Bilal, Parker «Les écailles d’or» (2015)

Les enquêtes de Makana : Les écailles d’or (1ère enquête)

(sorti le 03.03.2016 chez Points Policier)

Auteur : Parker Bilal est le pseudonyme de Jamal Mahjoub, Anglo-Soudanais également auteur de six romans non policiers. Né à Londres et diplômé en géologie de l’université de Sheffield, il a vécu au Caire, au Soudan et au Danemark avant de s’établir à Barcelone.

Dans un article du journal suisse « Le Temps » on nous le présente ainsi : Les polars de Parker Bilal ont le Caire pour décor et l’Egypte pour théâtre. Une rareté. Portés par un souffle lyrique et une écriture baroque, ses livres nous emmènent dans un tourbillon de sensations, de rebondissements rocambolesques et d’émotions. Ils nous font sentir la ville, son sol, sa poussière, son brouhaha, son histoire et ses tragédies. A travers le sympathique et assez mystérieux détective Makana – un ex-officier de la police soudanaise en exil dans la capitale égyptienne et qui vit sur une awama, une sorte de péniche déglinguée amarrée au bord du Nil – ils nous font sauter de toit en toit à la poursuite d’un coupable ou nous invitent dans une incroyable gargote pour déguster rognons frits, saucisses grillées, kebab et côtes d’agneaux.   ( voir l’article complet : https://www.letemps.ch/culture/2016/04/08/parker-bilal-homme-caire-un-polar)

 

Les enquêtes de Makana : Les écailles d’orMeurtres rituels à ImbabaLes ombres du désert

Résumé : Le Caire, 1981. Alice, la petite fille d’une junkie anglaise de bonne famille, est enlevée dans les ruelles du souk.

Un milliardaire cairote issu de la pègre, Hanafi, sollicite les services du détective privé Makana pour retrouver la star de son équipe de foot, Adil, qui s’est volatilisée du jour au lendemain. Makana, ancien policier qui a fui le régime intégriste soudanais, vivote au Caire sur une « awana », sorte de péniche déglinguée, et si son costume défraîchi fait mauvais effet dans l’entourage d’Hanafi, son esprit affûté fait mouche. De plus, il entretient de bonnes relations avec un commissaire local et un journaliste politiquement engagé. L’enquête le mène des bistrots crapoteux et des rues poussiéreuses de la capitale aux résidences somptueuses des nantis du régime, et croise la route de la mère d’Alice, sauvagement assassinée alors qu’elle continuait obstinément à chercher son enfant disparue.

La séduction indéniable du roman, qui doit beaucoup aux arabesques du conte arabe et aux descriptions bariolées du Caire, offre un contraste saisissant avec un climat de menace constant, impénétrable et mystérieux.

Mon avis : Tous ceux qui me connaissent savent que j’aime l’Egypte. Alors évidemment, un roman policier qui se passe en Egypte, je ne peux pas résister… Direction Le Caire ( pas l’Egypte pharaonique : l’Egypte actuelle)

J’avais commencé par le deuxième mais je suis bien contente de faire un petit pas en arrière pour suivre Makana depuis le début. Après avoir appris comment Makana a atterri sur sa péniche, nous plongeons dans l’Egypte moderne, du XXIème siècle post-11 septembre. Un petit tour au Soudan, une grande partie au Caire ( qui est un élément essentiel de ce roman) , une virée dans les eaux bleues d’El Gouna. La violence est partout présente ; le fondamentalisme musulman, la corruption… D’un côté les riches, de l’autre les pauvres… D’un côté les étrangers, de l’autre les Egyptiens. Un roman policier mené tambour battant, sur fond d’Egypte… Alors bienvenue dans le monde du foot professionnel, des magouilles, des kidnapping, des règlements de compte, des secrets du passé, en compagnie de la mafia russe, des fondamentalistes, de la religion et du djihad. Avec un peu de mafia russe, d’anciens d’Afghanistan… Et une fois encore un enquêteur avec une vie pas facile…

Extraits :

Un rêve. Une vue de l’esprit. Mais, se répétait-il souvent, ce sont les petites choses qui nous permettent d’avancer dans la vie.

C’était comme d’entrer dans une autre dimension – dans un monde virtuel où rien ne pouvait vous toucher, ni physiquement ni autrement.

Sa voix faisait penser au crissement d’une bétonnière malaxant du gravier.

Elles étaient encore avec lui. Il aurait aimé croire qu’elles le resteraient toujours, mais il savait que ce n’était pas vrai. Depuis peu, il commençait à avoir l’impression qu’elles prenaient congé de lui, que leur souvenir s’effaçait avec le temps.

Son cœur pompait la colère d’autrefois dans ses veines, dans ses muscles, jusqu’au moment où elle se consuma dans l’air étouffant.

Cette ville dont toute l’histoire était une obsession des contraires. Nuit et jour. La séparation entre le royaume des vivants et celui des morts, les Enfers. Entre le flux de la vie et le fleuve du cosmos. C’était une accumulation de monticules funéraires, de mastabas, de tombes, de pyramides… siècle après siècle, dynastie après dynastie.

Flexibilité et patience, telles étaient les deux vertus cardinales requises pour son métier.

Le talent à l’état brut ne suffit pas à faire des miracles.

Tout est pourri. À commencer par la politique : on ne veut jamais rien imprimer qui risque d’offenser les uns ou les autres… les Frères musulmans, les ministres, voire même le président. Nous leur pardonnons parce que, s’il y a une chose de sûre dans ce pays, c’est que tôt ou tard nous aurons besoin d’une faveur, […]

J’ai certainement lu vos articles, pas vrai ? Je ne connais pas votre visage, c’est tout. Et pourtant, aujourd’hui, la plupart des journalistes n’ont qu’une obsession : se transformer en célébrités. C’est précisément ce qui cloche chez eux. Ils veulent être l’info plutôt que la transmettre.

Il réalisa l’exploit d’afficher un sourire en se tournant vers lui, même s’il y avait autant de chaleur dans ce sourire que dans les glaçons de son whisky.

La police ordinaire était marginalisée. La piété religieuse devenait la seule qualification valable.

« Je pense que les choses n’arrivent pas par hasard, même si nous n’en voyons pas la raison sur le moment. Bien sûr, il peut s’écouler bien des années avant que celle-ci apparaisse clairement, mais il y a toujours un motif d’ensemble. »

le regard vitreux avait quelque chose de presque reptilien dans sa fixité, dans son intensité obstinée.

Vous savez ce qui me plaît dans la mer ? dit Vronski. J’aime sa limpidité. Elle ne divulgue rien. Elle est transparente, et pourtant il se passe toutes sortes d’horreurs sous la surface. La nature recouvre d’un voile d’eau sa propre cruauté.

Et ils avaient une arme plus puissante que n’importe quelle pièce de notre arsenal sophistiqué : la foi. Ils croyaient de toute leur âme qu’ils vaincraient. Nous, non.

On dit que lorsqu’on perd un être cher, il reste présent dans votre cœur. C’est vrai au début, mais cela ne dure pas. Il s’efface peu à peu, comme tout le reste, et alors on se rend compte qu’on est vraiment seul.

Il est persona grata.
– Ah !
– “Ah !” est le mot juste, mon ami. Si vous lui marchez sur le pied, c’est moi qui ai mal.

C’était comme d’entendre un oiseau chanter faux et de sentir, instinctivement, que quelque chose ne va pas du tout.

Ces cours étaient dénoncés comme relevant d’un « kafir sioniste », un complot destiné à miner la morale islamique pour lui substituer l’idéologie moderniste des incroyants

– Vous êtes né idiot ou c’est à l’école que vous l’êtes devenu ? »

L’avantage d’un mensonge, c’est que si on le répète suffisamment souvent, les gens finissent par le prendre pour la vérité.

Un homme qui renonce à manger, c’est mauvais signe, il invite la mort à entrer

Les gens disent : pourquoi lui et pas nous ? Ils ont raison, bien sûr. Mais la vie nous enseigne au moins une chose, c’est qu’elle n’est pas juste.

Par moments, il savait que la voix n’existait que dans sa tête, qu’elle criait des tréfonds de lui-même, d’une partie de son être qu’il ne pouvait identifier.

– La démocratie, c’est comme l’amour : un mensonge inventé pour que nous restions à notre place, satisfaits de notre sort.
– Certains en diraient autant de la religion.

Toute la zone fourmillait de militaires et de check-points. Comme d’habitude, on s’empressait de verrouiller la porte de l’écurie alors que le cheval avait déjà décampé.

On apprend à s’adapter. On mange. On dort. Et peu à peu, très lentement, on oublie.

Avec le temps, ça devient plus difficile de regarder la vérité en face que de vivre dans le mensonge.

– Que serait l’âme humaine sans poésie ?

