Appanah, Nathacha «Blue Bay Palace» (2004)

Appanah, Nathacha «Blue Bay Palace» (2004)

Auteur : Ayant le créole mauricien comme langue maternelle, Nathacha Devi Pathareddy Appanah, dont la famille descend d’« engagés » indiens immigrés à Maurice, écrit en français. Elle travaille d’abord à l’île Maurice comme journaliste pour Le Mauricien et Week-End Scope. Elle s’installe en 1998 en France, où elle poursuit sa carrière de journaliste dans la presse écrite et en radio. Ses articles sont publiés dans Géo Magazine, Air France Magazine, Viva Magazine et elle fait des reportages pour la Radio suisse romande, RFI, France Culture. Son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or, publié en 2003 aux Éditions Gallimard raconte l’épopée des travailleurs indiens venus remplacer les esclaves dans les champs de canne à sucre à l’île Maurice. Son deuxième roman Blue Bay Palace (Gallimard, 2004) donne à voir la schizophrénie d’une île Maurice entre l’image de la carte postale et une société très marquée par les classes, les castes et les préjugés. Dans La Noce d’Anna, publié en 2005 aux éditions Gallimard, la narratrice, tout en vivant la journée du mariage de sa fille, Anna, s’interroge sur la transmission entre mère et fille. Le Dernier Frère, publié en 2007, aux éditions de l’Olivier, raconte l’histoire de Raj, un garçon mauricien et de David, un jeune juif qui se retrouve enfermé à la prison de Beau-Bassin pendant la Seconde Guerre mondiale. Le Dernier Frère a reçu plusieurs prix littéraires dont le prix du roman Fnac 2007, le prix des lecteurs de L’Express 2008, le prix de la Fondation France-Israël. Il a été traduit dans plus de quinze langues. En 2015, parution de En attendant demain (Gallimard 2105) Paru en 2016, son roman Tropique de la violence est issu de l’expérience de son séjour à Mayotte où elle découvre une jeunesse à la dérive (source Wikipedia). Et toujours en 2016, «Petit éloge des fantômes» , 7 petites nouvelles.

 

Résumé : « Je me suis redressée brusquement et une goutte de sueur s’est échappée derrière mon oreille. Elle a suivi un moment la ligne de ma mâchoire, a glissé le long de mon cou pour trouver son chemin entre mes seins. Aujourd’hui encore, je la sens, cette trace première qui m’a marquée jusqu’au creux de mon ventre. Je regardais en silence ce garçon qui se tenait devant moi et tout ce que je sentais, c’était cette goutte de sel qui me caressait l’oreille, la mâchoire, le cou, la peau tendue entre les seins pour mourir dans mon nombril. J’ai eu l’impression stupide et pourtant si agréable que c’était son doigt qui descendait lentement, lentement…»

Maya a dix-neuf ans. Elle vit à Blue Bay, un village bordé d’un côté par l’océan, de l’autre par un hôtel de luxe. Entre mer et soleil, images immaculées pour touristes et venelles crasseuses pour indigènes, elle poursuit l’amour.

Première parution en 2004 – Collection Folio (n° 5865), Gallimard (2015) –

Mon avis : Appanah, ce fut ma découverte 2016. Je viens de reposer le 5ème (le 2ème qu’elle ait écrit) et je suis sous le charme de cette écriture. Blue Bay : Côté pile et coté face… Car Appanah, une fois encore, nous montre l’envers du décor… Quand le « Dieu Fric » du tourisme passe par là, les inégalités se creusent, les envies naissent… et les illusions et désillusions i vont avec… Car ce livre n’est pas seulement une histoire d’amour qui se finit mal. Le Paradis, c’est cet hôtel magnifique. mais pas que… Pour Maya, c’est le rêve de l’amour, le soleil, le bonheur, la joie de vivre, l’émerveillement, la naissance des sens pour une jeune fille…  Mais de l’autre côté de la rue, c’est la misère…  Et malheureusement, la vie, ce n’est pas un conte de fée… les deux mondes ne peuvent pas se rejoindre… les riches et les pauvres, les différentes castes sociales ne se rencontrent pas comme dans un rêve … Très beau roman sur les amours impossibles… Tout est illusion, comme le révèle la signification hindoue du prénom de la jeune fille,  Maya/Mayura : « l’Illusion universelle ». Le prénom Dave qui signifie « aimé, chéri » est aussi bien choisi 😉

