommes, elles ont de la mémoire et de la fidélité.

Puis, très vite, il s’est pris d’affection pour les fauves. Ils lui ressemblent. Soumis en apparence, ils peuvent soudain attaquer, déchirer. Prisonniers, ils n’ont pas oublié la liberté.

Même s’il déteste ses racines, elles définissent son identité. Ici, il n’est plus rien.

Les yeux dorés des bêtes ouvrent des mondes inconnus. Quels mystères cachent-ils, quelle autre signification du bien et du mal veulent-ils lui apprendre ?

Il se doute bien que ses projets sont chimériques mais, en cette nuit de bonheur fou, il veut y croire, oublier l’homme déchu, le solitaire qui ressasse ses haines. Il a besoin d’espoir.

La vie continue. Et la sienne ?

Il devine, piégées dans la tête de son fils, des forces destructrices, d’indémêlables nœuds de serpents.

Un loup, attaquer une femme en plein mois d’août dans l’enceinte de son potager, alors que dans la forêt toute proche abonde le gibier ?

La loi de la nature est simple : les forts tuent les faibles. Point n’est besoin de dire son rosaire, de partir en pèlerinage ou bien de baiser le cul de Satan. Et dans tous les contes venus des ancêtres, les loups mangent les bergères, les rois tuent les manants, les prêtres terrorisent les fidèles trop crédules en les menaçant de l’Enfer. Nulle horde démoniaque ne massacre les voyageurs dans les landes, mais des bandits à l’affût d’une bourse pleine, de bottes fourrées, d’un beau couteau de chasse.

Quel est cet animal qui égorge sans être poussé par la faim ?

Désir, agression, deux mots identiques qui définissent son identité. Dans le sang qui coule, il croit éjaculer, il redevient un homme.