 

Photo : El Gouna

Del Arbol, Victor “El peso de los muertos”(Le poids des morts) 2006

Réédité en 2016 (288 pages) – Prix Tiflos 2006 –

Lu en espagnol ( pas encore traduit)

Résumé : Nous aimons croire qu’il est possible d’enterrer le passé mais la mémoire réside dans notre inconscient et notre histoire est souvent le fruit de notre imagination. Raison pour laquelle quand, en septembre 1975, Lucie reçoit chez elle, à Vienne, un appel en provenance d’Espagne elle décide que c’est le moment de rentrer à Barcelone et d’affronter les fantômes qui l’asservissent. Elle sent que son monde n’est pas tel qu’elle l’a imaginé. Fatiguée de fuir et de se mentir à elle-même, elle décide d’affronter sa propre réalité. Mais, comme elle le craignait, ses morts ressurgissent vingt ans après, quand elle parcourt les rues de Barcelone et la douleur, les angoisses et la peur l’assaillent à nouveau. Franco est à l’agonie, mais le régime est encore en place et des personnages comme Ulysse et ses sbires sont toujours là, dans une Espagne décadente qui se débat entre en système qui part en déconfiture et les premiers vents du changement. Pendant ce temps, un certain Liviano est incarcéré depuis trente ans à la prison Modelo ; c’est peut-être la seule personne capable de reconstruire lavéritable histoire du General Quiroga et de sa femme Amelia au début de la dictature, celle de Nahúm Márquez, celle du père de Lucia et celle de Lucia elle-même. “Le poids des morts” nous confronte au plus profond de notre mémoire et à nos angoisses les plus profondes.

Mon avis : Je ressors un peu troublée de cette lecture : un des personnages se prénomme Gilda (comme ma Maman) et que l’auteur évoque les cygnes (qui étaient les animaux préférés de ma maman) et que maman adorait se faire tremper par la pluie pour se sentir vivante. Vous y ajoutez la dictature franquiste et les récits de maman reviennent en masse (fin de la parenthèse familiale)

Donc… Premier roman de l’un de mes auteurs préférés. Et ça commence fort ! On est tout de suite dans le vif du sujet ! Lucia (l’héroïne) a enfoui bien profondément dans sa mémoire des souvenirs qu’elle a occulté pour pouvoir continuer à vivre. Les années ont passé et les libertés qu’elle avait prises pour arranger le passé à sa sauce l’empêchent de vivre : on a beau vouloir oublier, la vérité finit par trouver le chemin de la sortie… On ne peut pas vivre avec le poids du secret et de la dissimulation ; il faut apprendre à vivre avec le passé pour pouvoir continuer à vivre. Et pour vivre avec le passé, il faut le connaitre et donc aller à sa rencontre, le faire ressurgir, avec les souffrances qui vont avec. D’ailleurs il n’y a pas que les personnages qui souffrent ; une fois de plus Victor a réussi à me faire souffrir avec eux ! Un roman qui se déroule dans les dernières semaines du Franquisme – c’est le dernier moment pour certains pour finir ce qu’ils veulent achever avant le passage à une autre politique – et l’ambiance pesante et inquiétante de l’Espagne est un personnage supplémentaire, qui rode et répand terreur et suspicion. Les personnages du passé ont changé mais ils sont toujours là… surtout les pires…

Les personnages, comme dans ses autres romans, ne sont jamais tout bons ou tout mauvais (même les pires) mais sont fracturés dans leur âme et dans leur chair. Ils ont tous leurs faiblesses, leur part de fragilité, même les plus noirs, ce qui fait qu’au final ils sont finalement tous attachants par un bout ou un autre… Rien n’est jamais blanc ou noir… Au final tout le monde a toujours une part de culpabilité, même si ce n’est pas celle qu’on imagine… Mis à part Andrés, le mari de Lucía, il faut dire que la galerie des hommes que nous propose l’auteur est particulièrement gratinée et détestable…

Comme dans tous les romans de Victor del Arbol, passé et présent se complètent et se répondent. Et les personnages sont si bien analysés et décortiqués qu’on a l’impression de faire leur connaissance et de les côtoyer. Et ils sont tous crédibles et représentatifs de la société, à un moment ou un autre.

Et toujours l’eau… la mer, l’océan, la pluie qui lave et rend vivant…

Extraits :

Lo mejor era cargar con lo que la vida le daba y seguir adelante

Trae la lluvia consigo, es su traje. Ha mudado de cuerpo, pero sigue llevando el mismo vestido. Igual que yo. Llevo una nube encima, y a donde voy me sigue como la sombra de mi tristeza. Igual que a usted. Llenaríamos un océano si nos juntásemos.

Llevo toda la vida pensando en el antes. No estoy acostumbrada a pensar en el después.

Lo probable y lo increíble son cabos de la misma cuerda. Si los juntas, resulta lo inevitable.

No puedo dormir. Solo tengo ganas de asesinar a la luna.
– ? Asesinar a la luna ?
– Sí, porque se mete en su cuarto y la espía desnuda.

Querían decirse tantas cosas que lo único que les quedaba era callar, callar y dejar que sus cuerpos se despidiesen el uno del otro con calma, como una barca que se despide del muelle y se aleja mar adentro empujada por una marea suave pero inevitable

Rosas sin espinas. Rosas de mentira

«Así era la vida, pensó, un círculo que termina donde empieza. Uno anda de chico a viejo sin darse cuenta de que, en realidad, no avanza, solo desanda lo andado».

« Quien no sabe de dónde viene, no sabe adónde va »

Informations :

Le Kapokier appelé également fromager (Ceiba pentandra (L.) Gaertn. De la famille des Bombacacées) est un grand arbre tropical. Il est remarquable par son fruit qui contient des fibres cotonneuses appelées « Kapok » et par son tronc qui développe à sa base des contreforts très importants. Il accepte comme synonyme Eriodendron anfractuosum.

La gota malaya : La bota malaya era solo una modalidad de un antiguo método de tortura que dio otros frutos, como la bota española, que por aquí empleamos con fines píos y que exportamos con éxito a otros países europeos. Competía con los brodequins (borceguíes) franceses.
De la bota malaya se pasó a la gota malaya por confusión con la gota china. Esta es otro método de tortura. El reo es colocado boca arriba e inmovilizado. Sobre su frente cae cada pocos segundos una gota de agua. Al cabo del tiempo, el sufrimiento físico y el psicológico corren parejos.
Un líder político se reveló un auténtico creador de lenguaje cuando empleó la  expresión gota malaya, que quedó inmortalizada. Fue Felipe González, que dijo de Pasqual Maragall que era una auténtica gota malaya, en referencia a las permanentes demandas de recursos del entonces alcalde de Barcelona, donde iban a celebrarse los juegos olímpicos. Del éxito del invento dan prueba las cifras de Internet mencionadas al principio. Así evoluciona el español.  ( http://blogs.lavozdegalicia.es/lamiradaenlalengua/2013/03/23/la-gota-malaya/)

Image : Tronc du Kapokier

Auteur coup de cœur : (voir article)

Dusapin, Elisa Shua «Hiver à Sokcho» (2016)

L’auteur : Née en 1992 d’un père français et d’une mère sud-coréenne, Elisa Shua Dusapin grandit entre Paris, Séoul et Porrentruy. Diplômée en 2014 de l’Institut littéraire suisse de Bienne (Haute Ecole des Arts de Berne), elle se consacre à l’écriture et aux arts de la scène, entre deux voyages en Asie de l’Est.Hiver à Sokcho est son premier roman.

Editeur : Zoé (Genève) – Prix Robert Walser 2016 – prix Régine Deforges 2017 – Prix Alpha – Sélectionnée pour le René Fallet 2017, pour le prix Françoise Sagan 2017, pour le Prix du public de la RTS 2017 –

Résumé : A , petite ville portuaire proche de la Corée du Nord, une jeune Franco-coréenne qui n’est jamais allée en Europe rencontre un auteur de bande dessinée venu chercher l’inspiration depuis sa Normandie natale. C’est l’hiver, le froid ralentit tout, les poissons peuvent être venimeux, les corps douloureux, les malentendus suspendus, et l’encre coule sur le papier, implacable : un lien fragile se noue entre ces deux êtres aux cultures si différentes. Ce roman délicat comme la neige sur l’écume transporte le lecteur dans un univers d’une richesse et d’une originalité rares, à l’atmosphère puissante.

Mon avis : Et bien le moins que je puisse dire c’est que cela ne me donne pas envie de s’approcher de la Corée. Bien que le livre ne soit pas en cause. Beaucoup aimé la manière dont elle nous dépeint les ambiances. Alors la Corée du Sud (à 60 km de la Corée du Nord) en hiver… ce n’est pas très engageant… Mi- coréenne – mi- Normande l’auteur nous emmène sur des plages (du débarquement?) désertées par les touristes en hiver. Un parallèle ambiance atmosphérique entre ces deux lieux de villégiature en saison estivale (solitude, désertification l’hiver, le vent, les non-couleurs des paysages) Mais contrairement à la Normandie, l’hiver c’est froid froid (du style -30°).

