Davrichewy, Kéthévane «La mer noire» (01.2010)

Davrichewy, Kéthévane «La mer noire» (01.2010)

 

Résumé : En ce jour d’anniversaire, la première pensée de Tamouna est pour Tamaz. Cet homme, qu’elle a rencontré l’été de ses quinze ans à Batoumi et qu’au fil des années elle n’a cessé d’attendre, s’est annoncé à la fête qui se prépare. Dans un demi-sommeil, la vieille dame se souvient de leurs amours timides et éblouies, très vite interrompues par le départ précipité de la famille, contrainte de fuir devant les bolcheviques. … Tout aussi brutalement que de ses grands-parents et de son univers, la jeune fille a été coupée de son amour de jeunesse. Sa vie peu à peu s’est construite à Paris, parmi la communauté des exilés géorgiens. Quand Tamaz finit par reparaître, alors que les frontières du pays natal sont hermétiquement closes, leurs vies se sont dessinées autrement… La longue journée pendant laquelle se déroule le roman est comme une métaphore de la vie de Tamouna : entourée des siens, de cette famille géorgienne qui a su garder vivaces les traditions et perpétuer un bonheur de vivre qui aurait dû être immuable, elle laisse libre cours à ses souvenirs. Dans une narration habilement tissée, l’image de la doyenne qu’elle est devenue se superpose à celle de la jeune fille exilée. Et c’est toute la force de ce roman que de peindre avec une remarquable élégance et sans le moindre pathos le portrait d’une femme toujours habitée par la joie et le désir malgré les deuils et les déchirements de l’histoire.

Mon avis : Troisième rencontre avec Kéthévane Davrichewy ( son deuxième roman) . Et chez moi la magie opère à nouveau. Un livre sur l’exil, sur la pérennité des sentiments, sur la famille, sur le besoin et l’envie de croire à l’amour et à l’amitié, malgré tout ce qui peut se passer. Un livre aussi sur la fidélité. C’est l’histoire d’une vie ( la famille de la romancière ou de son entourage je présume…) ; Cela commence par une rencontre, la naissance d’un amour, puis une séparation abrupte, la fuite vers la France, l’espoir de retrouver son amour perdu, la perte de cet espoir… puis les croisements au hasard des vies.. Le présent, le passé… L’importance des absents… L’histoire des Géorgiens exilés en France, une communauté peu nombreuse et méconnue. Je ne peux pas dire que c’est un livre de regrets ou une histoire nostalgique. Non, c’est une vieille dame qui est à la fin de sa vie, qui fête son anniversaire, entourée des présents, des absents et de ceux qui devraient être là et qui se raconte, avec ses joies, sa famille, ses espoirs. Une grande sensibilité et un merveilleux roman.

Extraits :

Elle ne prononce plus ce prénom. Il est sorti de sa vie et, pourtant, il semble l’avoir accompagnée partout

Les gens sont-ils plus présents une fois partis ? En faisant sa toilette, elle songe aux absents, elle mesure leur présence dans son existence.

Les souvenirs surgissent au moment où elle s’y attend le moins, ils frôlent la vérité quelques minutes puis mentent très vite. Elle les abandonne un peu coupable et se réfugie dans des rêveries infinies où elle finit par en inventer d’autres

Elle peut aller n’importe où, sa mémoire n’a pas de limite. Elle en savoure l’infini

Nous attendons des nouvelles. Les jours passés sont autant de pierres amassées en moi. Je vis avec ce poids à l’intérieur. Parfois il remonte jusqu’à ma poitrine et m’étouffe.

Je la force à s’arrêter, à rester immobile. Elle arrête de rire. Nous nous regardons et chacune trouve dans le regard de l’autre ce qu’il faut pour continuer.

J’ai avec toi des conversations imaginaires, dans lesquelles tu me dis : ce qui compte, c’est avancer. Sans se retourner. Ici, nous ne faisons que nous retourner. Avancer, personne ne semble l’envisager. Nous survivons, nous nous souvenons

Mais je meurs des mots que personne ne prononce.

Ne pas savoir est une maladie qui ronge, la vérité est que je suis lâche moi aussi, puisque je ne dis rien

Tout ce à quoi nous croyons est mort, il nous faut trouver une nouvelle foi

Je hais le silence qui l’entoure, je hais le temps qui fait de lui une silhouette glissant dans des sables mouvants, je hais ma passivité. Quelques photos de lui sont rangées dans un placard, je l’ouvre parfois. Son vrai visage s’évapore peu à peu, seules perdurent ces images factices.

Je me réveille souvent la nuit. Je revois son visage intact, comme si je venais de le quitter. À mon réveil, ses traits m’échappent à nouveau et les années ont gagné. Je ressens alors un chagrin si profond qu’il est indescriptible.

Je n’ai pourtant pas cessé de  t’aimer. J’ai cessé de t’espérer.

Le téléphone sonne. Elle n’a pas envie de décrocher. Elle préfère l’immobilité. Elle a souvent préféré l’immobilité. Son goût pour la contemplation et la rêverie l’a conduite vers sa maladie. Sa maladie lui ressemble. Cela lui paraît réconfortant.

Parfois, la réalité et l’imaginaire, le passé et le présent se confondent dans ce monde immobile. C’est ce qu’elle a toujours souhaité. Que ses vies multiples forment un tout

Certaines choses sont des piliers indestructibles qui soutiennent notre existence, dis-je, quoiqu’il arrive, c’est là, et tant qu’on en est conscient, rien ne peut nous l’enlever

Le charme est rompu. Nous sommes comme deux carrosses redevenus citrouilles. Je le lui dis pour détendre l’atmosphère. Il ne sourit pas. Il se lève. Au moins, nous avons été carrosses, dit-il, c’est ce qui compte, ne l’oublie pas

J’ai peur, me dit-elle encore. Une larme coule le long de sa joue. Je l’essuie de ma main, je répète : Je suis là. Mais elle est déjà seule pour affronter la suite. Je ne peux rien faire pour elle et cela est déjà un chagrin.

Est-ce que le bonheur existe au présent ? répond-elle.

Rien ne pourra calmer sa douleur. Elle apprendra juste à la contenir.

Nous disposons de moments de solitude et ce luxe nous grise.

Les bords de l’Atlantique ne ressemblent en rien aux rives de la mer Noire. Il me semble pourtant que l’horizon, la mer et le ciel sont éternels.

Plus personne ne prend ma mère dans ses bras, plus personne ne me prend non plus dans ses bras. Nous sommes deux abandonnées, incapables de nous réchauffer l’une l’autre.

Que voit-elle encore ? Est-elle si clairvoyante et suis-je si aveugle ? Que me pardonne-t-elle ? Je n’ai rien à me faire pardonner. Je suis là, je l’écoute, depuis des années

Nos têtes reposent sur le même oreiller, je regarde le ciel par-dessus les toits. Une parcelle d’éternité est dans ce bout de ciel.

One Reply to “Davrichewy, Kéthévane «La mer noire» (01.2010)”

  1. Je te rejoins dans ton ressenti, un roman sensible, un beau roman sur la famille, ses liens entre générations. J’ai été particulièrement émue par les lettres non postées, comme un journal intime partagé d’une certaine manière où l’on peut se permettre de tout dire à l’autre parce-que l’on sait que ce ne sera jamais lu (j’aime beaucoup cette approche).

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