Extraits :

C’est un pays né du crachat brûlant d’un volcan et dont le profil a été dessiné par les tempêtes et le soleil cardinal.

C’est une histoire de ce pays. Les uns vous diront que c’est une histoire d’amour, d’autres que c’est une histoire de désamour, d’autres encore vous parleront d’une pauvre histoire de colère. Peu importe, elle est un peu de tout cela : amour, désamour, pauvreté, colère… Peu importe ce que les gens disent, c’est mon histoire.

Quand l’écume crépite à mes pieds, c’est comme si j’entendais le rire de la mer. Parfois, à ce moment-là, je soupire. L’entendrez-vous, aussi, ce rire mousseux et cristallin à la fois ?

Comme ce pays, je suis une enfant in extremis. C’est pour cela que mes parents m’ont nommée Maya. L’illusion. Celle qu’on croit être mais qui n’est pas.

Elle ne tient pas en place, elle ne s’arrête jamais, elle ne contemple pas, elle ne rêve pas, elle ne réfléchit pas.

Mais ces dix années passées à espérer un enfant l’ont comme happée tout entière, ont créé des manques, des absences et des failles que ma naissance n’a su combler.

Dans toutes les familles, il y a toujours quelqu’un qui est parti et d’autres qui ne rêvent que de ça.

Je n’en pensais pas grand-chose excepté que le destin est une chose mystérieuse.

Son visage m’a fait penser à mon pays : les vallées de rides, les montagnes de chair, les rivières de peau, les recoins brûlés, les bords dévastés et les yeux de soleil

Comme eux, je guettais les cars des touristes, ne voyant en eux que dollars, euros, peau blanche et, ainsi, un bonheur inaccessible.

M’enfoncer, sombrer dans l’oubli, me laisser peupler de songes et de rires, ne revenir à la conscience que quand la douleur aura disparu, quand mes parents seront enterrés depuis longtemps, quand personne ne saura me rappeler ma vie d’avant, […]

Quelque chose s’était cassé en moi, je ne ressentais pas grand-chose, juste une extrême fatigue. Je sentais que la fin de notre relation approchait mais je n’avais ni tristesse ni attente de ce qui pouvait venir ensuite. Comme si « ensuite » n’existait plus. Comme si ma douleur avait effacé toute promesse d’avenir.

La douleur, c’est ça. C’est se réveiller et vouloir se recoucher au plus vite parce qu’on a compris que le jour est revenu et avec lui la promesse du soleil meurtrier et des longues heures conscientes.

La douleur, c’est ne plus courir vers la mer parce qu’il n’y a plus de raison, plus d’envie. La douleur, c’est ne plus nager sans penser à se laisser submerger… Ce serait si facile. Lutter contre l’envie de respirer, entendre son cœur s’emballer, puis subitement, lâcher… La douleur, c’est ne plus savoir apprécier le goût plein de la mangue sous la langue, le jus acidulé du litchi. La douleur, c’est ne plus penser à autre chose.

Je sais que plus loin, vers la jetée, il y a un courant venu des brisants qui aspire pour ne jamais rendre. Je saurai où le trouver. À cet endroit, la surface de l’eau est toujours brouillée, comme si elle souffrait de l’intérieur.

 

 

 

 

 

One Reply to “Appanah, Nathacha «Blue Bay Palace» (2004)”

  1. C’est le livre des extrêmes ,et une véritable étude sociologique de ce pays qu’on penserait paradisiaque uniquement .
    J’aime l’écriture de Natacha Appanah

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