Une jeune fille qui travaille dans une auberge, sa mère (poissonnière), son petit-ami (qui va partir pour Séoul) : la jeune fille est coréenne par sa mère et française par son père (qui s’est évaporé il y a bien longtemps), une jeune femme sortant d’une opération de chirurgie esthétique, qui traine par-là, glauque et momifiée par ses bandages…

Ce livre traite du problème d’identité d’une personne métissée qui se sent partout étrangère, pas tant par le physique que par son intériorité. La jeune fille est rongée par la solitude, par le mal-être, par son problème d’acceptation de son corps, par l’importance du regard de l’autre, de l’errance …

C’est un livre sur l’importance de l’image, du dessin, du trait ; en effet un dessinateur est tout puissant et il peut faire ce qu’il désire des corps en les dessinant et les modifiant, et en se débarrassant de ce qui ne va pas… Moi facile dans la vraie vie.

D’ailleurs l’étranger qui va débarquer à la pension existe plus dans l’univers de la jeune fille par sa capacité créatrice que par lui-même. Il est le dessinateur des corps, le miroir des formes. Ce roman est un hommage à la création, à la BD, au trait fait à l’encre qui ne peut s’effacer. Tout est image, y compris l’écriture … on voit les dessins, les traces, les couleurs. Et même l’écriture est trai… dépouillé et précis, comme la littérature asiatique qui évoque en quelques mots et ne s’éternise pas en discours fleuves.

Par petites touches l’auteur va évoquer plusieurs aspects de la mentalité et de la vie coréenne :

– l’importance de la nourriture et de la cuisine. En Corée offrir à manger est considéré comme une sorte d’offrande, le lien entre les individus, et refuser est une grave offense. D’ailleurs on verra dans le livre le fossé et le malentendu culturel qui se crée entre le jeune homme et la jeune fille du fait du refus de manger la cuisine qu’elle lui propose. La nourriture est aussi le lien entre la mère (dont la vie entière tourne autour de l’alimentaire : son métier, le fait de cuisiner, de toujours vouloir gaver sa fille, de lui reprocher sa maigreur)

– l’opposition entre la vie à la ville (Séoul) et dans les provinces reculées (Sokcho)

– la chirurgie esthétique (plus de la moitié des jeunes filles subissent la chirurgie esthétique pour s’occidentaliser dans les grandes villes).

Au final un joli moment de lecture mais qui une fois encore ne me correspond pas totalement, du fait justement de ce dénuement… J’aime les romans fleuve, qui foisonnent, explosent : c’est un peu trop elliptique pour moi… Mais je suis toujours attirée par les racines qui conditionnent la vie, et par les adéquations entre les couleurs, les paysages et les caractères.

Extraits :

Nous sommes passés par une plaine de béton. S’élevait au centre une tour panoramique d’où giclaient les gémissements d’un chanteur de K-Pop. En ville, les tenanciers des restaurants, bottes jaunes, casquettes vertes, gesticulaient devant leurs aquariums pour nous attirer.

— Vous lisez beaucoup? a-t-il demandé.
— Oui avant mes études. Avant je lisais avec le cœur. Maintenant, avec le cerveau.

Il avait fermé les yeux. Le nez se détachait comme une équerre. Des lèvres étroites naissait un delta de lignes qui deviendraient des rides. Il s’était rasé.

Derrière un comptoir, un mannequin de femme regardait devant lui dans un uniforme gris. Je m’en suis approchée. Battement de paupières. C’était vivant. Une vendeuse. J’ai tenté de saisir son regard. Ni mouvement de lèvre, ni haussement de sourcil.

Vos plages, la guerre leur est passée dessus, elles en portent les traces mais la vie continue. Les plages ici attendent la fin d’une guerre qui dure depuis tellement longtemps qu’on finit par croire qu’elle n’est plus là, alors on construit des hôtels, on met des guirlandes mais tout est faux, c’est comme une corde qui s’effile entre deux falaises, on y marche en funambules sans jamais savoir quand elle se brisera, on vit dans un entre-deux, et cet hiver qui n’en finit pas !

Sous le martèlement de la pluie, la mer se redressait en épines d’oursin.

Il soufflait un vent plus doux sur la plage. Les vagues n’étaient pas régulières, elles avaient le hoquet.

Dehors c’était la nuit. À travers la fenêtre, on apercevait le marché. Les étals sous les bâches, comme des sarcophages.

Il avait remarqué ma présence comme un serpent se glisse en vous pendant vos rêves, comme un animal de guet. Son regard, physique, dur, m’avait pénétrée. Il m’avait fait découvrir quelque chose que j’ignorais, cette part de moi là-bas, à l’autre bout du monde, c’était tout ce que je voulais.

Exister sous sa plume, dans son encre, y baigner, qu’il oublie toutes les autres.

Sansom, C.J. «Lamentation» (2016)

Auteur : Né en 1952 à Édimbourg, Sansom a suivi ses études à l’université de Birmingham, où il a obtenu un Bachelor of Arts (Licence) et un Ph.D. (Doctorat) en Histoire. Après de multiples emplois, il a décidé de se « recycler » en tant qu’avocat-conseil. Il a quitté son travail afin de devenir écrivain à temps plein.

Les Larmes du diable a gagné le prix Ellis Peters du roman historique décerné par la Crime Writers’ Association en 2005 et il fut finaliste du même prix pour ses romans Dissolution et Prophétie.

La plupart de ses livres se déroulent au XVIe siècle et son personnage principal est l’avocat Matthew Shardlake, qui travaille pour lord Thomas Cromwell dans les deux premiers romans de la série, puis pour l’Archevèque Thomas Cranmer dans les deux suivants et enfin pour la reine Catherine Parr dans le dernier. Il a également écrit « Un hiver à Madrid » qui est un thriller d’espionnage qui se déroule en Espagne en 1940 et « Dominion » ( Et si les nazis avait conquis l’Angleterre ? Et si la Seconde Guerre mondiale avait pris fin en 1940 ? Soudain, l’Histoire prend un tout autre tournant…)

Série « Matthew Shardlake »

Tome 5 « Lamentation »

Mêlant histoire et suspense, une nouvelle enquête de Matthew Shardlake, l’avocat bossu, humaniste et brillant, chargé de sauver la reine d’une terrifiante chasse aux hérétiques. Mais quand les amis Protestants sont plus dangereux que les ennemis Catholiques, à qui peut-on se fier ? Et si par sa loyauté, Shardlake s’était frayé une voie royale vers le bûcher ? Un sixième tome qui clôt le règne d’Henri VIII, sur fond de tensions religieuses, de machinations et de passions.

Sombres machinations, passions dévastatrices et tensions religieuses au cœur de l’Angleterre tourmentée des Tudor ; une nouvelle enquête de Matthew Shardlake, le talentueux avocat bossu, confronté au plus grand des défis : sauver la reine.

Rien ne va plus au royaume des Tudor : alors qu’il s’apprête à pousser son dernier soupir, le tyrannique Henri VIII tente un ultime rapprochement avec le catholicisme dans l’espoir de recommander son âme à Dieu. La chasse aux hérétiques protestants est de nouveau ouverte, les bûchers ne désemplissent plus.

C’est dans ce contexte explosif que Matthew Shardlake est contacté par Catherine Parr, sixième épouse du souverain. Celle-ci est terrifiée : fervente protestante, elle a couché ses pensées dans un journal intime qui a disparu, et dont quelques feuillets ont été retrouvés chez un imprimeur… fraîchement assassiné. Et si les conseillers catholiques du roi avaient en leur possession la preuve de l’hérésie de la reine ? Que risque-t-elle si l’affaire arrive aux oreilles d’Henri VIII ?

Prêt à tout pour aider sa fidèle protectrice, Shardlake se lance dans une enquête particulièrement dangereuse. À qui se fier ? Les amis protestants seraient-ils plus dangereux que les ennemis catholiques ? Comment infiltrer le milieu des fanatiques sans risquer d’être soi-même accusé d’hérésie et de finir au bûcher ?

 

Contexte (note de l’auteur)

En 1532-1533, Henri VIII avait rejeté la suprématie du pape sur l’Église d’Angleterre, mais durant le restant de son règne il oscilla entre deux tendances : le maintien des rituels catholiques traditionnels, d’une part, et l’évolution vers des pratiques protestantes, d’autre part. Ceux qui souhaitaient garder les rituels traditionnels – certains d’entre eux auraient même souhaité faire de nouveau allégeance à Rome – étaient appelés conservateurs, traditionalistes, voire papistes. Ceux qui voulaient adopter les pratiques luthériennes, et plus tard les pratiques calvinistes, étaient appelés radicaux ou protestants. Les termes « conservateur » et « radical » n’avaient alors aucune connotation politique.

En 1546, la pierre de touche de la croyance acceptable était l’adhésion à la doctrine catholique traditionnelle de la « transsubtantiation », selon laquelle le pain et le vin consacrés au cours de la célébration par le prêtre de l’Eucharistie deviennent véritablement le corps et le sang de Jésus-Christ. Henri VIII ne s’écarta jamais de cette croyance traditionnelle. Selon l’« Acte des six articles », de 1539, nier ce dogme constituait une trahison, le coupable étant passible du bûcher. L’autre article de foi fondamental selon Henri VIII était la « suprématie royale », à savoir que Dieu avait décidé qu’en matière de doctrine les monarques, et non pas le pape, étaient les arbitres suprêmes dans leur pays.

