Enard, Mathias « Rue des voleurs » (2012)

Enard, Mathias « Rue des voleurs » (2012)

Paru chez Actes Sud

Résumé : C’est un jeune Marocain de Tanger, un garçon sans histoire, un musulman passable, juste trop avide de liberté et d’épanouissement, dans une société peu libertaire. Au lycée, il a appris quelques bribes d’espagnol, assez de français pour se gaver de Série Noire. Il attend l’âge adulte en lorgnant les seins de sa cousine Meryem. C’est avec elle qu’il va “fauter”, une fois et une seule. On les surprend : les coups pleuvent, le voici à la rue, sans foi ni loi.

Commence alors une dérive qui l’amènera à servir les textes – et les morts – de manières inattendues, à confronter ses cauchemars au réel, à tutoyer l’amour et les projets d’exil.

Dans Rue des Voleurs, roman à vif et sur le vif, l’auteur de Zone retrouve son territoire hypersensible à l’heure du Printemps arabe et des révoltes indignées. Tandis que la Méditerranée s’embrase, l’Europe vacille. Il faut toute la jeunesse, toute la naïveté, toute l’énergie du jeune Tangérois pour traverser sans rebrousser chemin le champ de bataille. Parcours d’un combattant sans cause, Rue des Voleurs est porté par le rêve d’improbables apaisements, dans un avenir d’avance confisqué, qu’éclairent pourtant la compagnie des livres, l’amour de l’écrit et l’affirmation d’un humanisme arabe.

Mon avis :

C’est un livre à la fois très violent et très touchant qui nous fait vivre en marge du printemps arabe, dans une ville jonction entre le monde arabe et l’Europe. Tanger, un port où la jeunesse est balloté entre les islamistes et les tentations européennes.

Difficile de vivre quand on est rejeté par sa famille, qu’il est impossible de quitter le pays légalement, sans argent… Lakhdar, le héros, est amoureux des livres et il va tomber amoureux d’une jeune Catalane. A la rue, pour survivre, il accepte un travail dans une librairie musulmane, alors que lui, ce qu’il aime c’est la littérature policière, et surtout les romans policiers français; Il ne souhaite pas être mêlé à la vague revendicatrice et islamiste qui déferle sur le Maroc lors du printemps arabe. Mais, indirectement, il ne peut fermer les yeux – tout en refusant d’y croire – sur les sentiments qui animent des êtres qui lui sont proches.

C’est un roman politique que nous livre M. Enard. Son personnage est témoin des événements sanglants qui agitent le bord de la Méditerranée, des attentats terroristes, de la montée de l’intégrisme, du problème de l’immigration clandestine, puis de la révolte des indignés. Il acceptera plusieurs boulots pour survivre, petit musulman à tout faire qui travaille au rabais et tente de rejoindre la fille qu’il aime et qui vit à Barcelone; il volera, fuira et deviendra clandestin. Parfois il voudra retourner chez lui, mais pour quoi faire?

Enard réussit le pari de mélanger aussi la poésie arabe et la littérature à ce voyage.

Un livre qui fait réfléchir sur notre époque, sur le naufrage des valeurs, sur la mondialisation, sur le choc des cultures et des religions, sur la tolérance, sur l’amour, l’amitié.

Une fois encore Enard fait le pont entre les civilisations, comme cela avait déjà été le cas dans « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants ». On est loin de l’exotisme de Constantinople et de Michel-Ange mais une fois encore on assiste à la découverte d’un autre univers et au déracinement ( ou enracinement ?) d’un être. Que ce soit Constantinople-Venise ou Tanger/Barcelone dans « Rue des Voleurs », dans les deux cas l’amitié et l’amour sont des refuges et des moteurs.

Et Mathias Enard se révèle à moi une fois encore.

Extraits :

(p. 78) « La vie est une machine à arracher l’être ; elle nous dépouille, depuis l’enfance, pour nous repeupler en nous plongeant dans un bain de contacts, de voix, de messages qui nous modifient à l’infini, nous sommes en mouvement. »

(p. 91) « On ne se souvient jamais tout à fait, jamais vraiment ; on reconstruit, avec le temps, les souvenirs dans la mémoire… »

(p. 108) « L’avantage, c’est qu’aujourd’hui les livres ont si peu de poids, sont si peu vendus, si peu lus que ce n’est même plus la peine de les interdire. »

(p. 236) « Je suis ce que j’ai lu, je suis ce que j’ai vu, j’ai en moi autant d’arabe que d’espagnol et de français, je me suis multiplié dans ces miroirs jusqu’à me perdre ou me construire, image fragile, image en mouvement »

(p. 252) « La vie consume tout – les livres nous accompagnent, comme mes polars à deux sous, ces prolétaires de la littérature, compagnons de route, dans la révolte ou la résignation, dans la foi ou l’abandon. »

Mon conseil :  lire en parallèle avec le livre de Abdellah TAÏA,  » Infidèles « (éd. Seuil) – commenté ici : http://www.cathjack.ch/wordpress/?p=291

superbe interview : http://www.franceculture.fr/emission-la-grande-table-2eme-partie-deux-romanciers-nous-parlent-du-maroc-mathias-enard-et-Abdellah

Rencontre : Mathias ENARD, auteur de Rue des voleurs (éd. Actes Sud) / Abdellah TAÏA, auteur de Infidèles (éd. Seuil)

Chez le premier, c’est l’histoire d’un jeune Marocain de Tanger, musulman avide de liberté et d’épanouissement, dans une société peu libertaire. « Au lycée, il a appris quelques bribes d’espagnol, assez de français pour se gaver de Série Noire. Il attend l’âge adulte en lorgnant les seins de sa cousine Meryem. C’est avec elle qu’il va “fauter”, une fois et une seule. On les surprend : les coups pleuvent, le voici à la rue, sans foi ni loi. Commence alors une dérive qui l’amènera à servir les textes – et les morts – de manières inattendues, à confronter ses cauchemars au réel, à tutoyer l’amour et les projets d’exil.Dans Rue des Voleurs, roman à vif et sur le vif, l’auteur de Zone retrouve son territoire hypersensible à l’heure du Printemps arabe et des révoltes indignées.  » (note de l’éditeur) ;

le second (Abdellah TAÏA), quant à lui, situe son histoire dans le Maroc des années 80 et raconte les destins mêlés de deux êtres, une prostituée et son fils, d’abord ensemble puis séparés par les épreuves de la vie. Un fils raconte sa mère, raconte comment tous deux résistent à la misère et aux humiliations, manipulent les hommes, tirent d’eux de quoi survivre. Prostitution, religion, homosexualité, islamisme ; autant de thèmes forts où l’auteur évoque, avec sa langue et ses références, ses propres codes de l’Islam, dans un monde révolté et rêveur.

 

 

 

3 Replies to “Enard, Mathias « Rue des voleurs » (2012)”

  1. J’avais été sous le charme de l’écriture poétique, splendide, avec des images plein les yeux, lors de ma lecture de « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants »…
    Touchée par l’histoire, je voyais Constantinople, les oeuvres de Michel-Ange, la rencontre entre Europe et Asie, dans cette ville qui fut et reste la jonction entre les 2 continents.

    Pas certaine que cette histoire-ci me plairait… mais on ne peut jurer de rien 😉

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