Mon avis: C’est toujours un plaisir de retrouver Matthew Shardlake et Barak… L’Histoire et l’histoire sont une fois de plus au rendez-vous. Un gros pavé, certes, mais fascinant de bout en bout. Extrêmement bien documenté une fois encore, nous vivons les derniers mois du Roi et les magouilles pour accéder à la régence… Notre brave avocat va au-devant des pires dangers, il navigue en eaux troubles, ne sait pas trop à qui se fier… Son entourage est bien peu fiable… les ennemis sont partout. Au péril de sa vie et de ses deux employés, Barak et Nicholas, il va tenter de mener l’enquête pour voler une fois encore au secours de la Reine Catherine. Il va en parallèle travailler sur une sombre histoire d’héritage qui va opposer un frère et une sœur… Espérons qu’il va arriver vivant à la fin de l’épisode et que nous allons le retrouver pour la suite…

Extraits :

Ils avaient tous les trois fait leur ascension sous Thomas Cromwell, avant de virer vers la faction conservatrice du Conseil privé après la chute de Cromwell, pliant et se contorsionnant selon le sens du vent, hommes toujours à deux visages sous un seul bonnet.

Comme vous vous en êtes sans doute déjà rendu compte, soupira-t-il, la cour est un endroit où règnent la peur et la haine. La véritable amitié en est totalement absente. Même au sein d’une famille. Les Seymour se querellent et se donnent des coups de griffes comme des chats.

Vous connaissez la devise de la reine ?
— “Faire œuvre utile”.

On ne sait jamais, conclut-il d’un air sombre, si les fous sont toujours aussi idiots qu’ils le paraissent.

Vous savez, repris-je après quelques secondes, j’ai toujours considéré que les gens qui ont une fois inébranlable, qu’ils soient d’un bord ou de l’autre, sont les hommes les plus dangereux. Mais, tout récemment, je me suis demandé si je ne me trompais pas et si les pires n’étaient pas ceux qui, comme certains personnages très haut placés à la cour – Wriothesley ou Rich –, passent d’un bord à l’autre pour satisfaire leur ambition.

En ce qui concerne les questions de foi, répondit-il d’un ton chagrin, il vaut mieux parler avec la sagesse du serpent qu’avec l’innocence de la colombe, selon les propres paroles de Jésus-Christ.

 

Lien vers : Série « Matthew Shardlake » : http://www.cathjack.ch/wordpress/?p=1139

 

Image : Catherine Parr, sixième épouse du souverain

Didierlaurent, Jean-Paul – «Le reste de leur vie» (2016)

Auteur : Jean-Paul Didierlaurent habite dans les Vosges. Nouvelliste exceptionnel lauréat de nombreux concours, trois fois finaliste et deux fois lauréat du Prix Hemingway, Son premier roman « Le Liseur du 6h27 » m’avait beaucoup plu.

Résumé : Comment, au fil de hasards qui n’en sont pas, Ambroise, le thanatopracteur amoureux des vivants et sa grand-mère Beth vont rencontrer la jolie Manelle et le vieux Samuel, et s’embarquer pour un joyeux road trip en corbillard, à la recherche d’un improbable dénouement…
Un conte moderne régénérant, ode à la vie et à l’amour des autres. Tout lecteur fermera heureux, ému et réparé, ce deuxième roman qui confirme le talent de Jean-Paul Didierlaurent.

288 pages. Editions Au Diable Vauvert – mai 2016

Mon avis : un joli roman qui se lire facilement et donne le sourire… Qui me fait un peu penser aux livres « Et puis Paulette.. »  de Barbara Constantine et « Profanes » de Jeanne Benameur.  Un livre baume au cœur… et qui donne de l’espoir…  Très humain et plein de spontanéité, qui met de bonne humeur. Et pourtant le contexte n’est pas gai gai la vieillesse et la fin de vie de personnes qui souffrent de leur solitude… Mais les deux jeunes débordent de tendresse et de gentillesse envers « leurs » petits vieux et cela rend le livre lumineux. Il faut croire en la chance, en l’avenir, même quand tout semble perdu.. Et toujours se méfier des apparences. Ce livre met aussi l’accent sur l’importance des aides à domicile qui sont l’évènement de la journée des personnes âgées et à quel point leur vie se focalise sur le moment où elles vont être là (en bien ou en mal …)

Extraits:

Manelle se demandait toujours pourquoi le mot «larbin» n’était pas du genre féminin.

ce «Va» qui sonnait à chaque fois comme une bénédiction. Plus n’aurait servi à rien. L’unique syllabe abritait toute la tendresse du monde.

Une fois encore, le miracle se produisit, beau comme un lever de soleil qui vient repousser la nuit.

Pour la vieille femme, le genre humain était composé de deux groupes bien distincts: les gens qui aimaient le kouign- amann et les autres

Du charnel, rien d’autre, et puis partir, avant que le mot ne vienne une fois de plus tout casser. Du sexe sans amour, comme un plat sans sel.

Avant, j’allais à l’église pour assister aux petites messes du matin mais il n’y a plus ni messes ni curé dans le quartier. Alors je me suis rabattue sur Maxini. C’était sur le chemin de l’église et c’est toujours ouvert.

Une bibliothèque sans livres, c’est moche comme une bouche sans dents

Une piscine sans baigneurs, c’est comme un parking sans voitures, c’est triste et ça sert à rien!

La maison semblait sortir d’un grand nettoyage. Propre et froide

Faire oublier le mouroir derrière l’élégance et les dorures d’une résidence de luxe

Malgré l’épaisseur des portefeuilles, malgré les efforts fournis et les moyens engagés pour faire reculer l’échéance, nul doute que la décrépitude finissait par survenir ici comme ailleurs.

La vieille femme prenait rendez- vous avec son thanatologue comme elle le faisait avec son cardiologue, son ophtalmologue, son pédicure ou son dentiste. «Pour la visite de contrôle», avait-elle ajouté, espiègle.

Cette femme était comme ces très vieux mirabelliers qui, malgré un tronc fendillé de toute part et une écorce cassante et desséchée, continuent de renaître tous les printemps pour donner les meilleurs fruits l’été venu.

L’ennui peut être une souffrance, vous savez. Ça s’installe sournoisement avant de venir hanter vos jours et vos nuits comme une douleur sourde qui ne vous quitte plus.

Pour la première fois, il décela un changement dans la voix de la vieille femme. C’était la voix quelque peu éteinte d’un être déjà en partance

«On a signé il y a cinquante-huit ans pour le meilleur et pour le pire, et même quand on croit qu’il ne reste plus que le pire, on peut encore trouver un peu du meilleur, se plaisait-elle à répéter. Suffit juste de fouiller.»

Comme souvent, la mort du maître scellait le sort du chat. Rendez-vous avait d’ores et déjà été pris auprès du véto du coin pour le faire piquer dès le lendemain des funérailles.

Des gueules précieuses de bêtes à concours, des stars à poils bien loin du spécimen dont il venait de s’octroyer la charge. À chaque paquet son type de chat. Stérilisés, chatons, enveloppés, d’appartement. Rien sur les matous borgnes et miteux.

La question tant redoutée. Faire de la médecine, le temps d’un calcul, une science exacte. Débit, crédit, solde. Le solde d’une vie.
— Vu la taille de la tumeur et compte tenu de sa rapidité d’évolution, je dirais un an maximum.
— Pardonnez-moi d’insister mais ce sont surtout les minimums qui m’intéressent

En rouvrant la blessure, le vieil homme avait libéré les souvenirs enfouis qui s’échappaient à présent tel un sang impur.

Et puis on ne part peut-être pas faire une croisière sur le Nil mais en Suisse en cette saison, va savoir comment t’habiller? Chaud? Froid? Là-bas, tout est neutre, même le temps.

Sortir d’un repas sans avoir pris le dessert, c’est comme de revenir de la messe sans être allé communier,

Je n’ai jamais aimé mon prénom. Ça fait bonne sœur, Élisabeth, vous ne trouvez pas. C’est étrange tout de même, quand on y réfléchit: Élisa, ça sonne beau, c’est léger, aérien, mais dès qu’on y rajoute Beth, plouf, c’est comme si ça se refermait pour retomber par terre.

L’amour, c’est comme les bonbons, c’est pas en les regardant qu’on les apprécie

 

Photo : Jet d’eau de Genève

 

 

Viel, Tanguy «Article 353 du code pénal» (2017)

Auteur : Après une enfance en Bretagne, Tanguy Viel vit successivement à Bourges, Tours puis Nantes avant de venir s’installer près d’Orléans.

Il a été pensionnaire de la Villa Médicis en 2003-20042. Publié dès son premier ouvrage par les éditions de Minuit, il a reçu le prix Fénéon et le prix littéraire de la vocation pour son roman L’Absolue Perfection du crime et le Grand prix RTL-Lire pour Article 353 du Code pénal3. Il est l’un des 3 finalistes du Prix du Public Salon du Livre Genève 2017 :

176 pages – Editions de Minuit –

Petit conseil: C’est le premier livre que je lis de cet auteur : bouleversant, prenant, à lire absolument ! Gros coup de cœur. C’est en voyant qu’il était parmi les trois finalistes du Prix du Salon du livre de Genève que j’ai décidé de le lire. J’ai juste voulu savoir qui serait « en face » de la Baleine Thébaïde de Raufast (et je pense aussi lire La Sonate à Bridgetower d’Emmanuel Dongala) .  si je puis vous donner un conseil… ne lisez pas le résumé du livre ( raison pour laquelle exceptionnellement le résumé est après mon ce petit conseil)  .. Lisez ce petit livre qui est un gros coup de cœur et seulement après lisez le résumé et mon commentaire.. .. c’est un roman qui devrait plaire à Laurence, CatW , Corinne, Marie-Josèphe, Béabab et aussi à ceux qui aiment les romans de société. Plongez d’abord et lisez les critiques après… Donc STOP et rendez vous après la lecture…

Résumé : Pour avoir jeté à la mer le promoteur immobilier Antoine Lazenec, Martial Kermeur vient d’être arrêté par la police. Au juge devant lequel il a été déféré, il retrace le cours des événements qui l’ont mené là : son divorce, la garde de son fils Erwan, son licenciement et puis surtout, les miroitants projets de Lazenec. Il faut dire que la tentation est grande d’investir toute sa prime de licenciement dans un bel appartement avec vue sur la mer. Encore faut-il qu’il soit construit.

Mon avis : En lisant le titre j’avais pensé petit coté polar… et bien non. Roman psychologique, social, sur la lutte des classes, sur le rapport père/fils, riche/ouvrier. Tout en finesse. De fait un sujet sur les réactions des braves gens face à des promoteurs véreux. Sur le sens de l’honneur, la honte, la crédulité, sur l’hermétisme des marins bretons. C’est le cheminement sinueux intérieur d’un homme. Deux personnages : un juge à l’écoute et la confession d’un homme qui se fait piéger par un rêve au-dessus de sa condition, mais c’est moins un échange qu’un monologue. C’est un livre sur la confiance… le style est en adéquation avec le mental du meurtrier. je n’en dis pas plus car je ne veux rien déflorer…

Extraits :

tout, à cet instant, s’écrivait à l’encre noire dans l’œil d’un autre.

Je crois que c’est à ce moment-là qu’il a commencé à pleuvoir un peu, une bruine sans vent qui ne fait pas de bruit quand elle touche le sol et même enveloppe l’air d’une sorte de douceur étrange à force de pénétrer la matière et comme la faisant taire.

un couteau dans une plaie qu’il rouvrait en moi sans que je distingue s’il le faisait par amusement ou si seulement il suivait la ligne droite des faits, si la ligne droite des faits, c’était aussi la somme des omissions et renoncements et choses inaccomplies, si la ligne droite des faits, c’était comme l’enchaînement de mauvaises réponses à un grand questionnaire.

elle a commencé à trouver que je passais trop de temps à la maison, comme quoi nous, les hommes, il vaut mieux qu’on soit très occupés, sinon visiblement on devient insupportables, en tout cas les femmes elles nous trouvent vite insupportables

si on pouvait seulement entrevoir le démon dans le cœur des gens, si on pouvait voir ça au lieu d’une peau bien lisse et souriante, cela se saurait, n’est-ce pas ?

alors il s’est débrouillé avec ce qu’il pouvait, avec des « c’est-à-dire », des « enfin » et des « vous voyez », pourvu qu’à la fin, je comprenne que « servitude », ça ne voulait peut-être pas dire esclave, mais enfin ça voulait quand même dire « épine dans le pied ».

ce n’est jamais bon signe de croiser deux fois dans la même journée un gars qu’on ne connaissait pas la veille.

le premier qui s’approche et rompt la solitude, on s’en fiche de savoir qui c’est, pourvu que tout s’engouffre et s’encastre en vous comme une pièce de puzzle que vous auriez découpée exprès pour qu’elle épouse les contours de votre âme.

Parce que c’est un problème insoluble, de savoir quand quelqu’un comme lui s’approche de vous, de savoir à quel instant la piqûre a eu lieu.

Il y a eu une faille en moi et il y est entré comme le vent, parce qu’il soufflait autant que le vent, toujours prêt à se jeter dans toute brèche ou fissure du faux mur que j’avais pourtant essayé de faire passer pour de la brique, mais enfin je ne suis pas en granit.

c’est comme si le capitaine qui était censé habiter avec moi dans mon cerveau, c’est comme s’il avait déserté le navire avant même le début du naufrage.

Ce n’est pas qu’il y ait long en distance du cerveau vers les lèvres mais quelquefois quand même ça peut vous paraître des kilomètres, que le trajet pour une phrase, ce serait comme traverser un territoire en guerre avec un sac de cailloux sur l’épaule, au point qu’à un moment la pensée pourtant ferme et solide et ruminée cent fois, elle préfère se retrancher comme derrière des sacs de sable.

Maintenant je demande : est-ce que le silence, c’est comme l’obscurité ? Un trop bon climat pour les champignons et les mauvaises pensées ? Maintenant c’est sûr que je dirais volontiers ça, que les vraies plantes et les fleurs, elles s’épanouissent en plein jour, et qu’il faut parler, oui, il faut parler et faire de la lumière partout, oui, dans toutes les enfances, il ne faut pas laisser la nuit ni l’inquiétude gagner.

Peut-être que la mémoire ce n’est rien d’autre que ça, les bords coupants des images intérieures, je veux dire, pas les images elles-mêmes mais le ballottement déchirant des images à l’intérieur de nous, comme serrées par des chaînes qui les empêchent de se détacher, mais les frottements qui les tendent et les retiennent, ça fait comme un vautour qui vous déchire les chairs, et qu’alors s’il n’y a pas un démon ou un dieu pour vous libérer, le supplice peut durer des années.

Les gens comme moi, ils ont besoin de logique, et la logique voudrait qu’un gars méchant soit méchant tout le temps, pas seulement un tiers du temps.

l’alcool et le vent qui faisaient comme deux serre-livres qui nous maintenaient droits, parfaitement droits dans la nuit claire.

Il y a toujours cela, un jour et une heure où les choses basculent et alors on ne peut plus faire comme si – je veux dire, comme si ça n’avait pas eu lieu. Ce n’est peut-être qu’un grain de plus qui tombe dans le sablier, mais enfin c’est le grain de trop, après quoi plus rien n’est pareil, tout s’écroule ou se succède, les événements tombent les uns sur les autres comme les vers d’un poème.

je n’ai pas tourné la tête d’un centième vers lui quand dans le silence on partageait bien assez nos pensées, quand le langage lui-même est un luxe inutile, puisqu’il n’y avait rien de plus à dire, rien de plus à comprendre, du moins si comprendre c’est faire une phrase qui justement s’articule et s’éclaire avec des « donc » et des « alors »

j’ai essayé de faire le point comme on peut faire quelquefois dans sa vie, à vouloir en reprendre toutes les coordonnées, comme au compas sur une carte marine mesurer les distances des amers et conclure d’une petite croix faite au crayon de papier « voilà, j’en suis là »

 

Photo : mouette (Lago Nahuel Huapí / Patagonie)

Kerr, Philip « Une douce flamme » (2010)

L’Auteur : Philip Ballantyne Kerr est un auteur écossais, né le 22 février 1956 à Edimbourg (Ecosse). Il a fait ses études de droit à l’université de Birmingham. Il a ensuite travaillé dans la publicité et comme journaliste free-lance, avant de remporter un succès mondial avec sa trilogie située dans le Berlin de la fin des années trente et de l’immédiat après-guerre (Un été de cristal, La Pâle Figure, Un requiem allemand), avec le détective privé Bernie Gunther, également présent dans The One From the Other (2006). Alors qu’il avait annoncé la fin de Gunther après la publication de la trilogie, il lui consacre de nouvelles aventures depuis 2006.

5ème enquête de Bernie

Série Bernhard Gunther (Bernie)
(les trois premiers forment « la trilogie Berlinoise »)
L’Été de cristal (en français 1993) – se déroule en 1936
La Pâle Figure (en français 1994) – se déroule en 1938
Un requiem allemand (en français 1995) – se déroule en 1947-48

La Mort, entre autres (en français 2009) – se déroule en 1949
Une douce flamme (en français 2010) – se déroule en 1950
Hôtel Adlon (en français 2012) – se déroule en 1934 et 1954
Vert-de-gris (en français 2013) – se déroule en 1954
Prague fatale (en français 2014) – se déroule en 1941
Les Ombres de Katyn (en français 2015) – se déroule en 1943
La Dame de Zagreb (en français 2016) – se déroule en 1942
Les Pièges de l’exil (en français 2017) – se déroule dans les années 1950
Prussian Blue (2017 en anglais)

Résumé : 1950. À la fin de La Mort, entre autres, embarqué sous un faux nom pour l’Argentine avec Adolf Eichman, Bernie Gunther va y retrouver le gratin des criminels nazis en exil. Ayant révélé sa véritable identité au chef de la police de Buenos Aires, il constate que sa réputation de détective l’y a précédé. Une jeune fille est assassinée dans des circonstances atroces, et Bernie se dit que cette affaire ressemble étrangement à une enquête non élucidée qui lui avait été confiée lorsqu’il était flic à Berlin sous la république de Weimar. Soupçonnant l’un des très nombreux nazis réfugiés dans sa ville, le chef de la police, sollicite l’aide de Bernie qui accepte sans grand enthousiasme. Une série de flash-backs nous ramènent à Berlin en 1932, éclairant les progrès de ses investigations, qui posent d’embarrassantes questions sur les rapports entre le gouvernement de Perón et les nazis.

Mon avis : Bienvenue à Buenos-Aires ! Dans l’Argentine de Juan et Evita Perón. On continue notre périple en compagnie de Bernie. On se retrouve en Argentine et Bernie va mener l’enquête. De fait des crimes qui ressemblent diablement à une enquête non élucidée se produisent. Quel est le criminel qui a traversé les océans pour continuer ses méfaits. Un criminel reste un criminel. Ce n’est pas le fait de changer de nom qui va changer le bonhomme… Et comme c’est la suite du précédent, nous savons bien qu’il a fui l’Allemagne pour l’Argentine en empruntant la filière nazie mais qu’il est loin d’en être un. J’ai beaucoup aimé ce livre qui éclaire à la fois les politiciens argentins et les anciens SS qui ont fui l’Allemagne. Mengele, Adolf Eichmann, Kammler : des hommes qui nous font frémir… Bernie lui est pareil à lui-même, il ne change pas beaucoup avec les années… toujours aussi incisif, caustique, attachant, et imprévisible ( j’ai halluciné en lisant la scène de la bagarre au concombre…) Historiquement parlant, l’auteur est toujours aussi intéressant à lire. Décidemment j’aime revivre l’histoire avec Bernie. Et comme en fin de livre il quitte l’Argentine, je me réjouis de visiter d’autres pays en sa compagnie…

Extraits :

Quelque part au fond du fleuve, près de Montevideo, gisait l’épave du Graf Spee, un cuirassé de poche invinciblement sabordé par son capitaine en décembre 1939 pour éviter qu’il ne tombe aux mains des Britanniques. À ma connaissance, c’était la seule et unique incursion de la guerre en Argentine.

Pour pratiquer la langue de Gœthe et de Schiller, vous avez intérêt à aiguiser vos voyelles avec un taille-crayon.

L’humour n’est pas la qualité première des Argentins. Ils sont beaucoup trop soucieux de leur dignité pour rire de grand-chose, sans parler d’eux-mêmes.

S’il n’avait pas l’air d’un commissariat, il en avait indéniablement l’odeur. Tous les commissariats sentent la merde et la peur.

Un homme ne devient pas un psychopathe rien qu’en endossant un uniforme, par conséquent on peut supposer que beaucoup de psychopathes ont trouvé, dans la SS et la Gestapo, un abri douillet en tant qu’assassins et tortionnaires patentés.

Ils ont de nouveaux noms, de nouveaux visages pour certains. Nouveaux noms, nouveaux visages et amnésie. I

Ses sarcasmes étaient aussi caustiques que de l’acide de batterie et, avec un entourage aux capacités intellectuelles inférieures aux siennes, cela faisait fréquemment des éclaboussures.

Difficile de  persuader un homme de nous parler une fois qu’on lui a tranché la tête !

Tous les journaux sont fascistes par nature, Bernie. Quel que soit le pays. Tous les rédacteurs en chef sont des dictateurs. Tout journalisme est autoritaire. Voilà pourquoi les gens s’en servent pour tapisser les cages à oiseaux. »

Parfois, il vaut mieux ne pas lâcher la proie pour l’ombre. C’est ce qu’on appelle la politique.

Romulus et Rémus ont été abandonnés non pas parce qu’ils étaient malades, mais parce que leur mère était une vestale qui avait violé son vœu de chasteté.

« Qu’est-ce que prétend Hitler ? demandai-je. Que la force réside non dans la défense mais dans l’attaque ? »

Mais je suis du genre optimiste. Il faut ça pour être flic. Et quelquefois, il suffit de suivre son instinct.

« Oh, je ne suis pas un hitlérien fervent, mais je crois en Hermann Gœring. C’est un personnage beaucoup plus imposant que Hitler.
— En diamètre, c’est sûr. » Ce fut à mon tour de sourire de ma petite plaisanterie.

Si je n’étais pas flic, je croirais peut-être aux miracles. Mais je le suis et je n’y crois pas. Dans ce boulot, on rencontre des fainéants, des idiots, des pervers et des je-m’en-foutistes. Hélas, c’est ce qu’on appelle un électorat ! »

Et de vous à moi ? Je n’aime pas les nazis. C’est juste que j’aime les communistes un peu moins.

« Ça ne t’arrive jamais d’avoir mal à la bouche ? Avec toutes les saloperies qui en sortent ?

« Et ce n’est pas que j’adore les Juifs. C’est juste que j’adore les antisémites un petit peu moins. »

Voilà le problème d’être un espion. On a vite fait de se croire espionné soi-même.

En Argentine, il vaut mieux tout savoir plutôt que d’en savoir trop.

J’ai été flic, vous vous souvenez ? Nous faisons tout ce que font les criminels, mais pour beaucoup moins d’argent. Ou même pour rien, dans le cas présent.

Je sais la boucler.
— Tout le monde, répondit Skorzeny. Le truc, c’est de le faire et de rester en vie en même temps. »

Mon espagnol s’était beaucoup amélioré, mais il tombait en pièces comme un costume bon marché dès qu’il affrontait l’argot local.

Mais, alors que Berlin faisait étalage de son vice et de sa corruption, Buenos Aires cachait son goût pour la dépravation comme un vieux prêtre qui dissimule une bouteille de cognac dans sa poche de soutane.

Tout le monde disparaît à un moment ou à un autre en Argentine. C’est un passe-temps national.

Lien vers la série Bernhard Gunther (Bernie)

Photo : Argentine – Buenos Aires . Casa Rosada

Besson, Philippe «Arrête avec tes mensonges» (2017)

Auteur : Philippe Besson a publié : En l’absence des hommes, Son frère (adapté par le réalisateur Patrice Chéreau), L’Arrière-saison, Un garçon d’Italie, les jours fragiles, Un instant d’abandon, L’enfant d’octobre, Se résoudre aux adieux, Un homme accidentel, La Trahison de Thomas Spencer, Retour parmi les hommes , Une bonne raison de se tuer, De là, on voit la mer , La Maison atlantique, Un tango en bord de mer , Vivre vite, Les Passants de Lisbonne et « Arrête avec tes mensonges » et est devenu un des auteurs incontournables de sa génération.
S’affirmant aussi comme un scénariste original et très personnel, il a signé le scénario de Mourir d’aimer (2009), interprété par Muriel Robin, de La Mauvaise Rencontre (2010) avec Jeanne Moreau, du Raspoutine de Josée Dayan interprété par Gérard Depardieu, et de Nos retrouvailles (2012) avec Fanny Ardant et Charles Berling. Un homme accidentel sera prochainement adapté au cinéma. Un tango en bord de mer, sa première pièce en tant que dramaturge, a été jouée à Paris à l’automne 2014 et publiée parallèlement chez Julliard puis reprise à l’automne 2015 au Théâtre du Petit Montparnasse.

Paru chez Julliard – janvier 2017 – 198 pages / Prix Psychologies Magazine –  le prix du roman inspirant 2017

Résumé : Quand j’étais enfant, ma mère ne cessait de me répéter : « Arrête avec tes mensonges. » J’inventais si bien les histoires, paraît-il, qu’elle ne savait plus démêler le vrai du faux. J’ai fini par en faire un métier, je suis devenu romancier.
Aujourd’hui, voilà que j’obéis enfin à ma mère : je dis la vérité. Pour la première fois. Dans ce livre.
Autant prévenir d’emblée : pas de règlement de comptes, pas de violence, pas de névrose familiale.
Mais un amour, quand même.
Un amour immense et tenu secret.
Qui a fini par me rattraper.

Mon avis : Roman… si vous le dites. De fait c’est une autofiction qui se lit comme un roman. Magnifique, puissant, sensible, émouvant, édifiant… et malheureusement toujours d’actualité à notre époque. Et une fois encore cet écrit de Philippe Besson me bouleverse. Quelle justesse dans ses mots, quelle sensibilité, quelle pudeur aussi.
C’est l’histoire d’un refoulement dû à l’époque, à l’urgence, à l’endroit (un petit village de la France profonde) qui engendre tristesse, colère, émotion… Un livre plein de tendresse dans lequel l’auteur rend hommage à son premier amour. Rattrapé par le réel, toutes les images de son adolescence remontent à la surface et Philippe Besson va les extérioriser. Dans ce livre c’est davantage (et même exclusivement) la mémoire qui parle et non l’imaginaire ancré dans ses souvenirs comme c’est le cas dans ces précédents récits. Il avoue par ailleurs qu’il aime à noyer la vérité pour se protéger des autres et sa cacher derrière un masque.
Dans la vie, le choix n’est pas toujours possible… La direction que va prendre notre existence est fonction du regard des autres, de l’histoire familiale, du contexte familial, social, économique, religieux. La singularité non assumée, quelle qu’elle soit, est source de désespoir, de mal-être, de solitude, de repli sur soi, voire de suicide… Comme le dit l’auteur en citant les paroles de la chanson « Veiller tard » de Goldman de l’époque « Ces paroles enfermées que l’on n’a pas su dire »
Ce livre explique l’auteur et son œuvre. C’est une expérience qui se révèle être l’expérience fondatrice de sa personnalité. Il explique l’homme qu’il est devenu, depuis sa jeunesse. Il nous présente le personnage qui l’a fait tel qu’il est, qui a sa place dans ses romans précédents ; c’est son premier amour, c’est l’interdit, le caché. C’est l’interdit dont on ne peut pas parler, le secret ; c’est aussi le vivre dans l’urgence en sachant (mais en ne voulant pas le voir) que le temps est compté. En effet Thomas sait parfaitement (il le dit) que lui, paysan dans un petit village au début des années 80 restera dans sa ferme et que l’auteur, Philippe, quittera ce bled paumé et rétrograde. Un amour à jours comptés, vécu dans l’urgence, qui lui donne d’autant plus d’importance.
Ce livre explique les thèmes récurrents de la prose de l’auteur : la brulure amoureuse, l’incandescence, le deuil, la solitude, le manque, l’importance de l’enfance et de la jeunesse, la difficulté d’être soi-même, le rapport au père (dans ce livre il explique en une phrase que la dureté et l’intransigeance du père va vraisemblablement expliquer sa sensibilité). Le titre du livre est quant à lui expliqué dans les premières phrases, c’est une réflexion de sa Maman quand il était petit… Comme il le dit dans le livre, « Et pour ne pas oublier les disparus » ce livre il l’a écrit pour lutter contre l’oubli, faire revivre les absents.
En fin de livre, quelques questions restent ouvertes : Le non-dit existe-t-il ? Est-ce-que chacun à sa place, ou qu’elle soit ? Une seconde chance ? est-ce possible ? la peur de la désillusion est-elle trop forte pour la tenter ?

Extraits :

j’invente des vies à ces gens qui s’en vont, qui s’en viennent, je tâche d’imaginer d’où ils arrivent, où ils repartent, j’ai toujours aimé faire ça, inventer des vies à des inconnus à peine croisés, m’intéresser à des silhouettes, c’est presque une manie, il me semble que ça a commencé dès l’enfance, oui c’était là dans le plus jeune âge, maintenant je me souviens, cela inquiétait ma mère, elle disait : arrête avec tes mensonges, elle disait mensonges à la place d’histoires, ça m’est resté,

Je ne sais pas que je n’aurai plus jamais dix-sept ans, je ne sais pas que la jeunesse, ça ne dure pas, que ça n’est qu’un instant, que ça disparaît et quand on s’en rend compte il est trop tard, c’est fini, elle s’est volatilisée, on l’a perdue, certains autour de moi le pressentent et le disent pourtant, les adultes le répètent, mais je ne les écoute pas, leurs paroles roulent sur moi, ne s’accrochent pas, de l’eau sur les plumes d’un canard, je suis un idiot, un idiot insouciant

Donc je suis d’une époque révolue, d’une ville qui meurt, d’un passé sans gloire.

Il allumait la radio, il écoutait « Radioscopie » de Jacques Chancel. Je n’ai pas oublié. Je viens de cette enfance.

Il n’imaginait pas que je puisse venir de cela, ce monde si rural, si minéral, ce monde lent, presque immobile, fossilisé. Il m’a dit : il a dû t’en falloir, de la volonté, pour t’élever.

Laisser dire, c’est confirmer.

D’instinct, je déteste les meutes. Cela ne m’a pas quitté.

Bref, je peux tout imaginer. Et je ne m’en prive pas

La difficulté, on peut s’en accommoder ; on déploie des efforts, des ruses, on tente de séduire, on se fait beau, dans l’espoir de la vaincre. Mais l’impossibilité, par essence, porte en soi notre défaite.

Je tâche de mesurer la part de hasard, la part de chance, d’évaluer la nature de l’aléa qui conduit à la rencontre et je n’y réussis pas. On est dans l’impondérable.

J’écrirai souvent, des années après, sur l’impondérable, sur l’imprévisible qui détermine les événements.

J’écrirai également sur les rencontres qui changent la donne, sur les conjonctions inattendues qui modifient le cours d’une existence, les croisements involontaires qui font dévier les trajectoires.

en réalité rien ne me touche davantage que le craquèlement des armures et la personne qui s’y révèle.

Il ajoute cette phrase, pour moi inoubliable : parce que tu partiras et que nous resterons.

je n’aurai plus rien à voir avec ce monde de mon enfance, que ce sera comme un bloc de glace détaché d’un continent.

Plus tard, j’écrirai sur le manque. Sur la privation insupportable de l’autre. Sur le dénuement provoqué par cette privation ; une pauvreté qui s’abat. J’écrirai sur la tristesse qui ronge, la folie qui menace. Cela deviendra la matrice de mes livres, presque malgré moi. Je me demande quelquefois si j’ai même jamais écrit sur autre chose.

Mais l’absence, c’est d’abord, évidemment, le silence, ce silence enveloppant, qui appuie sur les épaules, dans lequel on sursaute dès que se fait entendre un bruit imprévu, non identifiable, ou la rumeur du dehors.

Je sais, d’un savoir intuitif, que je ne devrai jamais lui poser la moindre question, jamais lui demander de s’expliquer. Je suis écrasé par ce savoir.

En fin de compte, l’amour n’a été possible que parce qu’il m’a vu non pas tel que j’étais, mais tel que j’allais devenir.

Ce qui lui plaît chez moi est ce qui m’éloigne de lui.

Et ce sentiment, qui sait, de ne pas être tout à fait à sa place, ici, d’être une sorte de déraciné, comme si on pouvait avoir le déracinement en héritage.

Je me demande si la froideur des pères fait l’extrême sensibilité des fils.

Il y a cette brûlure de ne rien être autorisé à dire, de devoir tout taire, et cette question terrible, cet abîme sous les pieds : si on n’en parle pas, comment prouver que ça existe ?

On ne se défait jamais de son enfance. Surtout quand elle a été heureuse.

Je perçois l’appétit et la désinvolture de ceux qui ont grandi sur une planète rétrécie, pour qui le voyage n’est pas une expédition mais une aventure ordinaire, pour qui la sédentarité est une mort déguisée.

cette abnégation est probablement une façon de s’oublier, de se diluer, une façon aussi de se mettre à l’épreuve, de se faire du mal ?

Je sais aussi tout ce qu’on doit quitter de soi pour ressembler à tout le monde.

Et puis le désir ne s’éteint pas comme une allumette sur laquelle on souffle, il se consume.

Il me rend à la solitude. La plus profonde, celle qu’on ressent au cœur d’une foule.

Nous ne sommes plus ceux que nous avons été. Le temps a passé, la vie nous a roulé dessus, elle nous a modifiés, transformés.

Il dit : je pourrais regretter si j’avais eu le choix. Mais je n’ai pas eu le choix.

Ceux qui n’ont pas franchi le pas, qui ne se sont pas mis en accord avec leur nature profonde, ne sont pas forcément des effrayés, ils sont peut-être des désemparés, des désorientés ; perdus comme on l’est au milieu d’une forêt trop vaste ou trop dense ou trop sombre.

 

 

 

Groff, Lauren «Les Furies» (2017)

L’auteur : Lauren Groff, née le 23 juillet 1978 à Cooperstown dans l’État de New York, est une écrivaine américaine. Pour le roman « Les furies » Lauren Groff a reçu un courrier officiel de Barack Obama estimant «  l’un des livres plus intéressants qu’il ait lu cette année » (2015)[
Parution française aux Editions de L’Olivier – 05 janvier 2017 – 432 pages – Traduit de l’anglais (États-Unis) par Carine Chichereau.

Résumé : « Le mariage est un tissu de mensonges. Gentils, pour la plupart. D’omissions. Si tu devais exprimer ce que tu penses au quotidien de ton conjoint, tu réduirais tout en miettes. Elle n’a jamais menti. Elle s’est contentée de ne pas en parler. »
Ils se rencontrent à l’université. Ils se marient très vite. Nous sommes en 1991. À vingt-deux ans, Lotto et Mathilde sont beaux, séduisants, follement amoureux, et semblent promis à un avenir radieux. Dix ans plus tard, Lotto est devenu un dramaturge au succès planétaire, et Mathilde, dans l’ombre, l’a toujours soutenu. Le couple qu’ils forment est l’image-type d’un partenariat réussi.
Mais les histoires d’amour parfaites cachent souvent des secrets qu’il vaudrait mieux taire. Au terme de ce roman, la véritable raison d’être de ce couple sans accrocs réserve bien des surprises.

Mon avis : Sans le petit coup de pouce d’Obama et l’avis de Beabab, je ne sais pas si ce livre aurait retenu mon attention… Mais merci à eux deux ! Un début un peu chaotique ( comme la jeunesse des personnages) mais après j’ai accroché et je n’ai plus laché !
Le roman commence par la partie « Lancelot (Lotto) Satterwhite », fils d’une « sirène » et d’un entrepreneur richissime qui décède alors que son fils est encore bien jeune. Il va lui falloir se construire sans père et avec une mère absente qui va l’envoyer à l’autre bout du pays pour le soustraire à de mauvaises fréquentations et va ensuite le laisser livré à lui-même ( et sans un sous) pour le punir d’avoir épousé une fille qui ne correspondait pas à ses intentions d’union. Le chemin va être long pour passer du statut d’enfant (Lotto) à celui d’adulte (Lancelot). Après quelques années d’adolescence et de jeunesse du style « sexe et folies », des rêves de gloire non concrétisés car son envie de devenir comédien n’est pas couronnée de succès, le jeune homme deviendra auteur dramaturge. Mais un vide demeura toujours au fond de lui : celui d’avoir échoué dans son rêve de devenir comédien. A ses côtés, une jeune femme, Mathilde qui va tout faire pour l’aider à réussir sa vie.
On passe ensuite à Mathilde, à Aurélie…
C’est un roman sur les oppositions : la beauté et la laideur, la force et la faiblesse, solitude et la foule, le Nord et le Sud, l’argent et la misère, la réussite et l’échec, la stabilité et l’intermittence, le visible et le dissimulé, les mots et le silence, la ville et la nature, le ciel et la mer, le noir et les couleurs, le sombre et la clarté … C’est un roman sur les affres et les angoisses de l’artiste, du créateur… A fleur de peau, constitué de tous ses manques et de tous ses doutes. Que l’on crée avec des mots ou avec des notes, l’enfermement dans la phase créatrice est une souffrance, une communion avec la nature…
Le livre est aussi l’histoire de la difficulté de vivre avec son passé, avec ses silences, avec sa rancœur, avec ses secrets, mais surtout besoin de reconnaissance et d’amour qui peuvent amener à la vengeance. Clarté et ombre, le recto et le verso des personnages, le passé et le présent, le dit et le non-dit et la puissance de l’amour fou: l’amour qui sublime, qui dicte les actions dans la vie et au-delà de la mort. Amour et haine sont les moteurs de la vie et plus les pages se tournent, plus la force du caractère de Mathilde s’impose et donne un petit côté « polar » à ce texte magnifique sur le doute, la création, l’amour, la vie quoi… et au final une question : un passé bien enfoui, une cicatrice antérieure, est-ce une trahison ???
Shakespeare, Racine, Beckett, St Exupéry, le théâtre font partie intégrante de la vie des personnages, avec leur drame de solitude, leurs ténèbres…

 

Extraits : ( et je vous dis pas le tri )

Il se représentait une vie entière à baiser sur la plage avant de devenir un de ces vieux couples pratiquant la marche nordique le matin, dont la peau est comme de la pâte de noix laquée. Même vieux, il la ferait valser dans les dunes et assouvirait son désir pour sa fine ossature d’oiseau sexy, avec prothèses de hanches et genoux bioniques.

Il voyait à travers elle, jusqu’à sa bonté intérieure. Mais le verre était fragile, il lui faudrait prendre des précautions.

Les gens pouvaient être soustraits au monde à cause d’un mauvais calcul rapide. Si l’on risquait de mourir à tout moment, alors il fallait vivre !

Une porte se refermait derrière lui. Une autre, beaucoup plus intéressante, s’ouvrait grand.

Pendant des mois, de là-haut, il avait observé un tournesol en mesurant à quel point il était à l’image de l’existence humaine : sortant de terre avec éclat, plein d’espoir, magnifique ; large et fort, sa corolle parfaitement épanouie dûment tournée vers le soleil ; sa tête si alourdie de pensées mûres qu’elle ployait vers le sol, brunissait, perdait ses pétales vifs, la tige ramollie ; fauché en prévision du long hiver.

Les êtres nés pour la musique sont les plus aimés de tous. Leur corps est le réceptacle de l’esprit qui l’anime ; le meilleur en eux, c’est la musique, le reste n’est qu’instrument de chair et d’os.

La neige tombait doucement. Il faisait trop froid pour rester longtemps dehors. Monde sans couleur, paysage de rêve, page blanche

le soleil s’était levé et l’éclat des rayons sur la neige, la glace, donnaient l’impression que le monde était sculpté dans la pierre, le marbre, le mica

Derrière les rideaux, la forêt aurait pu être de verre, vu comme elle étincelait dans le clair de lune. En pleine nuit, il avait fortement gelé, les champs et les arbres étaient nappés d’une couche de résine époxy.

les franges de sa mémoire s’effilochaient, cela ressemblait si peu à son vieux moi à la mémoire d’éléphant.

Sur son quai intérieur, le grand vaisseau à bord duquel il voulait embarquer pour voguer au loin actionna sa sirène. Les amarres furent larguées.

Bon, la radio n’avait pas tué le théâtre, ensuite le cinéma n’avait pas tué le théâtre, la télévision non plus, alors c’était un peu fort de café de croire que l’Internet, malgré tous ses attraits, allait tuer le théâtre, non ?

elle avait l’air toute de sucre et d’air, mais en son cœur il y avait une amande amère et noire

Un jour, il avait lu que le sommeil a le même effet sur le cervelet que les vagues sur l’océan. Le sommeil déclenche une série de pulsations qui parcourent les réseaux de neurones comme des vagues ; elles emportent avec elles tout ce qui est inutile, ne laissant derrière elles que l’essentiel.

« Où sont les hommes ? reprit enfin le Petit Prince. On est un peu seul dans le désert…

– On est seul aussi chez les hommes », dit le serpent.

Le loup décrivit des cercles, puis il s’installa en elle, dans sa poitrine, et se mit à ronfler.

Pourquoi ne pas le laisser vivre dans l’illusion ? Ça le rendait heureux. Et elle adorait le rendre heureux.

c’était un conteur-né. Il transformait la réalité en une vérité autre.

Des années plus tard, au sommet du bonheur, elle songerait à cette fille solitaire, les yeux baissés comme une putain de campanule timide, alors qu’à l’intérieur une tornade l’habitait.

– Une erreur de jeunesse.
– On a tous connu ça. J’adore les erreurs de jeunesse. »

Lancelot Satterwhite baignait dans l’adoration comme un canard dans sa mare. Il voulait juste nager dans un océan d’adoration, mais sans jamais se mouiller, en restant à la surface.

il y a des non-vérités fondées sur des mots et d’autres sur des silences,

« Nous sommes bien solitaires, ici-bas, reprit-il. C’est vrai. Mais nous ne sommes pas seuls. »

Mais son amour pour lui était neuf, et celui qu’elle éprouvait pour elle-même, ancien, or elle n’avait eu personne d’autre qu’elle-même pendant si longtemps. Elle était lasse d’affronter le monde seule.

Ils avaient tellement de choses à faire, tout le temps débordés, et les week-ends, c’était leur temps à eux, les précieuses petites heures qu’ils partageaient ensemble à se rappeler pourquoi ils s’étaient mariés !

Elle se surprit à penser que la vie avait une forme conique, le passé s’évasait à mesure qu’il s’éloignait du moment présent, à la pointe du cône. Plus on vivait, plus la base s’élargissait, de sorte que des blessures et des trahisons, quasi imperceptibles au moment où elles s’étaient produites, s’étiraient comme des points minuscules sur un ballon de baudruche qu’on gonfle peu à peu. Une petite tache sur l’enfant frêle se transformait en une difformité énorme sur l’adulte, impossible à franchir et aux bords effrangés.

Un miracle, cette capacité à prendre une âme et à l’implanter tout entière dans une autre personne, ne serait-ce que pour quelques heures. Toutes ces pièces étaient des fragments qui, ensemble, formaient un tout.

De grands vides aussi : une dentelle du tissu de sa vie. Dieu merci, le pire avait sombré dans les trous.

Les théâtres vides sont plus silencieux que tout autre lieu désert. Quand ils dorment, ils rêvent de bruit, de lumière, de mouvement.

Image : la petite sirène du lac Léman ( eh oui… ) – photo prise par moi